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La bête

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Sophie Loiseau

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J’ai 54 ans, je m’appelle Oscar, je suis un fidèle. Cela fait plus de trente ans que je sustente la Bête. Douze heures par jours, douze mois par an. Elle s’est tellement gavée que j’en ai fait un burn-out. Mais un petit, tout petit. Long à tomber, rapide à me relever.
Parce que j’aime la Bête. Je m’emploie chaque jour à lui faire plaisir, je travaille comme un forcené, j’accepte tout d’elle. Un grognement d’elle et je déploie toute mon ardeur à la faire ronronner de nouveau, même si l’exercice devient de plus en plus difficile. La Bête vieillit, chaque jour plus ingrate, exigeante et capricieuse.
Je n’ai pas connu d’autre animal que la Bête. Je lui parle beaucoup, l’alimente en présentations, en plans stratégiques, en rapports, en comptes rendus et réunions. Je nourris également ses petits qu’elle m’a confié le soin d’élever. Je les éduque comme le veut la Bête.
L’apprentissage est de tout instant. Je leur inculque les rudiments du savoir-vivre et du savoir-être. Je leur apprends à ne pas penser autrement que la Bête, à ne pas la contrarier, à ne pas s’étonner. Ils doivent aimer la Bête sans contrepartie. La Bête n’aime personne. Les petits seraient trop malheureux, s’ils venaient à découvrir que la Bête n’est pas leur mère, mais leur tutrice. Elle gère leurs intérêts pour mieux servir les siens.
Pourtant, les petits sont gentils, ouverts, curieux de tout. Ils posent beaucoup de questions, cherchent à comprendre l’incompréhensible. Ils s’amusent des idées, des rites et des usages, mais rapidement je les rappelle à l’ordre d’un violent coup sur le museau. Il ne faut pas déranger la Bête, il ne faut pas la mettre en colère. Je l’ai déjà vue enragée, elle mord une fois et étrangle d’un coup de mâchoire le petit désobéissant. Les vieux récalcitrants, elle préfère les couver tant qu’elle les étouffe à petit feu.
J’ai toujours été gentil avec la Bête, je la nourris, je la caresse. Je suis le plus docile de nous deux. Même si elle m’a souvent donné de méchants coups de griffes, elle accepte ma compagnie. J’ai même eu droit à un coup de langue après mon burn-out, cela m’a fait du bien. La Bête avait peur que je reste cloué dans mon terrier, les petits n’auraient pas compris. Cela fait peur un animal malade, qui sait si le mal n’est pas contagieux.
Me voilà je suis debout, vaillant, heureux d’avoir retrouvé la harde. Je viens de terminer avec la couvée dont j’ai la charge, un travail important sur lequel la Bête comptait beaucoup. Elle nous a convoqués, les petits et moi pour une réunion. On a passé la nuit à préparer la présentation de la présentation de la réunion de présentation. Chacun y a contribué à sa façon, chacun finit épuisé d’avoir tant puisé. Les droites ont été tordues, les angles arrondis, les ronds mis au carré. Nous sommes prêts.
À 8 heures, le lendemain nous avons redouté autant que nous avons espéré l’arrivée prochaine de la Bête. Elle s’est fait attendre. Au bout d’une heure, ses grognements l’ont précédée. Elle nous a écoutés, commentant notre travail d’interminables bâillements. Trente minutes plus tard, elle a mis un terme à la réunion, nous enjoignant de changer diamétralement de stratégie, nous n’avions rien compris. Il nous a fallu pour le lendemain retendre les courbes pour les transformer en droites, mettre les ronds au carré sans pour autant qu’ils n’aient d’angles, rendre les ronds plus ronds. Toute une stratégie à rebâtir.
Le petit dernier de la couvée, pas encore sevré, a relevé qu’à « défaut de définitions de géométrie communes nous risquions de tourner en rond pour finir par avoir une tête au carré ».
La Bête l’a écouté l’œil mauvais, puis, après lui avoir par une succession de hurlements expliqué qu’elle seule maîtrisait la géométrie, a d’un coup de dents coupé l’impudent en deux.
Nul n’a bronché. Nous étions terrorisés, nous ne pouvions plaindre le jeune insolent, je lui avais enseigné, que s’opposer à la Bête provoquerait au mieux une disgrâce, au pire une rupture des cervicales. Comment avait-il osé une si grande impertinence ?
Nous nous sommes remis au travail, plus convaincus que jamais de l’importance de notre tâche, du rôle déterminant de notre contribution. Nous avons tordu nos règles, apposé des angles aux ronds et arrondi les cubes, nous avons agi sans déranger la Bête, prenant sur nous de donner des réponses aux questions qu’elle ne nous posait pas.
