La belle brune

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400 caractères pour baragouiner sur sa pomme...c'est short!! Je suis moi, avec des mots dans la caboche et une irrépressible envie de les coucher sur du papier. Alors soit, talent ou pas, je me  [+]

Et merde... J'avais appris à me connaître depuis le temps que je suis toxico à la came ; les gouttes de sueur perlant sur mon front blafard, c'était le signe ostensible du manque qui commençait à faire valdinguer mon système mésocorticolimbique. J'étais en plein craving et je savais que seule une danse avec ma belle brune pouvait m'extirper de cet état fébrile...
Telle était l'essence de mon existence ces dernières années. Mais je commence par la fin. Je n'ai pas toujours été ainsi, toxicomane je veux dire. Je m'appelle Léo. Le mois prochain, quarante balais viendront me nettoyer le portrait. Avant ma vie de maintenant, j'étais l'un des vôtres. Je menais une vie lambda, rythmée par le boulot, les enfants, les factures à payer...Puis, va savoir, la belle brune m'a pris sous son aile.
C'est comme ça qu'elle m'a piégé : parce que j'avais besoin d'évasion, cette garce m'a tendu la main. Elle, l'Afghane angélique aussi fière que la plus haute dune d'un désert de sable, et pourtant si abjecte, comme un tas de seringues usagées sur lequel on aurait marché pieds nus. Oh je n'ai pas toujours pensé ainsi. À mon premier shoot, la belle brune me transcenda tout entier.

Ma rencontre avec cette brune dépravée, cela remonte à plus de 20 ans. Je m'en souviens comme de mes premières vacances quand j'étais petit, sur l'île de Houat. C'était lors d'une soirée organisée par mon pote d'enfance Jimmy. Je venais d'avoir 18 ans. Jimmy avait convié tous les copains de Terminale dans la maison de campagne de ses parents pour fêter la fin du Bac. On allait tous se quitter pour continuer nos cursus respectifs. J'étais jeune bachelier, plein d'enthousiasme, un brin excentrique, avec une trogne de bonne composition. En outre, ce qui me définissait le mieux, c'était mon irrépressible envie de découverte (c'est d'ailleurs ce trait de caractère qui finira par me jeter dans la gueule de la belle brune, pour sûr). Bref, cette soirée rassemblait une bande de gamins voulant « se défoncer » à la vie. On venait pour arroser la fin de nos années lycéennes. C'est ce que nous fîmes.
Dans mon souvenir, la maison des vieux de Jimmy dégoulinait de monde. Rapidement, les bières que j'avais ingurgitées commencèrent à monter. Et c'est là, dans cet essaim de jeunes éméchés, que je la repérai. Cette fille semblait hors de l'espace et du temps. Je crois que c'était la cousine d'un gars du lycée, un pote de Jimmy. Je n'ai jamais su son nom. Ce qui m'avait marqué chez elle, ce sont ses yeux dilatés, telles deux soucoupes volantes de la zone 51, qui survolaient les visages alentour. La fille était d’une beauté saisissante. Elle m’impressionnait sans même m’avoir dit un mot. Je la contemplai en feignant de m'intéresser au vinyle des Stooges, tournoyant sur la platine Technics des darons de Jimmy. Elle finit par m'apercevoir, sûrement parce qu'elle remarqua mes yeux qui me trahirent en se fixant sur elle. Soudain, elle s’avança vers moi d'un pas presque lunaire, et vint m'accoster :
— Ça te dit de te faire un taquet avec moi ?
— Heu...pourquoi pas...mais qu'est-ce que c'est?
Un rire profond jaillit de sa gorge délicate. Je n'avais aucune idée de ce dont elle me parlait. Elle esquissa un sourire goguenard qui me vexa un peu. J'étais complètement largué. J'avais l'air con, planté là, avec mon godet de bière vissé à la main, ne sachant pas du tout réagir de manière adéquate face à cette fille, cet ovni venu d'ailleurs...
