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Qualifié

La nuit venait de tomber sur la campagne, étendant son long voile froid et sombre sur les bocages et le chemin du village. La porte grande ouverte de ma demeure laissait entrer la fraîcheur de l’hiver naissant et, le visage rivé sur les ténèbres qui m’attendait, je boutonnais mon manteau en quelques gestes fébriles.
— Je vous en prie, n’y allez pas !
Je me tournais vers ma femme pour lui adresser un sourire rassurant.
— Nous en avons déjà parlé, ma douce. Ce soir je me joins à la battue. Je ne serai pas de trop pour traquer ce monstre.
Elle se tenait à quelques pas de moi, les mains jointes comme une supplique. Je pouvais lire l’inquiétude dans son regard vert flamboyant.
— Vous n’êtes pas chasseur, Alfred, vous êtes médecin ! crût-elle bon de me rappeler.
Je m’approchais d’elle pour passer une main tendre sur sa joue. Mais ses craintes ne semblaient pas vouloir s’effacer si facilement.
— Le maire organise ce soir une grande battue, il a besoin de tous les hommes sachant tenir un fusil.
— Cette arme que vous avez reçue pour cadeau ne fait pas de vous un chasseur, insista-t-elle, furieuse. Laissez donc cette bête courir les champs et les bois à sa guise et demeurez avec moi ce soir !
— Viviane, voilà un an que la bête rode, toujours plus près du village, elle tue le gibier de la forêt et les bêtes dans les pâturages, elle a attaqué un berger hier soir ! J’étais parti aider Madame Sophia à accoucher, j’aurais très bien pu être la victime de cette attaque ! N’importe qui le pourrait. Devons-nous attendre qu’un enfant ne se fasse attaquer ? Cette bête est dangereuse et j’apporterai toute mon aide aux chasseurs ce soir.
Viviane poussa un petit soupir tremblant.
— Et si elle venait ici en votre absence ? Restez !
— Je doute que la bête sache ouvrir les portes.
— Vous ne changerez-pas d’avis n’est-ce pas ? Alors je vous en conjure, prenez au moins ceci !
Je la vis, surpris, me tendre une de ses écharpes.
— Elle vous protégera, prenez-la comme un porte-bonheur qui éloignera le mal.
Je pris alors l’étoffe pour la passer autour de mon cou. Si cela pouvait rassurer Viviane... Je doutais fort de la protection que pouvait m’offrir son écharpe, cependant, elle portait son parfum, une fragrance légère et délicate qui ne pouvait que me rappeler la douceur de mon aimée. Et peut-être n’était-ce finalement pas si mal d’emporter un bout de lumière, semblable à ce que représentait Viviane, au sein de cette nuit froide et dangereuse.

J’attrapais le fusil posé dans le coin de la porte et le passais à mon épaule.
— Soyez tranquille, il ne m’arrivera rien, promis-je.
Viviane fit quelques pas et plongea son regard vert dans le mien avant de déposer un baiser sur mes lèvres. Puis je me tournais résolument vers la porte ouverte sur la nuit.

***

Nous avancions en ligne, séparés les uns des autres d’une vingtaine de mètres. De petits nuages vaporeux sortaient de nos bouches, accompagnant nos souffles agités dans la brise nocturne. La Bête ne s’était pas encore manifestée et cela faisait plusieurs heures déjà que nous remontions les champs, pas à pas, vers la forêt. La lune nimbait la campagne d’une lueur opaline, dévoilant l’orée toute proche du bois à la manière d’une armée de mains griffues tendues vers le ciel.

Je commençais à penser que la Bête allait rester terrée dans une grotte ce soir encore, lorsqu’une exclamation lointaine nous fit stopper notre marche. Immobile, j’échangeais des regards inquiets avec mes voisins. Fusils en mains, nous n’osions bouger et rompre la ligne parfaite que nous formions. C’était un rempart contre la sauvagerie, et un seul maillon manquant mettait les autres en danger et ouvrait un passage à la Bête.
Nous attendîmes quelques instants, puis, comme une onde à la surface de l’eau, le message se propagea jusqu’à nous : quelqu’un avait repéré les gigantesques traces fraîches de la créature se dirigeant vers la forêt. Je fis passer le message à mon tour, soudain tremblant.
D’un même mouvement, la ligne se remit en marche.

