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Qualifié

Agathe se regarde dans la glace, elle sourit, les yeux embués de larmes. Elle s’approche du miroir et se promet d’être forte. Ils l’accusent, elle sera innocentée. Ce qu’elle ressent, le manque de Pierre, la blessure de sa mort brutale qui la tétanise, le sentiment réconfortant qu’elle a échappé au pire, elle ne leur donnera pas. Elle essuie ses larmes, poudre légèrement sa peau d’une note pâle et passe sur ses lèvres un peu de rouge violet. Elle se redresse, elle aime son nouveau visage. Un visage de circonstance. Pierre n’est plus, elle est sa veuve. Dans ses yeux se glisse furtivement une ombre de tristesse, puis elle sourit. La vie est parfois généreuse, se dit-elle, elle nous envoie des souffrances supportables pour ne pas à avoir à affronter une souffrance qui nous anéantirait. Elle affrontera leur regard ; le bonheur lissait leurs visages, le malheur aujourd’hui les révèle. C’est l’heure de vérité.

Amélie, la sœur de Pierre.
Trois mois déjà que Pierre est mort ! Je suis rongée par la colère. Le désir de vengeance est plus fort que le chagrin. J’ai l’intime conviction qu’Agathe a quelque chose à voir avec la mort brutale de mon frère, je veux qu’elle donne une réponse à mes questions. Je la hais autant que je l’ai aimée.
Je me souviens parfaitement du jour où Agathe est arrivée en terminale au lycée. Elle portait un chapeau et des vêtements originaux, avec elle soufflait un vent de liberté. Brillante, sûre d’elle, elle forçait le respect ; professeurs et élèves l’aimaient beaucoup. Un léger sourire toujours aux lèvres, proche des autres et en même temps mystérieuse, inatteignable ; j’ai tout fait pour être son amie. Elle l’est devenue car nous étions toutes deux passionnées de philosophie. J’ai vécu avec elle une amitié forte, tout en ayant le sentiment qu’elle aurait pu avoir la même relation avec n’importe qui d’autre. Agathe ne choisissait pas ses attachements, elle se laissait choisir. Je savais peu de choses de sa vie. Elle vivait seule avec son père, elle disait sa mère morte, elle mentait déjà ! J’ai appris après la mort de Pierre, qu’elle les avait abandonnés, elle et son père, quand elle était encore petite. Je m’en veux tellement de l’avoir présentée à mon frère.
Trois ans après notre rencontre, alors que nous étions étudiantes, Pierre a eu un grave accident de scooter. J’étais dans une détresse profonde et j’ai demandé de l’aide à mon amie. C’est ainsi qu’elle l’a connu, au centre de rééducation où Pierre réapprenait à marcher. Dès leurs premières rencontres, Pierre l’a aimée. Je ne saurais dire si elle était amoureuse, je n’ai jamais vraiment percé les sentiments d’Agathe pour les autres. Très vite, ils ont formé un couple et mon frère est allé s’installer chez elle à la fin des soins. Mes parents étaient furieux, ils n’aimaient pas Agathe, doutaient de ses sentiments pour Pierre et jetaient un regard soupçonneux sur la relation fusionnelle entretenue avec son père. Dès qu’ils ont appris sa mort, ils l’ont accusée d’en être responsable et très vite, je me suis mise à douter moi-aussi. Il est mort en sortant de l’appartement qu’il partageait avec elle, mort en tombant dans l’escalier, à la septième marche, la seule marche usée, qu’il empruntait toujours avec prudence. Il était 21h, Agathe explique qu’il sortait pour lui acheter des cigarettes, j’affirme que ça ne peut être vrai. Mon frère voulait qu’elle arrête de fumer, et c’était un fréquent sujet de dispute. Et puis son attitude troublante à l’enterrement, le visage comme figé. Et son sang-froid incroyable quand elle a appris que mes parents exigeaient une enquête. Elle cache la vérité, j’en suis certaine. La colère me fait tenir debout, la vérité sera dite.