Ce fut précisément ce moment charnière qui bouleversa tout mon futur. Manque de bol, aucune DeLorean, aucun savant fou aux cheveux blancs hirsutes, n'apparurent pour changer le cours de l'histoire en me ramenant dans le passé... Si j'avais su, je serais resté à ma place, blotti dans les bras de ma naïveté protectrice. Mais cette fille dégageait un charisme tel, que je n'étais pas en mesure de l'envoyer paître. Voyant mon regard interrogatif, elle me rétorqua :
— Un taquet, un shoot d'héro si tu préfères. J'ai besoin de compagnie pour planer.
La belle inconnue ne put jauger ce que ses mots signifiaient pour moi : elle me proposait une entrée directe dans l'ascenseur qui me ferait quitter d'un claquement de doigt mon adolescence. Ma connaissance des drogues était très limitée. J'avais bien essayé de fumer un joint une fois. Ça n'avait pas été très « concluant ». J'avais fini la soirée à dégobiller, alors l'héroïne...
Ce que j'en savais se résumait au film Pulp Fiction, que j'avais vu l'année passée en cassette. Et l'idée de m'injecter une drogue dans les veines me terrorisait. Pourtant, la frayeur qui me gagnait n'était rien comparée à ma fascination pour cette fille. Elle aurait pu me proposer de sauter par la fenêtre. J'aurai succombé sans broncher à cette proposition saugrenue. Je finis par céder :
— OK, je te suis. On fait ça où ?
— Viens avec moi, j'ai vu une chambre à l'étage où l'on sera tranquilles.
Nous traversâmes le dancefloor. Les vapeurs d'alcool commençaient à insuffler à toute l'assemblée des élans « désinhibiteurs ». J'arpentai la foule, comme guidé par une lueur salvatrice. J’emboîtai le pas à cette fille et à mon insatiable curiosité. D'un mouvement chaloupé, elle grimpa l'escalier menant à l'étage de la maison. Nous arrivâmes dans une chambre, celle des parents de Jimmy. Les murs de la pièce étaient recouverts de photos de famille, conférant à la physionomie des lieux un côté un peu ringard. Je ne fus même pas distrait par ce « mauvais goût » environnant tant la nana me subjuguait.
Au milieu de la chambre siégeait un imposant lit deux places. L’exquise inconnue s’y adossa. Je pris place en face d'elle. Je lançai des regards en sa direction en évitant scrupuleusement le sien. Je l'observai donc, tel un enfant à son pupitre qui scrute la maîtresse d'école d'un regard avide d'apprentissage.
Elle prépara le matériel pour son fix. Elle sortit un pochon de poudre brunâtre de son sac à main en cuir vieilli. La couleur du produit rappelait étrangement le reflet de ses cheveux bruns. Elle posa sur sa cuisse un étui en carton. Cet écrin de papier indiquait contenir deux kits d'injection.
La vue de cette fille, qui manipulait son matériel comme un chirurgien s’apprêtant à opérer à cœur ouvert, attisait ma curiosité. Si je continuais l’expérience, ce serait trop tard. Je franchirais le mur qui sécurisait ma vie d’alors, sans certitude aucune de pouvoir le gravir à nouveau. Mais j'étais trop éberlué par la stupeur du moment pour rebrousser chemin.
La fille saisit dans la boîte un petit récipient en aluminium, dans lequel elle déposa une dose d’héroïne. Elle ajouta une pointe d'acide ascorbique puis un peu d'eau stérile. La poudre se dilua dans l'eau, grains de sable dans le reflux d'une vague. Elle promena sous le réceptacle de la mixture la flamme de son briquet, au point de mettre en ébullition son contenu. Elle prit un filtre en coton qu'elle inséra sur l'aiguille de la seringue et aspira la came. Elle se passa une lingette d'alcool sur le bras, là où je pus contempler les stigmates de ses injections passées.
