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La bonne fée :

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Etoile*

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La femme vient de quitter la maternité avec le bébé qu’elle a mis au monde il y a quelques jours. Elle le tient sous le bras, comme un vulgaire paquet...
Elle rentre rejoindre son compagnon du moment dans leur petit logement sombre, presque glauque, imbibé d’odeurs de tabac et d’alcool. L’enfant est posé là, dans un coin de la pièce près de l’unique fenêtre sur cour. Il est là, sage, trop sage, semblant avoir déjà compris, qu’il n’avait pas intérêt à être trop bruyant. Il le sent, c’est une erreur. C’est l’erreur d’un couple qui n’aurait jamais dû se former puisque Madame était mariée ! En d’autres termes et à l’époque de sa naissance, c’est un enfant illégitime... Et comble de l’horreur, c’est une fille !
De plus, elle apprendra plus tard quand elle saura lire qu’elle possède une jolie croix à la place du nom et du prénom de sa mère sur son acte de naissance. Mais alors, pourquoi cette dernière l’a-t-elle ramenée de la maternité ? On ne le saura jamais, elle n’avait pourtant aucune obligation...
L’enfant est calme, trop calme. En fait, elle va mal, très mal. Négligée, souffrant de rachitisme, en manque de câlins, elle refuse les biberons, tousse et met sa vie en péril. A quoi bon, semble-t-elle dire ?
Toutefois, même dans les plus rudes épreuves, il arrive qu’une bonne fée se penche sur les berceaux. C’est ainsi que la propre mère de cette femme se pencha sur celui de la petite fille. Tout de suite, elle se prit de tendresse pour ce petit bout de chou et décida de l’enlever des mains du couple. Pas de cri, pas de larmes au départ du marmot, juste un soulagement pour ces deux adultes ayant déjà bien trop à faire de leur pauvre vie.
Grand-mère et Grand-père appliquent les bonnes vieilles recettes, celles qui ont fait leurs preuves ! Un bol de bon air, des rayons de soleil sur les os fragiles de l’enfant, des cuillères de saine nourriture agrémentées de pincées régulières de patience et de douceur. Ils l’entourent d’amour, de présence, de mille attentions qui feront d’elle une fillette joyeuse, pleine de vie.
Quelques années plus tard, la grand-mère lui apprend à lire de façon détournée en profitant de sa curiosité. L’enfant déchiffre alors, les syllabes, puis lit avec fierté ses premiers mots sur les étiquettes des produits d’usage quotidien : le beurre, le sel, la farine....Tout est bon pour que l’enfant progresse en s’amusant. C’est d’ailleurs une réussite totale puisque la petite fille, bien que née en fin d’année, saute la classe du cours préparatoire et est inscrite directement en cours élémentaire.
La petite fille s’épanouit, pourtant elle se rend compte que sa situation est différente de celles de ses camarades. En effet, même si elle appelle sa grand-mère « Maman », elle sait au fond d’elle-même que ce n’est pas la réalité. D’autant qu’elle connait sa vraie mère. Celle, qu’elle refuse d’embrasser, celle, à qui elle refuse de parler ou de raconter ses histoires, celle qui vient une à deux fois par an leur rendre visite. Et son père, elle l’a rencontré quelques fois ! Dans des conditions défavorables alors qu’il était ivre et brutal. Il ne s’est jamais occupé d’elle et pourtant, lui, l’avait reconnue.
Non, décidément, elle est bien mieux avec ses grands-parents. Rien ne peut remplacer les bras de sa grand-mère ! Sa chaleur, ses bisous, ce sentiment que rien ne peut lui arriver quand elle pose sa tête sur sa généreuse et si moelleuse poitrine.
Et soudain, tout bascule... La femme a divorcé et s’est remarié avec un autre homme. Celui-ci veut fonder une famille, alors quoi de mieux que de reprendre l’enfant de sa bien-aimée. Cela se fait très vite, sans transition et l’enfant passe de campagne à ville, de petit hameau à grande cité...Elle a huit ans, ne comprend pas. Révoltée, elle n’accepte pas ce changement, n’accepte d’ailleurs plus rien et commence à avoir des troubles du comportement. Toujours très bonne élève, elle est toutefois, infernale avec les autres et fait des colères impressionnantes. Mais elle n’oublie pas, sa non reconnaissance est comme un boulet qu’elle traîne derrière elle. C’est un sujet d’humiliation chaque début d’année quand il lui faut remplir les fiches de renseignements pour les professeurs. Et oui, elle n’a pas le même nom de famille que la famille qui l’élève...C’est une blessure qui ne se referme pas. Elle passe tout de même en sixième et finit par se résigner, elle se réfugie dans les livres...
Quand soudain, sa grand-mère se retrouvant seule, vient vivre avec sa fille et son gendre. Quel bonheur !
La grand-mère sauve pour la deuxième fois l’enfant. Elles ne se quitteront plus, pas même pour dormir, puisqu’elles partageront la même chambre. Cette promiscuité, aurait pu les gêner mais elle ne fera que les rapprocher... vivre auprès du couple n’est pas toujours agréable, alors elles se réconfortent, l’une écoute le passé de l’autre et l’autre exprime tous ses rêves d’adolescente. L’une raconte les douleurs de la vieillesse et l’autre questionne sur sa jeunesse. Elles rient de bon cœur, s’entraident grâce à cette différence d’âge, l’une impulse de la force à l’autre tandis que l’autre tempère ses ardeurs. Et cela va durer, durer...
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L’enfant est devenue adulte, elle s’est mariée et vit toujours avec le même homme depuis plus de quarante ans. Elle est d’après son amie d’enfance « un modèle de résilience »
A noter que sa mère a fini par la reconnaître à un âge très avancé et sur l’insistance de son époux. A la mort de sa mère, elle a donc pu avoir accès à certains documents lors de recherches généalogiques. Elle était ravie de pouvoir enfin retrouver des éléments lui parlant de sa grand-mère et de ses aïeules du côté maternel, là où il y eut si longtemps un grand trou ou une seule croix...Elle est remontée, pour l’instant, jusqu’en 1850 et a découvert qu’elle portait comme elles le même prénom, pas toujours dans le même ordre mais inscrit sur les actes de naissance, sur tous sauf sur celui de sa mère !
Dans quelques jours ce sera l’anniversaire de la grand-mère. Pour l’enfant devenue adulte, cette dernière n’est pas morte. Elles vivent ensemble, unies pour l’éternité.
Bon anniversaire, ma chère grand-mère, ma Chère Blanche...
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Image de Etoile*
Etoile* · il y a
MERCI
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Ginette Vijaya · il y a
C'est un texte qui délivre une douce rhapsodie tout en nuances et qui fait croire au bonheur .
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Etoile* · il y a
Merci et bonne journée
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coquelicot Coquelicot · il y a
le drame des enfants non désirés raconté avec pudeur
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