La boule à neige

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Une très belle histoire, qui balance habilement entre tristesse et retenue. La fascination significative du jeune homme pour cette boule à neige

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Passionné de littérature et de photographie, je suis l'auteur d'un premier roman paru en décembre 2015. La nouvelle est pour moi un exercice périlleux et subtil car requérant justesse et  [+]

Image de Hiver 2020

En décalage total avec son proche environnement, elle trônait pourtant fièrement sur une étagère en bois laqué brillant. Même enfant, son incongruité m’était toujours apparue flagrante, à plus forte raison au sein d’un logis où bon goût et équilibre des espaces et objets s’imposaient naturellement à tout un chacun. Il faut préciser que ma grand-mère, Amarante, était une décoratrice d’intérieur réputée sur la place française. De fait, son appartement constituait un modèle de « machine à habiter » pour reprendre l’expression alambiquée de Le Corbusier. Sis sur les hauteurs de la Croix-Rousse à Lyon, quartier, à cette époque, encore populaire et donc préservé des affres de la « gentrification » comme se complaisent à ânonner les sachants, le trois-pièces d’Amarante était un ancien atelier de canuts, les ouvriers de la soierie lyonnaise. Chaque objet, chaque meuble, portant parfois la griffe de grands noms du design tels Andrée Putman, Charlotte Perriand ou Roger Tallon, s’imbriquait dans les circulations, la chambre, la salle de bains et le séjour avec harmonie et spontanéité. Et puis, patatras, au milieu de ce délicat tableau, surgissait cette boule à neige, kitschissime artefact, intrusion infatuée et incompréhensible dans un univers aux proportions et codes savamment pensés.

La sphère polymère contenait, outre ses incontournables et grumeleux flocons artificiels, une miniature de l’Empire State Building. Le brimborion paraissait impérissable, ne subissant pas, en apparence, le poids des années. J’appris, bien plus tard, que ma grand-mère refaisait, scrupuleusement et à intervalle régulier, le niveau de l’eau, y ajoutant même une pincée de bicarbonate de soude pour éviter toute formation d’algues et autres dépôts peu ragoûtants.

Mes parents et moi ne rendions visite à Amarante, qui vivait seule depuis le décès prématuré de son mari, Eugène, mon grand-père, qu’épisodiquement, car nous habitions alors en Bretagne et l’allergie de mon auguste paternel à la conduite automobile ne facilitait pas les choses.

De manière immuable, dès le seuil du bel appartement franchi, mon regard était littéralement aspiré par la piètre représentation, emprisonnée dans sa bulle liquide, du plus célèbre gratte-ciel new-yorkais. Vers l’âge de huit ans, ma vile curiosité avait failli me faire commettre l’irréparable. Saisissant de mes gourdes mains le sujet de tant de supputations et autres rêveries chimériques, j’avais manqué laisser choir la boule à neige. Le regard glaçant et l’impérieuse injonction verbale d’Amarante, m’ordonnant de remettre prestement en place le bibelot, m’avaient pétrifié sur place. D’ordinaire d’une grande douceur, que ce soit dans ses gestes ou ses paroles, ma grand-mère m’avait montré un visage jusqu’alors inconnu, triste mélange de fureur et de peur panique. Quelques minutes plus tard, elle avait néanmoins recouvré sa bonhomie habituelle, s’excusant platement auprès de moi, son unique petit-fils et me promettant solennellement de tout me dévoiler sur l’énigmatique boule à neige lorsque je serais « en âge de comprendre ».

Les années avaient passé.

Après mon bac, j’avais intégré la prestigieuse École des Beaux-Arts de Paris et profitais de chaque période de vacances pour rallier Lyon et ma chère Amarante. Nous avions nos petits rituels avec notamment un passage obligé par le parc de la Tête d’Or. Après un bon repas pris dans un « bouchon » voisin, nous flânions dans les allées, observant les animaux tout en dissertant sur tout et n’importe quoi. Au fil du temps, ma grand-mère était ainsi devenue le réceptacle bienveillant des récits de mes amours contrariées, de mes petits succès et de mes grands tracas.

La boule à neige était toujours là. Malgré les soins vétilleux qui lui étaient prodigués par Amarante, sa coque avait jauni, ses couleurs autrefois criardes s’étaient ternies. Toutefois, elle conservait, à mes yeux, intacte, son aura de mystère. En dépit de mes vingt-et-un ans, je n’osais pas questionner ma grand-mère à son sujet, gardant encore vivace à l’esprit le souvenir de sa réaction disproportionnée face à l’inconsciente témérité dont j’avais fait preuve, durant mon enfance, en empoignant l’objet sans son autorisation.