La scène était fascinante. Cette myriade d'outils dont je n'avais pas connaissance, toute cette phase préparatoire réglée comme une partition de musique classique, me laissait à la fois pantois et en pleine béatitude. Elle observa son bras à la blancheur d'albâtre pour y déloger une veine, et s'injecta le produit d'un geste sûr. De suite, son visage gracile s'anima d'un profond bien-être, un peu comme quand on se délecte d'une pâtisserie gourmande. Elle se laissa tomber en arrière, sur l'épaisse moquette de la chambre. Les minutes s'écoulèrent, le sablier du temps évanoui dans les limbes du moment. Puis, doucement, elle se releva, tout en prenant soin de retirer l'aiguille de son bras.
Elle tourna la tête et me dit d'une voix suave :
— C'est ton tour. Tu vas voir, c'est le PIED !
Elle réitéra la préparation de l'héroïne, pour moi cette fois-ci. Elle m'invita à m'allonger sur le lit et à relever ma manche. Une angoisse mêlée d'excitation me colonisa. Elle passa un tampon d'alcool sur ma peau et tapota mon bras pour trouver une veine. Elle piqua et poussa le piston de la seringue.
C'en était fini de moi. L’héroïne inonda en quelques secondes la moindre parcelle de mon être. C'était l'effervescence intellectuelle et l'ébullition physiologique. Les mécanismes de mon cerveau semblaient comme happés par une distribution foisonnante de neurotransmetteurs tous plus bienfaisants les uns que les autres. J'étais en plein « flash ». La drogue était si attractive que j'en oubliai la belle inconnue, devenue d'un battement de cils tout à fait futile.
Cette rencontre, ma lune de miel avec la belle brune, mon héroïne, jamais je ne pourrais l'oublier. Mon corps était engourdi, comme étendu sur un nuage cotonneux de douceur et de caresses. Je ne voyais pas. Maintenant je voyais. Je ne sentais pas. Maintenant je sentais. Je n'entendais pas. Maintenant j'entendais. Pour la première fois, je touchais du doigt la volupté. Cette nuit-là, j'eus l'impression que l'héroïne donna naissance à mes sens. J'étais en pleine féerie ankylosée. Cette extase quasi orgasmique, ce serait la quête de ma vie, un Graal maudit que je chercherais tôt ou tard de manière frénétique, et ce, s'il le faut, jusqu’au trépas. J'avais franchi le mur tel un évadé d'Alcatraz ayant rêvé à plus de liberté. Néanmoins, toute liberté a un prix.
Certes, la première défonce est un trip extatique. Mais cette quintessence du premier fix ne se vit qu'une fois, la première fois. J'allais aimer l'héroïne au point d'en être accro, un amour sans réciprocité. Déjà, la belle brune continuait seule sa danse nuptiale. Elle ne me tendrait plus la main pour que nous fredonnions encore sa machiavélique mélopée. Je n’en prendrai conscience que bien plus tard.
Le lendemain, j'avais quitté mon état second. Cette fille que jamais je ne reverrai, m'avait laissé seul en tête-à-tête avec ma descente de drogue. J'étais assis sur le lit des parents de Jimmy et je me sentis morose, comme sujet à un intense spleen. Ma soirée de la veille avait scellé mon destin avec un cadenas indéfectible. Il me fallut quelques jours pour retrouver un début de vitalité.
Les années suivantes, la belle brune m’oublia et moi de même, en apparence. À cette époque, il m’était primordial de réussir mon cursus universitaire, peut-être par gratitude pour mes parents. Je me concentrai sur mes études et je finis par décrocher une maîtrise en entrepreneuriat. Cinq années de formation pour apprendre les techniques de management, les rouages de l'économie, les clés de la gestion d'une entreprise et autres joyeusetés d'une école de commerce. Durant toutes mes années de fac, il n'y eut aucun dérapage. Je ne sortis avec mes amis qu'en de rares occasions. Je me laissai aller jusqu'à l'ivresse de l'alcool qu'en des occasions plus rares encore. Une fois mon diplôme en poche, je réussis à finaliser mon projet professionnel en créant ma propre entreprise.
Je me spécialisai dans l'import-export en produits surgelés. Rien d'excitant. Juste de quoi m'assurer des revenus confortables et quelques déplacements professionnels à l'étranger aux frais de l'entreprise. Ce fut d'ailleurs lors d'un de ces voyages d'affaires que je rencontrai ma future femme Lucie, au cours d'un déjeuner avec un fournisseur. La suite, vous la devinez. Nous nous mariâmes, et nous eûmes deux enfants.
