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La Belle des Vosges

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Jocelyn Peyret

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- J'ai pas envie ce matin, dit Claire.
- Ce n'est pas grave, sourit Daniel, même les jours sans sont des jours avec. Avec autre chose que ce qui était prévu, c'est tout. Ça m'arrive aussi. Tu as bien fait de venir me voir. Je vais te remplacer, je n'avais pas d'activités précises au programme. J'envisageais à l'instant de me joindre aux divers ateliers du jour.
- Merci voisin ! J'ai juste envie de lézarder un temps sur ma terrasse à contempler la forêt qui descend du Petit Ballon et qui vient se perdre au pied du village.
En disant cela, Claire parcourt du regard le potager collectif en bordure de la sylve domaniale.C'est sa spécialité la forêt. Elle adore plus que tout se promener sous la futaie qui leur fournit le bois de chauffage, de menuiserie et d’ébénisterie. Enlacer les arbres, coiffer le moindre brin d'herbe et caresser la plus petite surface de mousse occuperaient ses journées si cela suffisait à vivre.
- Je crois, reprend-elle les yeux gourmands, que j'ai juste envie de partir me promener, glaner quelques plants de pissenlits, des fleurs et des feuilles de saison pour confectionner la salade du jour.
- Je te laisse à tes envies, je dois sortir le pain du four communal et me préparer à te remplacer à l'école buissonnière. Je ne sais pas ce que nous allons partager aujourd'hui, j'ai bien envie d'un peu de géographie et d'ethnologie. Bon, ça dépendra des motivations du groupe. Quoiqu'il en soit, j'ai soif d'enseigner et d'apprendre ce matin. Merci pour ta défection ! Bonne cueillette.
Depuis que le revenu universel a été voté en France, Claire à l'impression que les journées de tout un chacun sont toutes consacrées au développement des utopies personnelle. Avec du temps pour s'investir dans des projets, se parler, discuter, se rencontrer et échanger des idées, au final chacun œuvre pour la collectivité.
Ainsi, Claire, la joie d'exister et d'aimer comme ligne de vie, se lève tous les jours sans réveil, avec les poules, le soleil et plaisir. Ses journées se passent au grès de ses envies, quelques fois elle fainéasse mais la plupart du temps elle oeuvre pour avancer vers l'utopie qui dirige ses actes : le bonheur de tous.
Ce matin, éblouissante de simplicité, elle use d'un pas nonchalant et d'un esprit bucolique pour s'en retourner à son logis. Elle ne rentre dans sa cuisine que pour se préparer une tasse de chicorée, succédané de café qui pousse de l'autre côté du col, dans les Vosges, ou un peu plus au nord, dans le Bas-Rhin. Le temps de la décoction, elle chemine jusqu'à son bureau en merisier où elle récupère quelques documents et un stylo en bois.
- Tout d'abord, prendre le soleil, puis ramasser quelques plantes sauvages, participer au potager collectif, préparer la salade du soir et enfin mettre à jour le journal de la commune.
C'est en effet au tour de Claire de coordonner la réalisation du journal hebdomadaire de la commune. L'idée de cette feuille d'informations est de transmettre aux futures générations leur quotidien et leurs savoirs séculaires qui ont bien failli disparaître au cours du XXè siècle.
Le journal, sobrement intitulé La Feuille de Chou est co-écrit par ceux et celles qui le souhaitent. Chacun témoignant à sa manière les hautes et les bas de la vie collective. Qui d'un collage, qui d'un poème ou d'une romance, qui d'un plan technique ou du calendrier lunaire pour le prochain mois.
Claire s'est proposé pour retracer les activités collectives des derniers jours et présenter une plante alimentaire, chronique végétale dont elle se charge pour chaque numéro de La Feuille. Devant son bol de chicorée elle se dit qu'il serait opportun de parler justement de Cichorium intybus, de ses fleurs bleues, de son amertume et d'une de ses descendances plus communément nommée endive. Une légende dit que la fameuse ligne bleue des Vosges serait due aux rayons du soleil couchant venant caresser les pétales couleur azur de cette plante hermaphrodite.
Toute à sa réflexion, Claire n'entend pas tout de suite les clameurs qui se rapprochent de chez elle. Des timbres de voix variées, pointues, claires, graves, mais toutes aussi joyeuses que cette journée ensoleillée.
Elle ouvre sa fenêtre dont les battants étaient déjà entrebâillés et aperçoit un groupe se dirigeant vers sa terrasse ombragée par un majestueux chêne bicentenaire. Enfants, adolescents, jeunes adultes et barbes grisonnantes composent cette diversité d'âges et de gambettes. C'est Jules, 15 ans, qui prend la parole en arrivant à sa hauteur.
- Quand Daniel nous a appris que tu partais en forêt, nous avons décidé de t'accompagner. Une séance de botanique a été mise au programme des apprentissages du jour. Enfin, si tu es d'accord ?
- Bien entendu, répond Claire. Plus il y aura de mains, plus nous glanerons des plantes pour le repas collectif de ce soir.
Émile, 16 ans dont six à se passionner pour la musique, l'interpelle à son tour :
- Hier à la bibliothèque j'ai trouvé un livre sur les jeux, jouets et instruments de musique à fabriquer soi-même. Tu crois que nous pouvons profiter de la sortie pour récupérer de quoi en fabriquer quelques-uns ?
- Si le groupe est d'accord. Personnellement, je trouve que c'est une bonne idée, très complémentaire de notre sortie botanique !