Une brume humide et glaciale se levait lentement, glissant insidieusement entre nous et la forêt. L’œil blafard de la lune projetait ses ombres sur nous alors que nous franchissions le dernier bocage et atteignions l’orée de la forêt. Les ténèbres semblèrent se faire plus épaisses quand je pénétrais enfin entre les troncs tortueux et que je sentis les branches s’accrocher dans mes cheveux. La forêt, dénudée par l’hiver, vivait et en sentant les ronces s’accrocher à mon pantalon, je sus d’instinct qu’elle avait passé un pacte avec le monstre que nous traquions. Nous étions sur le territoire sacré du démon et l’âme corrompue de ces bois nous perdrait pour le protéger. J’en étais persuadé, la Bête ne résisterait à l’appel d’une nuit semblable.

La forêt montait en pente douce mais l’ascension était rendue ardue par les ronces et les racines qui s’évertuaient à me faire choir. La forêt bruissait de centaines de bruits, résonnant en sinistres échos à travers le voile nébuleux de la brume.


Un hurlement perça soudain la nuit. Je me figeais alors, le cœur glacé d’effroi en entendant cette longue et profonde clameur dominer la forêt. C’était un son chargé de colère, une mise en garde à ceux qui osaient chasser la Bête et violer son sanctuaire. Nous lui avions déclaré la guerre, et la créature nous attendait. Le monstre se tut, presque trop brusquement. Je jetais un œil prudent autour de moi mais je ne vis pas les autres chasseurs. La forêt et le brouillard nous avaient sournoisement séparés les uns des autres. Je ressaisis ma prise sur mon arme pour me donner du courage et repris ma pénible marche entre les arbres. La longue et sinistre plainte de la créature s’était tue, et pourtant, j’avais l’étrange sensation de la sentir vibrer en moi. Un frémissement funeste qu’avait semé ce loup des enfers au fond de mon cœur, un maléfice m’insufflant l’angoisse dont l’ambition n’était que de me pousser à prendre la fuite.
Un cri me fit sursauter. Une voix humaine, un hurlement de peur et de souffrance.
L’homme s’était tu. La Bête était toute proche et elle venait sans nul doute de faire sa première victime.

Les doigts tremblants, je chargeais mon arme avant de bondir dans la direction d’où m’étaient parvenus les cris. Je courais, repoussant la peur qui me dévorait, affrontant la brume opaque, m’arrachant aux racines et aux ronces, luttant contre la forêt elle-même.
Le terrain finissait enfin de monter et j’arrivais sur le plateau quand je la vis.
La Bête.
Gigantesque.
Presque aussi haute qu’un cheval. Enveloppée par le halo blême de la lune, son pelage noir, hirsute, luisait de perles de brume. Un tel loup ne pouvait être qu’une créature enfantée par le Mal. Le corps du chasseur gisait entre ses pattes énormes. Lentement le loup tourna sa tête vers moi. Ses yeux verts éclatants se posèrent sur moi et sa gueule se tordit en un grognement abominable, dénudant ses crocs effilés.
La créature, ramassée sur elle-même, fit quelques pas vers moi, sans causer le moindre bruit sur la litière de la forêt en dépit de sa taille colossale. Je brandis mon fusil, tremblant et pointais le canon vers le loup. Je le vis se figer, son regard plein de hargne s’enracinant dans le mien. Pendant un court instant, je crus entendre la bête renifler. Elle se redressa et je fis feu, sans prendre le temps de viser, mon doigt, rendu moite par l’affolement, glissant sur la détente.
Le coup de feu ébranla l’apparente quiétude de la nuit.
Terrifié et surpris par la déflagration je tombais à la renverse dans les broussailles, l’arme s’échappant de mes mains.
Assis sur le sol humide de la forêt, je tentais de reprendre mes esprits.
La créature avait disparu, tel un mirage cauchemardesque, avalée par la brume. J’avais le sentiment d’avoir tiré sur une ombre. Pourtant, le corps du chasseur était bien là.
M’armant de courage, je me relevais d’un bon et ramassais mon fusil.