Ma vie d'alors était bien rangée, se déroulant de manière rectiligne. Nos premières années furent heureuses. Mais très vite, mon quotidien finit par me peser. Je ne pouvais me résigner à cela : je vivotais. Et pourtant, tout me souriait. J'avais une compagne aimante qui avait donné naissance à mes deux adorables filles, des parents sur qui je pouvais compter. Je gagnais bien ma vie, j'avais une belle voiture, une belle maison. En dépit de ce bonheur, cela n'empêchait pas mon implacable constat : tout me paraissait terne.
Ce fut par un concours de circonstances, par le truchement de Thomas Vernier, un de mes employés, que je croisai à nouveau la route de la came. Thomas était le DRH de ma boîte. J'avais déjà repéré ces pupilles en tête d'épingle, ce que les toubibs appellent le myosis. Je savais que c'était un signe d'une défonce aux opiacés. Sans vraiment y réfléchir, je décidai de convoquer Thomas dans mon bureau. Après un pseudo échange professionnel, je demandai à Thomas s'il avait la possibilité de me fournir de l'héroïne. Il ne résista même pas en niant la vérité.
C'est comme ça que notre « toxique collaboration » s'amorça. Je cherchais un moyen de sortir de ma torpeur. L'héroïne était peut-être la molécule qui manquait à l'alchimie de mon quotidien. Quinze ans plus tôt chez Jimmy, la belle brune m'avait fait la courte échelle pour me hisser au-delà du mur de l'insouciance. Pourquoi ne le ferait-elle pas face aux remparts de la léthargie qui m'encerclait ?
Thomas devint mon fournisseur attitré. Chaque lundi en réunion, je glissais quelques billets dans sa veste. Chaque mercredi, Thomas passait par mon bureau pour déposer ma commande. Le discret DRH de mon entreprise, en plus d'être devenu mon dealer, fut mon mentor. Il termina ainsi ce qu'une inconnue d'autrefois avait commencé quelques années plus tôt. Thomas balisa mes retrouvailles avec l'héroïne et m'apprit tous les rouages de l'injection en intraveineuse.
En effet, appréhender la came réclame de l'expérience. L'héroïne a plusieurs facettes. Quand par exemple je la surnomme la « belle brune », c'est un peu réducteur. La couleur brune, c'était la couleur de la came de mon premier shoot chez Jimmy. J'ai continué à nommer ce fruit défendu « belle brune », comme pour mettre en valeur un fragment d'un impérissable souvenir d'amour de jeunesse.
En l’occurrence, il faut savoir que l'héroïne se présente sous deux formes principales. La première, l'héroïne n°3, est de couleur brune. Elle doit être normalement fumée. Si on lui adjoint de l'acide ascorbique ou de l'acide citrique, il est possible de l'injecter. La seconde, l'héroïne n°4 est de couleur banche. Elle est plus raffinée, plus rare aussi.
Les injecteurs d'héroïne sont très ritualisés. À chaque fix ils ont besoin de reproduire de manière mimétique les conditions de leur meilleur shoot. Je ne déroge pas à cette règle. De fait, je préfère m'envoyer de la brune plutôt que de la blanche. C'est elle qui m'avait fait planer la première fois. Alors, je suis l'homme d'une seule came.
Tout ceci, je l'appris de Thomas, véritable « savant des drogues ». Or, En dépit de ce nouveau savoir et après plusieurs shoots, il fallut me rendre à l'évidence : ma lune de miel avec la belle brune n'avait duré qu'une nuit, cette nuit-là, chez Jimmy. Les premières injections ne furent jamais à la hauteur de ce que j'espérais. Aucune défonce ne fut aussi intense que la première. L'héroïne porte vraiment mal son nom quand on y pense. Toutefois, elle m'offrit un peu de répit dans mon pesant quotidien ; durant les premiers temps en tout cas.
