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La barque retournée

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L’été s’étirait, comme on mange sans faim, puis, le départ approchait, enfin.
Le ventre de la R8 bleu pâle, coffre à l’avant, moteur à l’arrière, était chargé comme un kangourou.
Ce rendez-vous annuel était empreint de grands espoirs, comme en premier, revoir l’immense pin parasol, premier point de repère dans l’approche hasardeuse de la côte.

La lenteur désespérante de la voiture, genre escargot aux pistons grippés m’’exaspérait, j’avais juste envie de sortir pour pousser derrière.

Vite, pour que mes narines puissent aspirer de nouveau les odeurs océanes, que le sable dégouline de nouveau entre mes orteils, enfin débarrassés des chaussettes et que je puisse enfiler mes médusesobligatoires, pou ne pas déraper sur les rochers.

Que la carcasse du crabe géant soit encore dans la boite aux lettres des sirènes, avec ma prière de l’été précédent : « Mon Dieu, faites que je revienne l’année prochaine ».

Et surtout, que les « drôles » de ce village de pêcheurs qui se jetaient, en hurlant du haut de la digue, bronzés comme des otaries, n’aient pas disparu de l’anse où nous combattions la marée montante pour empêcher les vagues de pénétrer notre citadelle sableuse et si éphémère.

Cette forteresse était construite dans le délice de la perdre pour mieux la reconstruire le lendemain avec une stratégie toute militaire. On montera un mur plus élevé avec des branches et des algues sèches, des troncs d’arbres. On formera des contreforts, des fossés, des rigoles pour que l’eau s’évacue sans ruiner le mur principal par des dérivations, des fossés et des caniveaux. Il fallait des défenses, faites de galets et de branches, nul doute, cette fois, on allait gagner ! Mais le lendemain, nous constations que la plage était redevenue lisse, marquée par les traces de pattes des oiseaux qui se pavanaient sur la grève, le soir couchant.

Enfin, après avoir longé le port, la ruelle montante familière apparaissait, avec ses petites maisons aux volets jaunes et bleus fanés, les roses trémières encore fières d’avoir surmonté la chaleur de l’été, sans eau, paradantes devant les murs chaulés, dodelinantes de la tête.

Le premier arrêt était pour l’épicerie, non pour faire le plein, puisque nous partions, gavés de fruits et de légumes du jardin, patates comprises ; mais pour récupérer les clefs de l’éternelle location située à l’étage du magasin qui faisait dans le désordre : ici, on développe les photos, vin en vrac, tranches de jambon à la coupe, légumes frais et conserves, jouets de plage, parasols, roudoudous et autres bonbons à 5 centimes.

Pour les Mistral Gagnant, on pouvait développer sur place l’emballage vert, on pouvait trouver, le mot gagnant ou perdu, dans le premier cas, cela signifiait un autre gratuit. J’avais un truc, je gardais les papiers magiques qu’une fois sur deux l’épicière débordée, oubliait de récupérer avant de procéder à l’échange, il suffisait d’un tour de magie et j’en récupérais un nouveau sans rien débourser.

Enfin, après le débarquement auquel je ne participais guère, piaffant devant ces heures perdues alors qu’elle ne m’attendait peut-être plus, la phrase magique arrivait : « Les garçons, on va voir la mer avant de dîner ! ».

Rien n’avait changé. Carte postale, photo inscrite dans mes gènes. Le vent me portait derrière la dune, au bout de la petite plage dormait la barque, mon terrier, mon antre. Mon essentiel.

Cette magie, le vieux bateau aux membrures fatiguées, cette île à l’envers. Dans cette désespérance espérée de revoir les mêmes choses, de ce ressenti différent qui fait autre, elle était mon refuge.

C’est un peu tremblant que je revenais vers elle. Incroyable, elle n’avait pas bougé ! Ancrée à une antique chaîne rouillée qui ne voyait plus le fond des océans, elle pavanait sa coque goudronnée comme un cake trop cuit, toute craquelée de la pluie de l’automne, des tempêtes de l’hiver, des griffures des pattes des fourbes goélands.

Le bâbord commençait à flancher, le sable avait recouvert le passage par lequel je me faufilais.

Il était temps de dire bonjour à la mer, au phare, l’amer rouge et noir du bout de la jetée, de saluer les mouettes et dire un mot aux chalutiers, de voir si le quai où je pêchais les éperlans « au coup » était toujours aussi usé par les fesses des générations d’enfants à cette même place.
Les jours de mauvais temps étaient propices aux cirés et aux bottes, oh, pas celles des vacanciers, les parisiensjaunecotten plutôt rares sur cette côte ; mais, ceux en plastique vert qui servaient aussi pour la chasse aux escargots dans le jardin.