Ce matin d’avril, à l’occasion d’un de mes désormais traditionnels séjours auprès de mon aïeule, je trouvai celle-ci particulièrement lasse et marquée par la fatigue. Elle était à l’aube de ses quatre-vingt-dix ans et, pour la première fois, à mon grand désarroi, refusa tout net notre habituelle sortie. À cet instant précis, mes yeux se portèrent d’instinct sur la fameuse boule à neige. Amarante remarqua immédiatement mon manège et, après un long soupir, se fendit d’une annonce : « Il est donc temps de t’éclairer sur la provenance de ce colifichet qui, visiblement, te tourmente, au plus haut point ».

Nous nous installâmes dans son confortable salon et j’écoutai son récit, dans un silence religieux, à la fois contrit et avide d’informations.

À l’été 1975, un des clients d’Amarante lui avait demandé une faveur. Le fils d’une lointaine connaissance, rencontrée aux États-Unis, étudiant en littérature française du dix-neuvième siècle, débarquait à Lyon pour une journée, impatient de découvrir les trésors de la capitale des Gaules. Un impératif de dernière minute l’empêchait d’accueillir le natif de Big Apple comme il se devait et il avait instamment prié Amarante de chaperonner, pour quelques heures, le juvénile ressortissant du pays de l’Oncle Sam. En échange de ce service rendu, le client en question avait laissé miroiter une juteuse commande à venir. Amarante étant dans le creux de la vague côté business, elle n’avait pu refuser et avait considéré qu’après tout, ce n’était pas la mer à boire, le jeu en valant largement la chandelle.

Amarante avait donc réceptionné le sémillant Gary à son arrivée à la gare de Perrache par le train Corail du matin. La grandiloquente volubilité, l’insatiable soif de découvertes et l’insolente jeunesse du garçon lui avaient, au départ, donné le tournis et avaient suscité chez elle un certain agacement. Alors âgée de quarante-cinq ans, Amarante avait, croyait-elle, perdu la capacité à s’extasier devant les collections du musée Gadagne ou encore, en présence du panorama pourtant grandiose, mais sans doute trop familier pour elle, qui s’offrait aux touristes depuis le sommet de la colline de Fourvière. À son sens, le summum du ridicule avait été atteint quand elle avait dû supporter le rire empesé du New-Yorkais face aux pitreries de Gnafron, Guignol et consorts dans le théâtre de marionnettes, assis en tailleur au milieu de gamins bien plus jeunes que lui… Vers midi, Gary et Amarante s’étaient assis sur les gradins du théâtre antique. L’américain avait alors montré une autre facette de sa personnalité. Ne se déparant pas de son enthousiasme naturel, mais adoptant néanmoins une attitude plus posée, il avait partagé sa passion pour la littérature française avec Amarante. Elle avait pris conscience qu’il n’était pas qu’une caricature mal dégrossie de cow-boy de western spaghetti, mais un authentique érudit maîtrisant son sujet avec maestria et, de surcroit, dans une langue qui n’était pas la sienne.

Gary peaufinait ainsi une publication universitaire portant sur le roman « Illusions perdues » de Balzac. Le destin du jeune héros, Lucien de Rubempré, qui, du fin fond de sa Charente natale, part à l’assaut de Paris pour tenter de s’imposer dans le monde des lettres, le fascinait. Cependant, son œuvre fétiche demeurait, sans conteste, Le Comte de Monte-Cristo auquel il vouait un véritable culte et dont il était capable de réciter, de tête, des passages entiers. Subitement, il s’était carré en une pose déclamatoire cabotine et s’était lancé, avec fougue et un accent yankee surjoué, dans l’interprétation d’un dialogue du roman d’Alexandre Dumas. Il avait ainsi campé, à tour de rôle, Edmond Dantès, injustement emprisonné dans les geôles du château d’If et l’Abbé Faria, son voisin de cellule, détenteur du secret d’un mirifique trésor à même de combler le désir de vengeance de son camarade, sous les traits du comte de Monte Cristo.

Au début attentive, Amarante n’avait pu ensuite se retenir de pouffer avant de franchement éclater de rire. Un moment de gêne et de confuse timidité mutuelle avait succédé jusqu’à ce qu’en un élan spontané et conjoint, les lèvres d’Amarante et celles de Gary s’unissent en un baiser langoureux. Par pudeur, ma grand-mère ne s’était pas appesantie sur la fin de la journée. Elle conclut simplement en précisant qu’en la quittant, le soir venu, Gary lui avait offert la boule à neige.

