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La boite

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Vendredi 03 juillet, 18h00

Qu'il fait lourd encore ce soir. Les nuages sont si bas, chargés, sombres et menaçants ; si bas, jusqu'à presque toucher les arbres ; de ces paquets d'eau suspendus que la terre craquelée et les gens derrière les volets clos implorent, dans le souffle chaud des ventilateurs. À la télévision, on parle de possibles averses depuis des jours. Ils disent que l'on sera mieux après. Moi je suis mal avant et je suis pire après. Je n'ai rien fait de la journée ; juste quelques courses en face. J'ai mis des lunettes de soleil ; je ne veux pas que l'on me questionne. J'ai mal, tellement mal ! L'orage gronde au loin. J'ai encore deux heures devant moi pour que tout soit parfait ; sinon, il recommencera. 

Samedi 04 juillet, 7h00

Il est rentré à l'heure prévue, imbibé d'alcool et de sueur, de cet alcool qui s'enflamme à la moindre étincelle, au moindre mot de travers, aux moindres miettes laissées sur la nappe. Il était là, rôdant autour de moi, me reniflant, cherchant quelques parfums suspects prétexte à sa jalousie maladive, inspectant chaque recoin de la pièce, traçant des lignes de son index sur chaque meuble ; mais rien ; il ne trouvait rien à me hurler au visage. Au loin, on entendait comme une ville bombardée et derrière l'horizon le ciel s'embrasait. Là-bas, il pleuvait. Là-bas, l'eau ruisselait de partout et le bitume fumait sous les pluies diluviennes. Là-bas, la vie revenait.

J'avais mal, tellement mal ! J'aurais tant voulu que les torrents m'inondent et apaisent un peu mes douleurs ; j'aurais tant voulu ouvrir la porte de ma prison, m'engouffrer dans l'escalier, me jeter au dehors et m'enfuir, éperdue, droit devant, enfin libre. Sur ma peau des milliards de gouttelettes contre des dizaines de coups de poings pour guérir mon corps et mon cœur de toutes les blessures qu'il m'inflige et qui m'enchaînent à lui depuis des années. Il est mon geôlier et mon bourreau. Je suis la proie qu'il asservit un peu plus chaque jour.

Et puis, peu avant minuit, quand les bouteilles furent vides et sa gorge encore sèche, de ses yeux à demi fermés, j'ai vu jaillir les éclairs. Il avait trouvé l'occasion de déverser sa colère une nouvelle fois. Alors, j'ai senti son souffle putride sur ma bouche lorsqu'il m'a agrippée, ses coups de langue dans mon cou lorsqu'il m'a enserrée ; j'ai crié sous les morsures de l'animal ; je n'ai pu résisté bien longtemps à son genou qui ouvrait mes cuisses, plaquée contre la table, comme une offrande au démon qu'il était devenu. J'ai hurlé sous les gifles quand les coups de tonnerre fracassants au dehors rythmaient ses va-et-vient dans une danse immonde. J'ai prié pour que tout s'arrête, pour qu'il me laisse inerte et sans vie. Alors, enfin repu, lorsqu'il s'est affaissé, je me suis réfugiée dans la salle de bain. J'ai mis le dossier de la chaise sous la clenche et j'ai chaviré. J'avais mal, tellement mal ! Et puis la chaise est tombée. J'ai senti qu'il me portait jusqu'à la chambre . Il s'excusait ; il répétait : « pardon, pardon » comme à chaque fois. Il m'a jetée sur le lit comme un pantin désarticulé, m'abandonnant ainsi, le feu au ventre, le sang aux lèvres, sa bave encore dans ma bouche et le visage en lambeaux, toute violentée. Que vais-je donc faire à présent ? Il est partout à la fois. Même loin de lui, je sens qu'il est tout près. Plus d'orages ! Oh, mon Dieu... je ne veux plus d'orages !

Il m'a laissé un mot sur la table comme il fait toujours après ; encore un pardon griffonné, un pardon que j'acceptais au début, quand il me disait que tout était de ma faute, quand son linge n'était pas repassé ou quand le repas n'était pas à son goût, un pardon que j'ai appris à détester car je sais à présent que d'autres pardons viendront après chacune de ses furies. J'ai mis le mot dans la boite avec les autres, des dizaines d'autres, dans l'armoire, sous les draps. Un jour, on saura ; on ouvrira ce carnet et on saura...