La bête avait fui devant moi. Elle m’avait montré sa faiblesse. N’était-elle donc pas finalement comme l’animal ordinaire qui craint la mort ? Était-elle une créature maléfique, issue de quelques pactes obscurs ou n’était-elle une simple abomination engendrée par la nature ?
Ces pensées me donnèrent un sursaut d’audace et je m’élançais alors sur les traces de l’animal.
La lune éclairait la piste du loup et ses larges empreintes semées dans le sol meuble de la futaie. Je courais aussi vite que je le pouvais. L’air froid de la nuit brûlait ma gorge et je sentais la fatigue s’emparer de mes muscles.
Je la vis de nouveau, bondissant entre les fourrés, ombre noire jaillissant dans la brume argentée. Je tentais de la mettre en joue avant de tirer de nouveau. Cette fois-ci je vis la bête flancher et chavirer entre les troncs. Je l’avais touchée !
Je n’osais plus bouger et, arme en main, j’observais la bête se traîner et disparaître derrière un taillis.
L’avais-je tuée ?
Ébranlé par l’attaque que je venais de mener, je fis quelques pas prudents vers l’endroit où s’était mouvée la bête, arme en main, prêt à faire face à un ultime assaut. Je contournais le taillis à bonne distance.
Je découvris alors le corps.
La lueur opaline de la nuit révélait les contours de l’être qui gisait au pied du taillis. Mais ce corps n’était pas celui d’un loup. Ce que je voyais avait forme humaine. Je me figeais alors, glacé de peur et d’incompréhension. La bête m’avait-elle joué un tour ? Était-ce le corps d’un chasseur ? Une idée plus terrifiante encore me vint à l’esprit. Un loup garou.
Un gémissement me fit bondir.
La chose était encore vivante !
Je m’approchais encore, méfiant, et, se faisant, je vis alors dans l’ombre des branches, les contours d’une jeune femme m’apparaître. La lune semblait briller sur ses cheveux et sa peau nue et le sang s’écoulant de son épaule me paraissait aussi noir que la nuit elle-même. Oubliant toute prudence, je me penchais sur l’infortunée créature que j’avais blessée de mon arme. La femme me tournait le dos, elle tremblait, secouée de petits gémissements de douleur. Je tendis les doigts vers elle, sans oser la toucher, incapable de décider de ce qu’il me fallait faire. Ma colère contre la bête et l’effroi que m’inspirait cette femme blessée tournoyaient en moi, m’empêchant d’agir. Un râle, plus fort que les autres, acheva de chasser mes incertitudes. Je posais mes mains sur la malheureuse pour la tourner vers moi et découvrir son visage.
Mon cœur se serra.
Je le sentis trembler au fond de ma poitrine. Et pourtant, sans que je puisse dire pourquoi, ce que je découvrais ne parvenait pas à m’étonner.
Viviane.
Ses yeux de jade se posèrent sur moi.
— Je suis désolée, Alfred. Je ne le voulais pas...
Sa voix mourut et ses paupières se fermèrent. Cependant je sentais encore son cœur battre sous mes doigts. Viviane, ma douce Viviane. Elle qui m’avait donné son écharpe parfumée pour me porter chance. Pour me protéger contre la bête. Pour me protéger d’elle-même. J’arrachais en quelques gestes fébriles l’étoffe enroulée de mon cou pour la nouer sur l’épaule de mon aimée. Je passais mes bras sous ce corps redevenu frêle et si vulnérable à la mort.
— Tenez bon, Viviane, tenez bon. Je vous sauverai.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Manon Boisson-Seené · il y a
l'ambiance de cette histoire donne envie d'une suite... va-t-elle survivre ? D:
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Arthur Larpent · il y a
Bien vu la chute :o Bravo
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Philou · il y a
un beau conte fantastique. Mes votes
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Antoine Finck · il y a
Un récit qui se lit d'une traite.
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Moniroje · il y a
Palpitant!!! magnifique!!! nom de nom: Viviane !!
N'empêche, elle a tué.

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Virgo34 · il y a
Une histoire qui nous tient en haleine jusqu'à la chute.
Je vous invite à aller découvrir mon sonnet en finale du Prix de la St Valentin.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/au-bout-de-la-nuit-1

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Chantal Noel · il y a
Vous m'avez emmenée dans votre histoire à la chute inattendue, j'ai aimé le style de votre écriture.
Viendrez-vous découvrir mon TTC http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-deux-trois-soleil-2

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Abi Allano · il y a
Une histoire de loup garou, très bien menée. Bravo Gersande!
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Jean Calbrix · il y a
Un texte très bien écrit et très bien mené, qui commence par une battue ordinaire et qui s'achemine vers une fin fantastique ! Bravo, Gersande ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba sur me triste sort d'un migrant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Jarrié · il y a
Un beau moment de lecture avec un suspense et une fin étonnante.
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