La Belle

il y a
11 min
3
lectures
0
La belle
Un bruit de pas sur le palier éveilla Val. Un de ces bruits furtifs que l’on entend depuis son sommeil et qui en s’éveillant se concrétise. Le sommeil de la sieste n’est pas le même que celui de la nuit, il laisse des radars en éveil surtout lorsque l’endroit où l’on vit s’avère être une cache. Quelqu’un avait emprunté le couloir, s’était arrêté devant la porte un court instant avant de s’en éloigner. Il avait reconnu un pas léger et prudent comme celui d’un gamin. D’un bon, il se leva et s’approchant de la fenêtre de l’unique pièce, jeta un œil sur la rue.
« Mon cerbère est toujours là, marmonna-t-il.»
Dans l’encoignure d’une porte cochère un homme suivait des yeux un gamin sortant de l’immeuble en courant. Val ouvrit la porte d’entrée. Sur le paillasson gisait une enveloppe. Il reconnu l’écriture de Maggy. En langage codé, elle le prévenait de sa visite ce soir.
«Décidément, elle prend tous les risques, pensa-t-il.»
En effet, ils savaient tous les deux que les brigades noires sillonnaient les rues dès le couvre feu. Sa venue devait être importante. Sans doute un projet d’évacuation de l’un des nôtres ou plus simplement un article à corriger avant diffusion. A moins qu’elle n’ait juste envie de le voir.
« Je vais attendre son signal pour la diversion.»