La barque de mon addiction continua à voguer, aussi insubmersible que les caravelles d'antan. Malgré moi, je développai une accoutumance à la came. Malgré moi, j'augmentai les doses. L'accrochage biologique et psychologique est perfide. Il s'installe, discrètement. Au fur et à mesure, on se sent naufragé dans un océan de tumultes, la seule bouée à l'horizon pour s'amarrer étant l'héroïne.
Des premiers fix qui font aller mieux, on glisse sournoisement vers des fix qui, au mieux, font aller moins mal. J'avais beau user et abuser des charmes de l'héroïne, jamais plus elle ne daigna m'offrir encore du bon temps.
Même si la belle brune tissait inexorablement son emprise autour de moi, je m'évertuais à demeurer le père aimant de mes deux enfants et le mari tendre que Lucie, avait épousé quelques années plus tôt.
Plusieurs mois s'étiolèrent avant que Lucie ne découvre l'existence de ma maîtresse de poudre. Elle finit par remarquer mes incessantes pauses aux sanitaires, mes bras esquintés, mon amaigrissement, mon agitation de plus en plus prégnante. Quand elle découvrit ma supercherie pharmaceutique, quand je fus « au pied du mur » (l’histoire de ma vie...), j'avouai à Lucie commettre l'adultère avec la belle brune. Elle en pleura, plus d'une fois.
Les semaines suivantes, je fus traité comme un intrus qui se serait immiscé dans notre cocon familial, un indésirable. Très vite, je me sentis de trop, la belle brune refermant peu à peu son étreinte pour m'isoler chaque jour un peu plus. Lucie s’éloigna de moi, distillant par la même occasion un climat de dégoût puis d'ignorance qui ne tarda pas à contaminer mes filles. La cécité me gagnait à mesure que mon appétence pour la belle brune s’accentuait. Je ne voyais pas que je perdais ma place au sein de mon propre foyer. Si j'avais pu égarer les clés de mon paradis artificiel... en vain.
L'héroïne accaparait mon esprit, ma famille, le moindre de mes temps libres et finit par s'inviter sur mon temps de travail, comme un pique-assiette que l'on aurait du mal à congédier. Je ne contrôlai plus mes consommations. Je m’envoyai des taquets même au bureau, pour tenir le coup. J'étais totalement piégé.
C'est donc arrivé par une radieuse journée de mai. Trop obnubilé par la quête de mon saint-produit, sur un coup de tête, j'ai rassemblé pêle-mêle quelques effets personnels et je suis parti, laissant derrière moi ma vie d'avant.
Durant les premiers mois de ma fuite, je pus aligner les finances pour me payer de l'hôtel et assez d'héroïne pour me tenir compagnie. Cela ne dura qu'un temps. Dès la fin de mes droits au chômage, je glissai un peu plus vers la précarité en basculant au RSA, maigre obole distribuée par l’État pour que l'on ne crève pas de faim. L'hôtel étant devenu trop cher, je me hasardai à appeler le 115, ce fut peine perdue.
Pour éviter de dormir à la rue, je m'abritai de squat en squat. J'étais en perpétuelle quête de fric pour m'adonner à mon seul plaisir coupable. Quel gâchis me dis-je à chaque descente d'héro. En même temps je l'avais bien cherché. À trop s'acoquiner avec la belle brune, on finit toujours par se brûler les doigts.
En plus de devoir gérer cette satanée came, multiplier les injections me confrontait à d'autres problèmes. Le capital veineux d'un toxico, c'est son laissez-passer pour se défoncer. Pas de veines, pas de taquet. Je galérais de plus en plus pour débusquer mon propre réseau sanguin. Je piquais parfois mes artères, je me faisais des abcès. Je risquais de choper le VIH ou le VHC quand je partageais mon matos de shoot avec d'autres tox, non conscient des potentiels dommages collatéraux. Pour réduire les risques liés à l'injection, j'essayai de taquiner la belle brune en la fumant, en la sniffant. Il n'y avait rien à faire, l'injection est addictive en soi.