En guise d’imperméable, c’était une tenteparapluieponchocape comme celle du magicien Houdini, l’avantage, c’était qu’elle nous rendait vraiment invisible aux yeux des monstres verts qui marchent de travers et des puériles crevettes que j’avalais, vivantes, devant les cris d’orfraie de mon frère, sectionnant la tête et avalant le corps encore gigotant.
Ogre des crustacés, je recrachais les morceaux translucides dès qu’il avait tourné le dos.

J’étais « le spécialiste » de la capture des crabes dont le plus gros finissait en gigotant dans le shortslipdebaintricotémainenlaine de mon frère. Il se roulait par terre, fonçait vers le parasol Cinzano, inclus dans le prix de la location, repère planté dans le sable, en hurlant qu’il se vengerait lorsqu’il serait grand, c'est-à-dire dans 150 ans, de toute façon, je m’en fichais, je serais toujours l’aîné.

La pêche aux crabes et le choix des lutteurs pour les combats entre Monsieur Une pince et Ventre mou me passionnaient.

Dans cette recherche qui tenait de la cueillette pour survivre, « Vous ne mangerez que ce que vous pêcherez » avait dit mon père, cela devait être une blague. Mais, comme, il n’était pas très drôle normalement, je mettais cela sur le compte de la décompression des vacances. Pour une fois qu’il affrontait exceptionnellement la plage en chaussettes et espadrilles en sortant une plaisanterie, même si nous ne savions pas si c’était du lard ou du cochon, nous n’allions pas bouder notre plaisir.

La chasse était ouverte. Il fallait du varech pour garder « la pêche » au frais, le long chevelu armé de bulles explosives était le plus rigolo ; les longs rubans des profondeurs étaient rejetés après les jours de grand vent et les traîtres algues mousses permettaient de jouer à l’abominable homme des sables, lorsqu’elles ne finissaient pas dans le short... de qui vous savez.

Le calendrier des marées rythmait la vie de nos activités maritimes.
La marée haute de l’après-midi était signe de baignade avec la bouée obligatoire en plastique bleu et blanc, gonflée à la bouche et le masque pour éviter que l’eau de mer ne rentre dans les yeux et les trous du nez.
Dans cet accoutrement, nous avions l’air de clowns, on s’en fichait.

On ne pouvait faire trempette qu’à la marée montante de l’après-midi après la « digestion obligatoire ».

Le temps de la morte-eau était mis à profit pour découvrir les environs , pourtant maintes fois arpentés et le plus souvent rendre visite aux cousins qui louaient une villa avec vue sur mer, alors que nous nous contentions, comme paysage, de celui de l’arrière-cour de l’épicerie. Maison grouillante de leurs progénitures, de vagues visages de l’été d’avant.

Notre bande reconstituée écumait les sentiers douaniers et les pins parasols, lançait des concours « d’enterrement ».

L’idée saugrenue, mais terriblement excitante, consistait à enfouir complètement dans le sens vertical les plus petits, leur recouvrant même la tête (protégée par un masque de plongée et une serviette), la respiration s’effectuant par un tuba.

Ce tube de plastique dont, seule l’extrémité dépassait de la motte de sable était muni d’une balle de ping-pong, elle indiquait que le mort-vivant respirait encore, la boule blanche montant et descendant dans une petite cage au rythme des respirations.

Expérience d’autant plus intéressante, lorsque la mer se rapprochait et que l’un d’entre nous bloquait la balle quelques secondes. On entendait alors comme un gargouillis sous le monticule, c’était l’heure de la délivrance pour le cobaye qui sortait en pleurnichant, mais ravi, la peau comme un poisson pané.
La marée basse découvrait les étoiles de mer, je les ramassais, intrigué par leurs minuscules tentacules agonisants. Il fallait les faire sécher au soleil, dans l’idée de les exhiber, comme des trophées, au retour des vacances, à mes potes du village.

Moins marrante, la corvée de ramassage des berniques, il en fallait bien deux tonnes pour remplir la panse des pêcheurs, en plus, ce genre de coquillage fait ventouse sur les rochers, pour le décoller, seule solution, la lame d’un couteau rouillé par le sel.

Cela faisait le même bruit que le bisou de la tante Berthe.

Vers les dix heures, les emplettes sur les rochers réalisées, nous retournions à la villa des cousins. Les femmes s’enfuyaient de la cuisine, chassées par l’odeur pestilentielle, les hommes grillaient les berniques sur une plaque « enfer » avec de l’ail en s’enfilant de grands verres de Muscadet.