En attendant Val mit de l’ordre dans l’appartement. Une pièce unique au sixième étage d’un immeuble sans vie au fond d’une banlieue oubliée. Parfait refuge pour des opposants au récent régime militaire. Val s’attela ensuite au nettoyage de son revolver qu’il démonta et graissa méticuleusement. A vingt deux heures trente, d’une fenêtre éloignée, mais faisant face à la sienne, clignota une lumière rouge. Aussitôt Val monta sur le toit et balança une brique dans la ruelle adjacente, ce qui eut pour effet de faire se déplacer le cerbère qui surveillait l’entrée de l’immeuble. Une silhouette déboucha alors de nulle part pour s’engouffrer dans le hall et, sans allumer la lumière, gravit les six étages. Sur le palier Val l’entendit monter. Maggy finit par arriver tenant à la main ses souliers. Chaque fois qu’elle le voyait, la jeune femme ne pouvait, malgré son attirance, réprimer un mouvement d’inquiétude. Avec son mètre quatre vingt dix et ses gros sourcils surlignant son regard sombre, il l’impressionnait. Sa mâchoire carrée et le timbre grave de sa voix faisaient le reste.
Val, jeta un œil dans l’escalier :
- Rentre ! dit-il.
- Ouf ! j’ai plus de souffle.
- Assieds-toi, tu veux un verre...eau, whisky ?
- Eau, merci.
Maggy retira son manteau fit quelques pas dans la pièce comme pour en prendre la mesure, avant de s’asseoir sur l’une des deux chaises. Grande, brune, elle avait ce qu’on appelle familièrement du chien et, malgré son allure de valkyries des temps modernes, c’était une très belle femme. Val ne put s’empêcher de l’admirer espérant qu’elle le sentit, malgré son regard inquiet où il lisait de la méfiance.
Après s’être assis à son tour, il enchaîna :
- Alors, quelles sont les nouvelles ?
- L’étau se resserre, nous avons de plus en plus de mal à circuler.
- Nous allons devoir espacer nos actions.
- Les brigades sont partout, elles fouillent, perquisitionnent, hier déjà...
A ce moment un bruit de voiture monta de la rue interrompant leur conversation. L’oreille aux aguets prêts à discerner le moindre bruit suspect. Le moteur ralentit devant l’immeuble avant de stopper. Un homme en descendit rejoint par le cerbère, puis elle redémarra en trombe. Aussitôt des bruits de pas pressés résonnèrent dans l’escalier.
Formés à ce type de situation, ils s’organisèrent.
- C’est sûrement pour nous, dit Maggy.
- On fait une « ravaillac en deux », souffla-t-il.
Maggy connaissait cette tactique pour l’avoir étudiée dans ce camp où Val avait été son instructeur. Celui-ci entra précipitamment dans la salle de bain d’où il sortit aussitôt vêtu d’un pantalon de pyjama et d’un maillot de corps. Il fallait déjouer la méfiance des assaillants. Maggy d’un geste rapide l’ébouriffa et entra dans les WC. Trois coups secs heurtèrent la porte. Val l’ouvrit. Aussitôt deux hommes pénétrèrent dans l’appartement en le bousculant. On eût dit des jumeaux. Val reconnut dans l’un d’eux son cerbère. Accoutré à l’identique d’un imperméable ciré noir et d’un chapeau de même facture. Un visage blanc fade comme trop récuré et un air veule complétaient leur uniforme. Des hommes sans valeur, qui avaient donné un sens à leur vie en entrant dans les brigades noires.
Là, maintenant, enfin on les respectait. A reculons Val mima l’étonnement. Maggy dissimulée attendit que le deuxième homme dépasse sa cachette pour en sortir et lui planter son couteau dans le cou. L’homme émit une plainte qui fit se retourner son congénère à qui Val planta le sien dans le dos.
Les deux corps sans vie gisaient sur la carpette. Rôdée à l’exercice, elle les aida à glisser les cadavres jusqu’à la cuisine. Depuis une fenêtre donnant sur une petite cour intérieure, ils balancèrent les corps. Amorti par le premier, la chute du deuxième fit moins de bruit. Val et Maggy descendirent dans la cour, ouvrirent une plaque d’égout et, après les avoir photographié, les y jetèrent.
Dans un jour ou deux, peut-être plus, on les trouverait méconnaissables dans un des méandres du fleuve. Val et Maggy remontèrent dans l’appartement.
- Je vais prendre une douche, dit Maggy essoufflée.
- Ok, je te rejoins dans cinq minutes.
Un silence planait dans l’appartement celui d’après la tempête. Sous la douche leurs ébats avaient été brefs et violent, comme une conséquence de leurs crimes. Val avait remis son pantalon de pyjama et son maillot de corps. Maggy assise sur le bord du lit avait enfilé un peignoir dont une jambe oscillante s’échappait. Sirotant un whisky, elle arborait cet air si particulier de la femme satisfaite. Les rayons d’une lune gibbeuse éclairaient faiblement la pièce. Par précaution, Val avait éteint toutes les lumières, et les deux acolytes se distinguaient plus qu’ils ne se voyaient. Seul l’écran d’un laptop à demi fermé éclairait son clavier. Observant sa cigarette, Val semblait guetter le moment où il faudrait la tapoter au-dessus du cendrier.
Maggy rompit le silence :
- Ils vont en renvoyer d’autres, dit-elle.
- Oui... sûrement... mais pas avant l’aube.
- Nous avons la nuit pour trouver une issue.
- Je vais poster un article et y joindre la photo des deux cons.
- Ca va les énerver...
- C’est le but !
Val s’installa à la table et ouvrit tout à fait son portable pour se connecter à son blog. Après avoir saisi les codes, il resta un temps interdit.
- Je n’ai pas de connexion, dit-il
- Comment ça !
- J’ai pas de connexion... bordel... ils ont coupé la ligne.