Bien sûr, j'ai tenté de reprendre les rênes. Je me suis présenté dans un centre de soins pour toxicos. Ils m'ont proposé un programme de substitution à la méthadone. J'ai essayé de suivre les recommandations des professionnels, mais j'étais incapable de sortir de la drogue. Le combat était perdu d'avance. La belle brune était toujours là, tapie dans l'ombre, pour m'enlacer de ses griffes acérées et me mordre à pleines dents de sa gueule menaçante. J'étais digéré dans l'estomac d'un serpent qui se mord la queue.
Qu'à cela ne tienne, je ne pouvais plus faire machine arrière. La came m'avait exfiltré de ma propre vie. Franchir à nouveau le mur m'était devenu impossible. J’étais un poids plume face à un poids lourd. Sur le ring, la belle brune ne m’avait asséné qu'un uppercut de défonce pour me terrasser.

Aujourd'hui, cela fait six ans. Six ans déjà que j'ai quitté Lucie et les enfants. Le temps passe vite quand on est enlisé dans le vortex de la came. Toutes ces années offertes à ma muse, ma drogue, au détriment de ma famille... quelle connerie quand j'y repense.
Je songe à mes deux petiotes qui ont dû bien grandir depuis mon départ inopiné. À Lucie, qui a probablement « refait sa vie » comme on dit. Et à mes parents décédés, sans que je n'ose me rendre à leurs obsèques. Je n'aurai jamais cru qu'en une petite poignée d'années, je me serai précarisé à ce point pour la belle brune. Elle m'avait chassé de mon logis et du cœur de ceux qui m'aimait. Devenir SDF et un « Rémi sans famille » pour cette putain de came, c'est ballot n'est-ce pas ?
Dorénavant, je suis un ectoplasme errant. Mes journées sont centrées autour de l'héroïne. Comme la Terre tourne autour du Soleil, tous mes agissements gravitent autour de cette drogue. Quand la manche et la débrouille ne rapportent pas un kopeck, je me défonce à l'alcool, histoire d'inhumer un court moment le manque et parce que c'est bon marché. Au fur et à mesure, je me suis mué en polytoxicomane, prêt à ingurgiter n'importe quelle substance pour atteindre un état second.
Je ne sais même pas pourquoi je vous raconte tout ça. Pourquoi ce soir je me penche sur mon passé. Peut-être parce que ce soir, quand je scrute le grand éther, la lune y est pleine et limpide. C’est un de ces soirs qui poussent à l’introspection. Peut-être que six ans sans les siens, ça donne envie de témoigner.
En attendant que ma situation s’améliore, je suis là, dans un recoin de mon squat et j'ai belle allure. Une fière allure non pas grâce à mon visage ou mon corps, cela fait bien longtemps que la belle brune m'a ôté toute forme de beauté, mais parce que dans le creux de ma main gauche, je tiens un petit pochon de came.
Dans un endroit aussi lugubre que celui où j'ai établi mes quartiers, ce petit sachet c'est ma seule source de lumière, et il me tarde de l'allumer. Alors, comme un vieux danseur de tango fatigué des innombrables pas de danse qui ont jalonné sa vie, je prépare mon taquet.
La belle brune est parée au lancement dans sa gangue de verre. L'aiguille pénètre une veine de ma jambe car celles de mes bras n'acceptent plus sa présence. Ce soir c'est ma lune de fiel. L'overdose me guette. L'héroïne, dans un dernier excès de zèle, foudroie mon corps pour me laisser exsangue. Je peux sentir ma respiration s'amenuiser. Mes muscles se relâchent, tel le fil du funambule qui se détend sous le poids de l'acrobate. J'ai sommeil, une inextinguible soif de dormir. C'est l’œil perdu, le teint pâle, et les lèvres bleuies que je tombe aux pieds de la belle brune, au pied du mur. Je laisse derrière moi Lucie, veuve incrédule, et deux orphelines de père, mes deux belles brunes. Si seulement je les avais choisies comme source d'addiction...
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France Passy · il y a
Quelle dégringolade aux enfers! À faire lire dans les lycées.
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Fix · il y a
Merci!

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