Samedi 04 juillet, 19h30

Le vent se lève, encore brûlant ; le ciel gronde à nouveau ; il approche ; il sera bientôt là ; le bar va fermer. Il va manger un peu, boire et encore boire. Et puis après... Oh mon Dieu...Voilà trois semaines que nous sommes arrivés ici, dans cette banlieue anonyme, tout au bout d'une impasse, où tout m'est étranger. J'ai laissé derrière moi le peu de choses que j'avais : une sœur plus jeune, belle et heureuse avec trois enfants adorables et un mari qui a un cœur qui ne bat que pour elle, une sœur que la vie a accueillie les bras ouverts. Maman disait qu'elle souriait dans son berceau. Moi je pleurais tout le temps comme si l'existence que l'on m'offrait ne me plaisait pas. D'ailleurs, je ne l'ai jamais aimée et je la hais davantage chaque jour. Je n'ai rien, excepté ma boîte. J'y enferme toutes mes peurs et tous ses pardons. Ma boîte, c'est une bouteille à la mer, quand je serai partie.

Lundi 06 juillet, 14h22

Aujourd'hui, j'ai osé sortir parce qu'il l'a consenti ; une promenade qu'il trouve inutile mais qui compte tant pour moi. Aujourd'hui, il m'offre un répit ; il y a toujours un répit après ; cela ne dure jamais bien longtemps. Je suis comme ces condamnés à domicile, libres d'aller et venir dans un périmètre délimité avec un bracelet au pied ; on met bien des colliers électriques aux chiens pour ne pas qu'ils s'égarent. Encore une fois, il a promis ; encore une fois il a juré qu'il ne recommencerait plus. Les orages se sont éloignés mais il n'a pas plu. Ils reviendront ; je le sais ; je le sens ; oui... ils reviendront. Je suis assise sur un banc dans un jardin public dont j'ignorais l'existence jusqu'à présent, juste à l'angle de ma rue. L'air et le franc soleil m'étourdissent. J'écris ce que quelqu'un lira un jour ou l'autre. J'écris ce que je vois, ce que je sens et ressens, je suis le témoin ordinaire de ma propre agonie. Devant moi un enfant joue. Il est beau ; il doit avoir cinq ou six ans. C'est l'âge qu'aurait mon petit mais il est mort avant de vivre et moi depuis, je suis encore plus morte que lui, à la merci d'un diable. J'aurais tant voulu que ce monde ne m'accepte pas. De l'autre côté un homme est assis ; l'enfant lui ressemble.

***

Ses mots s'arrêtent là ; un témoignage inachevé, un appel au secours, une bouteille jetée à la mer que j'ai trouvée trop tard. Mes mains tremblent. Au loin, les nuages s'affrontent et leurs chocs retentissent dans une sourde colère qui monte. Le ciel s'illumine par endroits. Je suis dans ma voiture de service, feux et gyrophare éteints, au cœur d'une épaisse et profonde forêt, sur un chemin que je suis le seul à connaître ; ici, on ne me dérangera pas. Ces dernières pages, je les ai lues et relues je ne sais combien de fois depuis le jour où elle m'a donné cette boite posée sur mes genoux. Je ferme le carnet et le replace au milieu des papiers. Il y en a exactement trente-cinq, avec le même mot écrit dessus. Trente-cinq pardons pour je ne sais combien de coups reçus. 


La première fois que j'ai vu Nathalie, c'était un lundi, il y a un mois aujourd'hui. Je me souviens de ses larges lunettes noires. Elle était assise sur un banc, face à moi ; elle écrivait dans ce carnet. Le lundi après midi, j'emmène toujours Nicolas au parc ; c'est le jour que je lui réserve depuis qu' Anna et moi sommes séparés. Je n'avais jamais vu cette femme auparavant. Elle semblait si seule, si fragile et si perdue tout au bout du banc, comme pour ne pas déranger le monde qui l'entourait et qui semblait l'engloutir, un animal blessé par le chasseur, un être aux abois. Je ne sais pourquoi, mais Nicolas est allé vers elle, une fleur à la main, ces fleurs minuscules qu'un enfant offre à sa maman pour lui dire qu'il l'aime. Elle a pris la fleur et a enfermé Nicolas dans ses bras. Je me suis levé et j'ai marché vers elle ; c'est idiot, mais j'ai eu peur pour lui. En me voyant approcher, elle a libéré l'enfant, s'est levée, a essuyé des larmes puis s'est enfuie. J'ai réalisé alors que Nicolas avait rouvert en elle une cicatrice profonde. Mon fils m'a demandé pourquoi la dame pleurait. Je lui ai expliqué qu'elle devait être triste. Il n'a pas insisté.