- Ça confirme qu’ils ont bien repéré l’appartement.
Val se leva, fit quelques pas dans la pièce, alluma une énième cigarette. La visite des deux sbires et maintenant la ligne coupée confirmaient ses craintes. Les brigades noires les avait « logés ». Cet appartement, cette cache d’où il gouvernait son réseau était devenu une souricière d’où il ne pouvait fuir. Dans la rue deux camions venaient de stationner bloquant chacune des extrémités. Val distinguait le mégot incandescent de l’un des chauffeurs. Sur le trottoir, des maîtres chiens faisaient les cent pas tirés par leurs dogues.
- Ils sont déjà là, soupira t’il.
- Qu’est-ce que tu comptes faire, hasarda Maggy.
- Me rendre, allez au devant d’eux... t’éviter une arrestation.
- Ils monteront quand même pour fouiller l’appartement.
- Tu pourras te planquer sur le toit, y’a un endroit pour ça.
- Et pourquoi pas nous y planquer tous les deux.
- C’est un coffre à linge... y’à qu’une place...
- Non Val ! pas question, c’est à moi de me rendre, le réseau à besoin de toi, tu en es le chef.
- Je ne peux pas te laisser entre leurs mains...
- Si tu tombes c’est tout le réseau qui tombe.
- Tu sais ce que veux dire une arrestation !?
- J’ai une petite idée... si c’est le prix...
- Interrogatoire, coups, torture, aveux et pendaison !
- Putain ! doit bien y avoir un moyen de le sortir d’ici.
Les deux acolytes se turent. Maggy remplit les verres de whisky en tendit un à Val. Ils burent en silence chacun dans ses pensées. L’horloge du laptop marquait zéro heure trente. A tour de rôle ils émettaient des possibilités, trouvant pour les plus hardies mille bonnes raisons de les tenter, mais chaque fois une difficulté les faisait achopper. Val soucieux fit quelques pas, jeta de nouveau un œil par la fenêtre, puis passant derrière Maggy posa une main sur son épaule qu’il pressa légèrement.
- L’égout ! s’exclama t’elle.
- Les chiens... les chiens vont nous flairer perdre notre trace devant la plaque, les brigades nous attendrons à sa sortie, là où l’égout se jette dans le fleuve.
- Sauf si on y pénètre nu... imagine on laisse nos vêtements en tas sur le toit, un peu ici un peu là haut, histoire de les promener.
- Pas con.
- Hé oui pas con ! on redescend à poil et on se fait la belle !.
- La belle à poil, c’est quand même pas banal, murmura Val
- Bah ! oui... j’aime bien l’idée.
- Ca ne va pas être du gâteau, y’a bien un kilomètre avant d’arriver au fleuve, un kilomètre de boue, de rats, sans doute de cadavre et tout ça dans le noir ajouta t’il.
- Je préfère ça à leur geôle, murmura-t-elle.
- Oui c’est une solution, mais en arrivant au fleuve on tombe en pleine ville, on devra nager ou trouver une barque pour dériver.
- C’est jouable Val, on peut y arriver mais faut partir maintenant !
- Ok, donne moi cinq minutes, deux trois trucs à régler et on se tire, dit-t-il.
Val rassembla le peu d’affaires qu’il possédait, brûla des papiers dans l’évier et essuya les traces de doigts sur les verres et partout où ils avaient pu en laisser. Il s’attaqua ensuite à son laptop dont il put extraire le disque dur avant de le détruire comme il l’avait déjà fait de leurs smartphones. Maggy s’était déshabillée et attendait tenant ses vêtements pudiquement roulés en boule devant elle.
- Il faut laisser des traces pour les chiens, dit-elle
Et elle jeta ses sous-vêtements sur le lit. Val se déshabilla à son tour et lança une chemise et ses chaussettes au hasard.
- Voilà, on a l’air malin, dit-il.
- C’est sur, j’aimerai pas me faire arrêter dans cette tenue.
Puis ils quittèrent silencieusement l’appartement, le reste de leurs vêtements sous le bras. Ils gravirent l’escalier les laissant traîner sur les marches pour faciliter la trace aux chiens.
Arrivés sur le toit, ils les déposèrent dans le coffre à linge. Après avoir savonné leurs pieds dans l’évier qui servait à la lessive, ils redescendirent au rez-de-chaussée. Là le passage était délicat car la porte de l’immeuble était restée ouverte et le pas d’un sbire résonnait sur le trottoir. Ils attendirent de le voir passer puis se faufilèrent dans le couloir menant à la petite cour. Une fois entrés, Val bloqua la porte avec une barre en fer oubliée là, puis il souleva la plaque, comme il l’avait fait un peu plus tôt dans la soirée.
- Allez, dit t’il cette fois c’est notre tour.
Maggy esquissa une moue et descendit dans l’égout aussitôt suivie par Val fermant la plaque derrière eux. Une échelle aux barreaux rouillés les conduisit dix mètres plus bas. Ils attendirent un moment de s’adapter à l’obscurité mais comprirent que leur fuite se ferait dans la pénombre. L’odeur était pestilentielle. L’écho lugubre d’un flot continu résonnait sur la voûte. Après l’angoisse du noir, le froid les saisit. A tâtons, leurs mains errèrent sur le corps de l’autre dont la nudité accentuait l’étrangeté de la situation. D’un même élan, ils s’enlacèrent pour se réchauffer, les pieds enfoncés jusqu’au chevilles dans une boue gluante.
- Mon dieu Val, quel cauchemar !
- Ça va aller, l’eau est assez haute pour nager, vas... je te suis.
- Les quais du fleuve sont éclairés par des réverbères, cette lumière devrait nous guider.
Ils suivirent le courant, flottant d’une brasse hésitante. Des bruits furtifs, suspects, des ploufs, accompagnaient leur progression. Maggy glacée d’effroi s’imaginait dans l’antichambre de la mort, guettant loin devant elle un point lumineux.