Encore plus fatigués, mais ravis du travail accompli, nous avons de nouveau espéré la venue proche de la Bête pour cette seconde réunion. Son assistante a été dépêchée pour nous informer que la Bête avait une autre réunion, plus importante. Elle a ajouté : « de toute façon ce projet n’est plus d’actualité ».
Une fois la porte refermée, nous nous sommes réjouis de cette décision, notre travail ne serait pas validé ou invalidé, la Bête n’aurait personne à qui s’en prendre dans notre couvée.
Nous avons rejoint nos droites, nos courbes et nos carrés, nos compas, nos règles et nos tés. Encore abasourdis, nous étions néanmoins soulagés. À 19 h 45, j’ai remercié les petits, je leur ai conseillé de vite regagner leur terrier.
Vers 20 h la Bête m’a sonné : « Oscar dans mon bureau ».
Je me suis exécuté, anxieux, car la Bête m’avait demandé dans l’après-midi une copie de la présentation de la présentation de la réunion de présentation qui n’aurait jamais lieu.
« C’est du bon boulot Oscar, même si les droites sont un peu courbe, et les ronds pas assez carrés. J’ai donné hier un cours de géométrie à votre jeune blanc bec, mais la leçon était pour les autres. Bonsoir Oscar ».
La Bête n’ayant pas grogné, et y étant allée d’un « Bonsoir Oscar », j’en ai déduit qu’elle était somme toute contente.
Erreur, la soif de la Bête n’est jamais épanchée.
Ce matin la Bête m’a donné un méchant coup de patte sur la tête. Elle me propose d’aller finir mes jours ailleurs. Elle ne veut plus de mes cajoleries. Ce n’est pas que la Bête ne m’aime plus, elle n’est pas là pour ça, la Bête est lasse.
J’ai eu peur quand je l’ai vu surgir, d’habitude elle sort peu, jamais le matin. Elle n’a pas été cruelle. Elle m’a dit : « Il y a un trou dans la clôture, ce serait vraiment bien pour toi de profiter de cette ouverture pour partir ». J’ai accusé l’annonce sans fléchir, une fois de plus je n’ai pas désobéi. La Bête a tourné les talons, pas un mot de plus, trente ans effacés d’un coup de patte.
Je suis atterré, je l’ai alimentée de tout mon temps sans compter, j’ai élevé ses petits, rattrapé les loupés de couvée, soigné ses plaies et celles qu’elle infligeait aux autres. La Bête me lâche maintenant, alors qu’il est trop tôt pour que j’arrête toute activité, et trop tard pour prendre une place ailleurs déjà pourvue.
J’ai peur de ce qui m’attend ou plutôt de ce qui ne m’attend pas. Je ne suis jamais sorti de l’enclos. Je ne connais pas d’autre animal que la Bête et ses petits. Je suis transi d’angoisse, j’ignore ce qu’il y a dehors. Comment vivent-ils, que mangent-ils, comment ont-ils été dressés ?
Je ne sais rien faire d’autre que nourrir la Bête, je n’aurai plus à la gaver pour l’entendre ronronner. Finalement, ses grognements vont me manquer.
Je suis conscient que je n’ai pas le choix, je dois m’enfuir par cette brèche, ce sera une déchirure, je m’y écorcherai tant le goulet est étroit et tapissé de pics saillants et coupants.
Si je reste là, la Bête me tuera, j’en suis certain. Je suis un vieux de la harde, la Bête m’étouffera d’une de ses couvades dont elle a le secret. Ce sera moins douloureux qu’une saisie au collet. J’ai déjà vu de nombreux anciens s’éteindre à petit feu sous son poids, ils avaient l’air contents de partir ainsi doucement s’asphyxiant lentement auprès de la Bête. Je ne m’y résoudrai pas, je ne veux pas finir comme eux, pas comme cela, pas maintenant.
Il me reste dehors, demain, mon expérience pour nourrir les Bêtes. Je vais ce soir sortir de l’enclos, je serai encore plus écorché vif que je ne le suis déjà. Le temps de soigner mes blessures, et j’approcherai une autre Bête. Je recommencerai. Je saurai l’aborder, l’apprivoiser, la nourrir et la cajoler. Je ne suis pas un jeune fou, je suis certes moins docile, mais plus lucide. J’ai perdu de ma fougue, j’y ai laissé un peu de ma peau et de mon pelage, mais j’ai gagné en ruse.
Je broierai avant elle, d’un coup de dents ses petits récalcitrants, j’en étoufferai tant, que la Bête la prochaine fois ne pourra plus se passer de moi. La Bête prochaine fois, ce sera moi.
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