Je l'ai revue le lundi suivant. Elle est arrivée précipitamment, comme pourchassée. Elle ne cessait de regarder derrière elle mais je n'ai vu personne. Elle portait encore ces larges lunettes qui la protégeaient de je ne sais quoi. Nicolas a couru vers elle ; j'allais à sa rencontre. Sans dire un mot, elle m'a tendu une boîte en carton. Je suis resté là, interdit. J'ai pris la boîte sans savoir pourquoi avant qu'elle ne disparaisse dans l'une des allées. Nicolas était derrière moi ; je ne pouvais la suivre. Je me suis assis sur le banc et j'ai ouvert la boite. À l'intérieur, un carnet et des bouts de papiers. J'ai décidé de rentrer. J'ai passé une partie de la nuit à lire ces pages et j'ai compris ce que signifiaient tous ces pardons. Mais je ne pouvais rien faire ; je ne savais pas où la trouver. Je suis retourné plusieurs fois dans ce jardin les jours qui ont suivi mais elle n'est jamais réapparue.

Le vent se lève ; l'orage approche ; il sera bientôt là. Voilà plusieurs semaines qu'il survient et tourne ainsi pendant des heures sans savoir où frapper. J'éteins le plafonnier. Il n'y a aucun lien entre cette femme et moi, aucun lien qui pourrait m'impliquer. Je suis juste un capitaine de police bien noté par ses supérieurs et respecté de ses hommes, un policier comme il en existe tant, à qui l'on a confié une enquête de routine après le suicide d'une femme dans un pavillon de banlieue, un flic qu'une épouse sous le joug d'un mari alcoolique et violent a rencontré par hasard un lundi après midi dans un jardin sans savoir qui il était. Je baisse la vitre ; enfin, la pluie est toute proche.

Je me vois encore arriver sur les lieux ; le médecin urgentiste vient de constater le décès. De retour chez lui, son mari a appelé les secours, totalement paniqué, voyant sa femme inanimée sur le sofa. J'entre dans la pièce principale et la reconnais aussitôt. Mon cœur bat très vite mais je ne laisse rien transparaître ; j'ai l'habitude de ces situations. Ses lunettes noires sont posées près d'elle ; sur le sol, quelques comprimés éparpillés près d'une bouteille de whisky renversée. Dans la chambre, un homme attend, assis sur le rebord du lit, quelque peu hébété, en compagnie d'un infirmier. À ses pieds, quelques canettes de bières vides. Les premières constatations concluent à un suicide par overdose de médicaments liés à un excès d'alcool mais le médecin me fait discrètement remarquer que la victime est couverte d'ecchymoses. Il ne m'apprend rien ; je le sais déjà ; elle a tout décrit dans le carnet : les coups, les blessures et les douleurs qui suivent. J'entre dans la chambre, l'homme veut se lever mais titube. A-t-il réellement pris conscience de ce qui vient de se passer ? Je n'en suis pas certain. Je le questionne sur le déroulement des faits. Il répond difficilement et ses propos sont confus. Lorsqu'il esquisse un sourire grimaçant pour me dire que son épouse était folle, j'ai envie de l'étrangler, de le jeter au sol et le rouer de coups. Je sors de la pièce et quitte la maison ; j'ai la nausée. Mes hommes l'emmènent faire sa déposition. Mon rapport est bouclé ou presque. L'autopsie demandée par le médecin révélera une ancienne fracture du nez et de la main gauche, des contusions aux os des pommettes et de multiples traumatismes à l'abdomen.