Sa nudité accentuait son sentiment de vulnérabilité, l’impression de s’offrir malgré elle. Val, lui, se rappelait la fuite de Jean Valjean, espérant ne pas se heurter comme lui à une grille. Par endroit, une lueur provenant de bouches d’aération percées dans la voûte éclairait faiblement les flots. Val apercevait alors la silhouette de Maggy nageant devant lui. L’apparition de sa peau blanche dans ce cloaque l’émouvait chaque fois. Malgré l’horreur de la situation, il trouvait l’image érotique. L’idée lui vint qu’il était peut-être amoureux. A moins que ce ne soit celle de la mort qui décuple son envie de vivre.

Imperceptiblement la pente de l’égout s’accentuait. En même temps qu’un grondement, comme celui d’une chute d’eau s’amplifiait. Val et Maggy avançaient maintenant moins à la force de leurs bras que par l’effet du courant. Ce dernier se faisant de plus en plus pressant. Vint le moment où ils furent emportés malgré eux. Leurs cris se perdaient dans le néant. Le grondement devenu assourdissant les empêchait de s’entendre. Ils cherchaient désespérément un point d’accroche, battant de tous leurs membres pour ralentir leur chute, mais leurs corps soumis à la volonté du flot filaient maintenant vers le vide. Maggy la première vit une faible lueur poindre au-devant et trop vite ils s’en approchèrent. C’était l’extrémité de l’égout, sa sortie, mais comme Val l’avait craint, il était obstrué par une grille. Là, l’eau comme sur un récif formaient une écume digne d’une tempête. Ils la percutèrent violemment, d’abord Maggy, puis Val qui projeté sur elle finit de l’assommer. Plaqué à la grille, malmené par le courant nauséeux, il réussit à maintenir la tête de la jeune femme inanimée hors de l’eau. Les gerbes d’eau croupie, avec l’efficacité d’une douche, rinçaient son corps souillé, laissant apparaître sous la gangue de boue, sa peau constellée de mille ecchymoses. Au bas de la grille une trappe permettait d’en dégager les objets encombrants, mais l’ouverture se faisait sur une barge depuis le fleuve. Val repéra une margelle immergée assez haute pour se réfugier. S’arc-boutant, trouvant des appuis incertains, il parvint à grand peine à s’y hisser, tirant par ses bras le corps inerte de la jeune femme. Durant la manœuvre celle-ci reprit connaissance le front barré d’un hématome violacé. Les flots fouettant son visage avait agit sur ses sens. Recroquevillés sur leur abri de fortune, blottis l’un contre l’autre, grelottant, la peau dégoulinante de salissures et abasourdis par le vacarme, ils jetaient des yeux effarés sur cet écueil.
En y regardant bien, la margelle large d’à peine un mètre, longeait la pente de l’égout jusqu’à une petite plateforme. Celle-ci, surmontée d’une bouche d’aération semblait assez large pour s’y faufiler. Derrière, en contrebas, coulait le fleuve. Val avait vu cette possibilité, et hurlait à l’oreille de Maggy :
- Tu vois le soupirail là- haut !!
- Oui, tu crois qu’on...
- En remontant on peut y arriver !!
Alors prudemment, ils se redressèrent et, s’appuyant sur le mur visqueux, commencèrent à remonter. Il y avait environ dix mètres à parcourir sur un sol glissant, leurs pieds nus boueux. Val, une main sur le mur l’autre dans le dos de Maggy, la retenait autant qu’il la poussait.
L’égout charriait toutes sortes d’objet, et c’est un sac de gravas qui faucha Val. Celui-ci tomba à l’eau et fut de nouveau projeté vers la grille. Maggy qui n’avait rien vu, n’entendit pas non plus ses cris et continua sa progression. Val bloqué par le flot contre la grille reprit sa gymnastique pour s’en sortir. La jeune femme arrivée sur la plateforme s’accroupit, serrant les bras sur sa poitrine, elle encouragea son compagnon. Val finit par la rejoindre épuisé, la tempe rougie par du sang.
- Tu veux faire un break ? dit-elle.
- Oui, j’en peux plus.
Les premiers rayons de l’aube filtraient par le soupirail au-dessus d’eux. Comme un signe, leur avenir passait par là, par cette étroite issue.
- Il y a combien ? demanda Maggy en regardant le soupirail.
- Deux, deux mètre cinquante pas plus.
- Tu vas me faire la courte échelle, je vais monter jeter un œil, dit-elle.
- Ok, allons y... putain j’ai trop froid.
Val se mit en position, le dos plaqué sur le mur, les jambes fléchies et les mains jointes. Maggy y posa un pied et se hissa sur ses épaules. Levant la tête pour s’assurer de la réussite de l’escalade, Val fut troublé par la vue qu’il eut sur le corps de la jeune femme, celle-ci le fut aussi en découvrant le fleuve coulant plus bas qu’ils se l’étaient imaginé. Un fort courant l’agitait, une fois dans l’eau, ils seraient emportés comme de simples fétus vers l’aval. Une seconde son regard accrocha sur la berge un véhicule des brigades noires stationné.
Redescendue Maggy fit son rapport.
- C’est très haut ! dit-elle avec une moue d’inquiétude.
- Combien !?
- Dix quinze mètres...
- T’as reconnu !?
- Oui, on tombe après l’ancien port, à la sortie de la ville !
- Le fleuve doit bien faire trois à quatre cent mètres de large à cet endroit.
- Oui, à peu près, et il y a une jeep des brigades sur la berge d’en face.
- Ah !
- Bon, mais heureusement la bouche d’aération n’a pas de barreau, et le châssis est assez large pour s’asseoir dessus, ajouta t-elle.
- Ok !
- Une fois assise là-haut, tu m’attrapes les jambes et tu grimpes.
- On tiendra à deux là-haut !?
- Non, ce n’est pas assez large, alors dès que tu agrippes le chambranle, je saute !