Les expéditions coquillages terminées et les combats avec des crabes achevés par la mise à mort du plus faible, écrasé entre deux galets ; restait à capturer les mille-pattes de mer dans la vasière, tâche minutieuse et de la plus haute importance puisque ces lombrics allaient devenir les appâts kamikazes, empalés sur de longs hameçons vicieux.

Soles, plies, anguilles étaient friandes de ces vers étranges qui se tortillaient comme s’ils avaient mal d’être transpercés. La pêche s’effectuait dans le port avec des lancers à moulinet. Elle était réservée à mon père et moi.

On ne passait jamais à la poissonnerie, notre panier en fil de fer tressé toujours plein était notre fierté, exhibé, nonchalamment devant les yeux admiratifs des badauxcotten se promenant sur la jetée.

Les vagues s’enflent par série de sept, de la plus petite à la plus grosse, ces dernières ont tendance à vous aspirer au large, elles reviennent sans se lasser, encore et encore comme une bouche géante, voulant laper le sable.
Je me sentais fort d’être en elle, me laissant porter par ses courants. J’aimais le fracas des bulles mousseuses qui astique la grève comme une folle lavandière.
Comme si elle voulait monter encore plus haut, pour découvrir le reste du monde caché derrière le cordon dunaire ou la digue de pierre, je la ressentais enragée dans son impuissance. Je plongeais dans ses bras avec délice et candeur, sans tout comprendre du message qu’elle m’apportait.

J’aimais l’effleurer de mes paumes pour lécher le sel déposé, plonger mes pieds sur le bord du rivage et laisser l’eau, par un travail de sape, les enfoncer peu à peu dans le sable.

J’avais découvert une source d’eau douce dans une flaque, elle est inscrite dans ma mémoire, trois pas à gauche du rocher en Y, à coté de celui en forme de dos de tortue ; cette source jaillissait directement dans l’eau salée, terriblement froide, elle trinquait avec la mer.

Il me fallait, enfin, la retrouver : la petite sauvage, fille de pêcheur qui se riait de monslipenlainevoussavezlasuite. D’ailleurs, elle se moquait dans l’ordre : de mon corps de moustique, de mes mollets frêles et de mon bronzage laitier.
Un jour, dans une course effrénée en jouant à « loup », sa main accrocha la pauvre culotte alourdie de sable mouillé et mes fesses blanches apparurent à la face du monde.

Mortifié dans ma pudeur naissante, je fonçais, tête baissée, vers la dune, elle me suivait toujours, pleine de rires ; c’est ainsi que j’avais découvert pour la première fois la barque.

Je plongeais dessous et elle m’y rejoignit.

Il y eut un instant de silence, grave et fort, après l’essoufflement lié à la course.
Univers cotonneux, rayons du soleil. La chaleur emmagasinée sous la coque, transformait l’endroit en sauna, nos corps s’empoissaient comme de la barbe à papa.

Les cris et les rires s’estompaient, j’étais le jeune P... dans le ventre de Monstro.

J’étais ailleurs, avec le sentiment induit d’avoir toujours été là.
Je fermais les yeux et sentais le ressac sur les membrures jusqu’au moment, où solennellement, elle m’embrassa sur les lèvres, le bec fermé, le cœur en chamade.

Vertige. Nous étions passés dans un autre monde.

L’année suivante, elle n’est pas venue au rendez-vous de la barque.

Le retour était une déchirure.

C’était dans les mauvais soirs où les vents viennent de loin et portent avec eux le monde du large, lorsque les bandes de nuages noirs envahissent le soleil et plongent dans les vagues, je serrais les poings dans l’attente du rayon vert, tout seul sur la digue.

La plage vide, retournée à l’état sauvage, laissait place aux oiseaux de mer.
L’ultime château de sable s’effritait lentement, au ralenti, grignoté grain à grain et retombait en poussière, les rochers qui redécouvraient l’air libre le temps d’une nouvelle marée basse, le papier bonbon « gagné » avalé par la mer qui continuait son manège de tours gratuits, insensible à mon désespoir.
Bien sûr, je repartirais, les poches remplies d’Essentiels : cailloux, coquillages, morceaux de verre dépolis, éclats de bois, étoiles de mer cachées sous le siège, un bocal où survivraient quelques jours des crabes choisis parmi les plus vaillants, pour leur capacité à survivre en milieu hostile et qui seraient libérés dans le jardin.

J’aime l’été de la mer, terriblement.
Bien sûr, je reviendrai.
A tout de suite.
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