Les éclairs déchirent la nuit. Les silhouettes fantomatiques des grands arbres m'encerclent tels des êtres difformes venus d'outre tombe. Ils se tordent sous les rafales soudaines. Pour la première fois je frissonne ; je ferme les yeux. Il y a une heure que je suis ici mais avant, je suis passé le voir pour lui dire que je savais tout. Il m'a ouvert ; il sentait le mauvais vin ; deux bouteilles vides étaient posées près d'un fauteuil. J'avais la boîte avec moi ; avant qu'il ne me demande le pourquoi de ma visite, je lui ai montré le carnet et les morceaux de papier. Il était debout face à moi, m'écoutant attentivement puis, lorsque je l'ai accusé d'avoir torturé et tué Nathalie jours après nuits, il s'est jeté sur moi. Je l'ai repoussé sans difficulté ; il est tombé à la renverse, sa tête heurtant le coin de la table basse. Il ne bougeait plus ; c'était fini. Je suis sorti. L'enquête que l'on me confiera sans doute n'ira pas bien loin ; un ivrogne seul et anéanti qui s'effondre sous l'effet de l'alcool et dont la tête heurte une table, il n'y a rien d'extraordinaire à cela.

Ils sont là ; tous ces paquets d'eau suspendus dont elle parlait, impatients de se déverser. J'enfile des gants ; je sors de la voiture ; au pied d'un arbre, je creuse un trou, une tombe à la mémoire de Nathalie. Au dessus de moi, la pluie s'abat sur les branchages denses qui me protègent encore. Je retire mes gants et vide la boîte de tous ces pardons inutiles. Une violente bourrasque les disperse à jamais. Je sors d'une de mes poches un morceau de papier sur lequel j'ai écrit le même mot. Un pardon, pour ne pas avoir entendu sa détresse, un pardon pour ne pas l'avoir suivie dans cette allée du parc, un pardon pour ne pas avoir compris à temps. Le feuillage plie sous le poids du déluge. J'ouvre la boite et je glisse mon pardon à l'intérieur du carnet. De l'autre poche, je sors une fleur, celle que l'enfant offre à sa maman pour lui dire qu'il l'aimera toujours ; je la dépose dans la boite que je referme et que je place au fond du trou ; je n'ai que le temps de la recouvrir de terre, de tasser le sol avec mon pied et de me réfugier à l'intérieur du véhicule. Cette nuit, en cet endroit, voici la vie revenue, celle que Nathalie souhaitait tant.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Sylvie Canal · il y a
Comment dire ... les mots me manquent mais mon cœur s'est serré et mes mâchoires sont crispées. Quel réalisme dans ce poignant récit de vie !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
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Eliza · il y a
Vos textes sont très forts et prennent aux tripes. Je continuerai à vous lire et certainement à voter pour vous.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci encore.
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Moniroje · il y a
Ouille, j'ai les yeux qui piquent...
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
c'est bon signe , donc.
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Flore · il y a
Marcel et l'impasse des lilas, j'avais aimé. Celui-ci aussi est très bien écrit et prenant, comme la détresse de cet homme. Bravo,
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci m'dame...
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Gil · il y a
Ben non ! J'ai pas trouvé le voleur de mains ...
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Gil · il y a
Je vais lire le voleur demain ...
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
elle est en attente pour le concours donc non visible pour l'instant.
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JACB · il y a
Tellement symbolique cette boîte ! Encore un superbe texte l'écriveure; +5
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
et c'est dans la boite ! merci beaucoup !
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Dolotarasse · il y a
Terrible emprise et quelle détresse. Le suicide comme seule issue après un appel au secours trop tardif...
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci de lire "le voleur de mains"
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
bonsoir; je sais, c'est sans pitié mais j'ai pris cette option.
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Jean Jouteur · il y a
Il y a tant de bouteilles a la mer que l'on ne sait lire... Quand le message est imbibé d'eau, il est impossible de le déchiffrer, c'est alors que l'on comprend qu'il est trop tard, la bouteille a coulé. Vous avez su décrire parfaitement la détresse de cet homme. Une nouvelle noire, noire comme une nuit de pluie, noire comme cette histoire. Les appréciations du forum, qui recommandent votre texte, sont souvent justifiées.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci de lire "le voleur de mains"
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci pour votre commentaire.
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Zurglub · il y a
sombre... mais chouette texte ! Bravo
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci de lire "le voleur de mains"
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
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