Leur fuite touchait à sa fin. Ce plongeon dans le fleuve, comme un baptême, les laverait de toutes souillures, peut-être de leurs crimes, et sonnerait comme la possibilité d’un avenir ailleurs. Val se remit en position, Maggy se colla à lui et l’embrassa. Un instant ils restèrent ainsi. Leur corps nus, sales, visqueux, puant frémirent. La jeune femme s’écarta et entreprit son ascension.

Cette fois, il évita de lever les yeux, et se fit une promesse. La jeune femme arriva sur le châssis, s’arrima fermement et laissa pendre ses jambes. Comme à l’exercice Val attrapa une de ses chevilles, puis l’autre, puis son mollet, puis l’autre, et ainsi de suite, balançant son corps en contre-poids, jusqu’à atteindre le châssis et s’y suspendre. Dans cette manœuvre désespérée, Maggy fermement amarrée serrait les dents, résistant à la pression infligée par le poids de son compagnon, tandis que la rugosité du châssis meurtrissait ses chairs. Val finit par s’y agripper. Le plus dur était fait. Maggy devait à présent lui faire de la place, la jeune femme pivota lentement et s’apprêta à plonger.

Dans la jeep stationnant sur la berge, ronronnait un général des brigades noires. Courbé sous son volant, un jeune homme s’affairait à le satisfaire. Entre deux spasmes son regard errait sur la façade du quai situé face à lui. Soudain, il crut avoir la berlue en distinguant un corps qui se mouvait hors d’une bouche d’aération des égouts. Repoussant violemment l’aspirant, il attrapa ses jumelles et effectivement distingua une silhouette nue. Fort de son expérience, il conclut à une évasion. Le treillis sur les chevilles, il prit son fusil, cala ses bras sur le capot de la jeep et tira. Il fit mouche du premier coup. La balle frappa la silhouette en pleine poitrine qui comme une pierre chuta dans le fleuve. Le général plutôt content de son tir, allait reprendre ses frasques lorsqu’un deuxième corps apparut. A nouveau, il se cala sur le capot, visa et tira. Le second corps suivit la même trajectoire disparaissant aussitôt sous l’eau. Cette fois, il attendit quelques instant, mais ne voyant plus personne apparaître, il garda la même position et, le treillis toujours sur les chevilles, fit signe à son subalterne qu’il souhaitait d’autres faveurs.

Trois jours plus tard, un pêcheur découvrit deux noyés nus bloqués dans un entrelacs de racines et de ronces. Déjà la veille, il en avait dégagé deux, mais à la vue de leur tenue, ils les avaient repoussés dans le lit du fleuve. La nudité de ces deux là l’interpella. « Sûrement surpris au lit, pensa-t-il »
Alors, il prit le temps de les ensevelir. Pêcheur mais aussi poète, il déposa sur leur sépulture une planchette de bois où il gravit ces mots
« Ci-gît deux amoureux passés d’un lit à l’autre.» qu’il data.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Le péril vert

Hervé Mazoyer

Savez-vous quel est l’un des plus grands mystères du milieu du 19e siècle en Angleterre ?
C’est la disparition énigmatique d’un village et de tous ses habitants dans le Sussex.
Ce... [+]


Nouvelles

La douche

Mohamed Rezkallah

Dans les escaliers de l’immeuble, je la croise et, comme convenu, fais mine de l’ignorer. Elle empeste encore, vêtue de sa guenille, le chignon gras, un cabas vide à la main. Je fais marche... [+]