Je restais scotché à mon fauteuil, honteux et troublé par le sentiment diffus d’être entré par effraction dans un jardin secret. Surmontant mon malaise, je risquai une question : « Et grand-père, quelle a été sa réaction quand il a appris… ? » Je laissai ma phrase en suspens. Amarante prit une profonde inspiration avant de me répondre : « Nous n’en avons jamais parlé directement, mais il l’avait deviné, c’est évident. Il y a des silences plus éloquents que des mots… » Elle marqua une pause avant de compléter son propos : « De toute façon, je n’avais pas eu le courage d’avouer explicitement à Eugène ce… cette incartade jusqu’à ce que le sort l’emporte, six mois plus tard, dans ce bête accident de voiture. » Je rebondis maladroitement : « Et Gary ? Tu n’as jamais essayé de le… » Amarante me coupa d’un « Non » franc et massif avant de s’apaiser et de murmurer : « Lors de nos adieux, il m’avait supplié de le rejoindre à New York. Il avait même concocté toute une mise en scène. Il n’attendait qu’un signe de ma part et, à mon arrivée, il m’aurait donné rendez-vous, pour nos retrouvailles, au sommet de l’Empire State Building, “comme dans ce merveilleux film avec Deborah Kerr et Cary Grant, An affair to remember”. Elle sourit imperceptiblement, s’imaginant peut-être la scène. “Mais non, je n’ai pas cherché à le contacter, je n’ai pas voulu le revoir.”

Je ne le savais alors pas, mais c’était la dernière fois que je voyais ma chère grand-mère Amarante. En effet, une vingtaine de jours après ces révélations, elle s’éteignait dans son sommeil. Je me portai d’emblée volontaire auprès de ma famille pour procéder au tri et au rangement des affaires de la défunte. Je pénétrai dans le bel appartement en une triste fin d’après-midi. Rien n’avait changé et, pourtant, l’intérieur m’apparut froid et déshumanisé. Il y manquait l’essentiel.

À pas feutré et avec une économie de mouvements, je commençai mollement à empiler des documents. Immanquablement, mon regard fut attiré par la boule à neige. M’armant d’un luxe de précautions, comme s’il se fut agi d’une sainte relique, je la soulevai. Je distinguai aussitôt, sous le socle, une inscription manuscrite, à demi effacée, mais encore lisible. Trois mots se détachaient nettement, ceux-là mêmes qui clôturaient cette formidable épopée romanesque qu’est Le Comte de Monte Cristo :

“Attendre et espérer”.

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Michèle Dross · il y a
Une belle histoire.
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Aubry Françon · il y a
Merci Michèle, je suis content qu'elle vous ait plu.
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Marie Juliane DAVID · il y a
Très beau récit!
C'est très captivant et très touchant!
Agréable moment de lecture.

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Aubry Françon · il y a
Merci pour votre lecture et votre visite !
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Marie Juliane DAVID · il y a
Merci également pour votre visite sur ma page.
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Eric diokel Ngom · il y a
Je suis un nouveau Admiratif ..un plaisir de découvrir ta page. Beaucoup de bonnes choses ..vos avis me permettra de m'améliorer voici mon œuvre https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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N'guessan K. · il y a
Vous avez une belle plume. Bravo ! Puis je vous inviter à découvrir mon œuvre par ce lien et à donner vos impressions https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/confusion-15
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Claire Dévas · il y a
Voilà un texte comme’ je les adore ! Il y une infinie tendresse, des références à des œuvres que j’adore, des lieux que j’arpente et surtout, en ces temps où nombreux sont ceux qui ont perdu leurs parents et grands-parents, l’expression d’un lien fort entre cette grand mère et son petit fils particulièrement touchante. Merci pour cette superbe rencontre.
Je me permet de vous inviter dans mes mots, la tendresse y est nichée également.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-lombre-de-sa-devotion

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Aubry Françon · il y a
Merci Claire pour ce commentaire qui me fait sincèrement plaisir. Bonne continuation à vous.
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Brandon Ngniaouo · il y a
Un bien beau texte. Merci à vous pour cet agréable instant de lecture. Vous-avez ma modeste voix.

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
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J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Firmin Kouadio · il y a
Avez-vous lu mon conte poétique au rythme de l'alexandrin ?!
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Burak Bakkar · il y a
Bravo Aubry ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Oka N'guessan · il y a
J'aime même si un peu triste , bravo Belle plume, +2 voix je vous invite aussi a le voter https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10
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Kate Lynn · il y a
Votre texte marque facilement les esprits. Félicitations. Je vous invite à découvrir mon texte et à me laisser vos impressions.
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