Quelques minutes plus tard, la troupe bigarrée en âge, suit le chemin qui mène à la forêt. En cette fin de mois de mai, il ne fait pas encore trop chaud. La chatoyance des éclosions parsème l'environnement d'une palette de couleurs et de formes qui enchevêtrent à travers les branches de la chénaie-hétraie qui laissent deviner quelques clairières fleuries. Malgré les bruits de leur marche, chacun reste attentif et silencieux à l'affût des conseils de Claire. L'apprentissage du jardin naturel qui les entoure passe par de nombreuses génuflexions pour détailler les feuilles lancéolées, opposées, alternées et dentelées, ou pas, de la diversité végétale. Les tiges, les fleurs, la nature du sol et les plantes compagnes sont tout autant de savoirs qui aident à l'identification.
La classe verte et musicale se propose également, derrière Émile aussi excité qu'un soliste au banjo, d'écouter les sons et les rythmes spontanés de l'environnement qui peuvent être assemblés pour créer une mélodie rupestre et organique.
- N'oublions pas, comme nous l'enseigne John Cage, que le silence est également un son et qu'il faut savoir l'apprécier, exprime-t-il tout à sa recherche d'un frêne pour confectionner des sifflets, et de troncs, échoués sur l'humus forestier, à transformer en percussion.
Quelle merveilleuse idée que d'avoir supprimé les instituteurs, les professeurs et leurs programmes éducatifs, pense Claire prête à roucouler de bonheur quand elle entend avec quelle aisance et confiance s'expriment les jeunes du village. Leur éducation est multiple et permet de garder une diversité de cultures et d'opinions favorables à leur ouverture d'esprit.
- Tannezäpfle Nuller ! s'écria Sandra sans prévenir.
- Schofläus ! lui répondit Layla avec un sourire des plus avenants.
- Nodla Sniffer, explosa de rire Sandra à l'encontre de Layla qui était prête à se rouler par terre.
Comme pour la plupart des apprentis linguistes, les premières expressions retenues sont bien souvent des insultes ou des gros mots, et c'est exactement à ce jeu là que jouaient Sandra et Layla quand Claire se retourne. Le groupe se trouve alors au centre d'une clairière fleurie de mille tons chauds et appétissants.
- Les filles, où êtes vous allé pêcher ces expressions ? demande Claire sans cacher le rictus qui gagne la commissures de ses lèvres.
- C'est Anémone qui nous les a apprises hier lors du cours d'Alsacien, explique Sandra.
- Ça ne m'étonne pas d'elle, répond Claire, toujours la gouaille et la glotte rigolote cette fleur. Belle, gracieuse, vivace mais pas comestible ! Bon, revenons à notre salade sauvage.
Après avoir présenté quelques images de plantes comestibles et d'autres toxiques, Claire propose au groupe de s'égayer dans les environs et de collecter feuilles, fleurs ou racines selon les espèces. Tout à l'observation des cueilleurs volontaires, Claire se dit qu'une fois la salade préparée, elle partira marcher seule en forêt. Car, si la vie de groupe est enrichissante, la solitude permet de se retrouver. Depuis fort longtemps elle a fait sienne ce conseil de Thoreau, le père de la désobéissance civile, qui préconisait deux heures de marche par jour, pour ensuite choisir ses envies l'esprit robuste et les jambes agiles. Comme il est bon d'avoir des envies et de pouvoir les satisfaire, Claire a fait sienne cette philosophie. Depuis, chaque fin de journée, entre forêts et chaumes caressés par les vents, on peut apercevoir celle que ses amis surnomment la Belle des Vosges se promener sur les crêtes. Belle comme la naissance d'une légende.


Tannezäpfle Nuller : Suceur de pommes de pins
Schofläus : Pou de brebis
Nodla Sniffer : Sniffeur d'aiguilles


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