La bijoutiere

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Je ne sais plus si elle avait les cheveux blonds ou gris lorsque je l'ai rencontrée pour la première fois. C'est son allure dont je me souviens. Une femme d'environ 1.80. Une longue silhouette enveloppée d'une robe noire. Sobre.froide. presqu' hautaine. Des yeux bleus comme la lumière qui file sur un glacier. Le teint clair et des pommettes hautes, charnues, et sa bouche infiniment rouge. Ses premiers mots lui ressemblaient : distants. Je lui proposais de choisir la table pour son déjeuner. Une table en retrait. Elle était seule. Elle me désigna une table, au beau milieu du restaurant. Je la jugeais inappropriée. C'est pourtant là, que pour la première fois, elle s'installa. Elle posa son sac sur la table, Face à elle, puisqu'elle n attendait personne. Elle se tint légèrement de biais. Comme si elle prenait la pose. Ses longues jambes n'en finissaient pas de se croiser. Ses escarpins les terminaient comme une signature. Un point à la fin dune longue phrase. C'était presqu' indécent de voir autant de féminité. Presqu' indécent mais aucunement vulgaire. Elle commanda son plat avec peu d'attention. Mais choisit son vin avec grand soin. Délectation. Une demi bouteille. Un Bourgogne. Elle le dégustait lentement. Le regardait danser dans son verre. Ses narines, minces, s entrouvraient pour en capter toutes les effluves. A mon plus grand étonnement, son plat terminé, Elle sortit de son sac un cigare. Elle bascula sa tête en arrière. Prit une longue inspiration. Le moment était venu. Elle était prête. Est ce l'effet du Bourgogne ou bien tous ces regards mâles posés sur elle, je ne sais pas. Mais elle alluma son cigare et les premières volutes bleues tournerent lentement autour d'elle. Jai suppose que tous les hommes presents dans la salle de restaurant ce jour la auraient un instant voulu être ces volutes et lui tourner autour... j'ai vu leurs yeux la regarder. A la derobee. Furtivement. Puis plus longuement. J'ai vu leurs bouchés se tordrent. Esquisser un sourire. Et je l'ai vue, elle, seule, assumer son choix d'être une femme convoitée. Je l'ai vue s'offrir comme une proie.
Les jours qui ont suivi, certains de mes clients, perplexes ou intéressés, m'ont demandé qui elle était. Je n'en savais rien. Elle ne m'avait encore rien dit, mais elle savait que j'avais deviné quelque chose. Je m'étais contentée de lui sourire. Elle aussi.
Ses déjeuners dans ma salle de restaurant étaient tous les mêmes. Seul le choix du vin variait parfois. Si non : même table, même geste, même cigare. Nous commencions à échanger un peu plus que des sourires. Je savais à présent qu'elle était bijoutiere. Pas étonnant. Je savais aussi qu'elle venait du Nord de la France. Évident.
Ce que j'avais deviné c'est qu'elle n'était pas heureuse. Et j'avais raison. Elle finit par me le dire un jour où un de mes clients lui avait fait offrir une coupe de Champagne. Elle s'était levée, son verre à la main, s'était avancée, sublimée par un tailleur St Laurent, à la table de mon client. Avait levé son verre, et de sa voix profonde, ses yeux clairs plantés dans les siens , lui avait dit deux mots : "aux femmes !".
Puis sous ses yeux médusés, Avait aussitôt tourné les talons, offrant à son regard, les plus jolies courbes de la journée... en se rasseyant elle me dit tout bas : " ce n'est qu'un homme ".
J'ai ri. Sous cape. J'aimais cette frondeuse !
Et puis, il y eut cet après-midi là. Elle était arrivée un peu plus tard. La salle était remplie d'hommes d'affaires très affairés. J avais gardé sa table. Elle déposa son trench. Traversa rapidement la salle et vint s'assoir. Elle semblait fatiguée. Au delà : Rompue. Ses yeux n'avaient pas l'éclat, la brillance que je leur connaissais. Elle commanda une coupe de Champagne. La but. Rapidement. Un plat de poisson. Du vin blanc. " pour changer " me lança -t-elle. Elle semblait rageuse. " À mon père! " , commença t elle au premier verre. " à la justice ou l'injustice " poursuivit elle au second verre. " il m'a tuée. mais au bout de 20 ans, je ne peux plus rien faire. Prescription. C'est un mot qu'il faut bannir. Je vous demande de le bannir de votre vocabulaire jusqu'à la fin de votre vie. " Elle était triste. Déçue. Désabusée parcequ abusee. Abusee par son père il y a 30 ans. Elle s'était construit un personnage invincible qui s'était préparé pendant 25 ans pour entrer dans la bataille. Qui avait amassé, entassé toutes les forces pour gagner la bagarre. qui avait préparé son combat, sa défense pour mettre à terre son géniteur. Et ce jour là, cet après midi là, La justice lui avait opposé un mot, un seul : prescription.
Y a t il prescrption pour la douleur ? M avait elle demandé. Je me souviens lui avoir pris la main. Je n'avais rien dit. Rien. Nous avons encore échangé nos sourires comme on echange un baiser. Le mien, ce sont ses yeux qui l'ont vu. J'espère qu'il était plein de compassion et de bienveillance. Le sien était magique. Il me disait merci.
Aujourd'hui, j'écris contre ce mot : prescrption.
Hélène
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