La concierge de l’immeuble
Trois mois qu’il est mort le p’tit gars du dessus, un p’tit gars bien, toujours aimable. Il me faisait peine quand il frappait à la loge en disant dans un éclat de rire : « C’est le boiteux du dessus ! » Un gars si beau avec ses boucles brunes et ses yeux pétillants ! Des gens bien ses parents et sa sœur ; pas comme l’autre, la grande pimbêche qui lui servait de copine. Hautaine, avec un p’tit sourire vissé aux lèvres. Ya pas de justice, elle est pour quelque chose dans sa mort, c’est sûr ! Mais elle sait faire ! C’est moi qui ai vu le gamin en premier en sortant de la loge après avoir entendu un grand bruit. L’horreur ! Allongé au sol, la tête en sang, mort sur le coup ! La fille est arrivée aussitôt, en même temps que son voisin de palier. Pas un cri, pas une larme, rien ! Moi je pense qu’elle a eu le temps de le pousser, puis de remonter les marches pour faire croire qu’elle sortait de son appartement juste après la chute. Bien sûr que son voisin a fait un témoignage en sa faveur, il la dévore des yeux depuis toujours, je le soupçonne même de faire exprès de se trouver en même temps qu’elle dans l’escalier. Il espère sûrement maintenant prendre la place du mort. J’ai même suggéré aux policiers qu’ils avaient pu s’allier pour le tuer. Faut voir comme ils m’ont remise en place ! « Pas de supputations Madame, des faits, rien que des faits. » Des supputations, des grands mots pour m’impressionner ! N’empêche, je suis certaine qu’elle l’a aidé à mourir ! J’sais pas comment, mais elle l’a tué. L’autopsie demandée par la famille n’a rien donné, j’ai été déçue, mais ça veut pas dire qu’elle est innocente. Un jour, on saura et j’applaudirai quand on la traînera en prison. Et puis je voudrais qu’on colle aussi en prison l’affreux propriétaire de l’immeuble ; des dizaines de fois, je lui ai dit que la septième marche était en mauvais état et dangereuse, mais il a fallu attendre la mort du gamin pour qu’il la fasse réparer, une honte !

Marie, une amie d’Agathe
Je l’ai connue en terminale et comme tous, je voulais être son amie. Amélie l’a très vite accaparée et considérée comme sa chose ; Agathe, lointaine et détachée, se laissait faire. Nous nous sommes rapprochées depuis que les autres l’ont lâchée. Elle souffre cruellement du manque de Pierre, « Je l’appelle tous les jours » a-t-elle murmuré récemment au détour d’une conversation. Je suis étonnée de la détermination sereine dont elle fait preuve pour défendre son innocence et de son absence de colère, face aux accusations de la famille de Pierre. J’ai tremblé au moment de l’autopsie car je ne sais et ne saurai jamais ce qui s’est vraiment passé le soir du drame. Elle ne parle pas de l’accident et ne livre que quelques mots ambigus, livrés comme des secrets. J’ai ressenti une forte gêne quand elle m’a dit dernièrement d’une voix basse et mélancolique : « Tu sais Marie, la vie est parfois si généreuse ! Elle nous impose une réponse confortable que nous n’aurions même pas espéré attendre. » J’ai rapidement changé de conversation pour éviter qu’elle ne me livre des confidences que je ne voulais porter. Agathe est mon amie, je l’aime avec sa part d’ombre et je ne peux imaginer qu’elle ait joué un rôle dans la mort de Pierre.

Un ami de Pierre
Il me faudra du temps pour faire le deuil de Pierre, je l’aimais comme un frère. Je comprends le désarroi de ses parents et de sa sœur, c’est une mort tellement bête après tellement d’efforts pour marcher à nouveau. Mais ils vont trop loin dans leurs accusations. Ils oublient un peu vite qu’Agathe a sauvé Pierre au moment de l’accident ; son corps était en miettes, son âme blessée. L’amour d’Agathe lui a redonné le goût d’espérer. Puis peu à peu, quand il a compris qu’il ne redeviendrait jamais le beau gosse sportif qu’il avait été, son caractère s’est assombri. Certes il donnait le change, mais au fond de lui, il n’avait plus envie de lutter et en voulait à Agathe de l’aider ; il est courant de se mettre à haïr ceux dont nous dépendons. Je suis certain qu’elle n’est pas responsable de sa mort. Peut-être a-t-il raté la septième marche accidentellement, peut-être a-t-il mis fin à ce qu’il appelait « sa pauvre vie de boiteux ».

Le voisin
La méchanceté de la concierge et l’acharnement de la famille du défunt contre ma voisine m’ont écœuré et même effrayé ! Cette jeune femme, je la connais peu ; je la croise parfois dans l’escalier et nous n’échangeons qu’un bonjour courtois. Quant à lui, je ne le voyais quasiment jamais. Le soir du drame, j’ai entendu un grand bruit dans l’entrée, immédiatement suivi des cris de la concierge. Quand j’ai ouvert ma porte face à l’escalier, la voisine, livide, arrivait de son appartement à gauche de la rampe en même temps que moi. Nous avons emprunté ensemble les premières marches. En bas, elle s’est agenouillée près du corps de son ami dont l’oreille droite saignait abondamment, elle semblait tétanisée. L’accuser d’un meurtre est monstrueux ! La septième marche est en très mauvais état, dangereuse pour quelqu’un qui manque d’équilibre. J’ai été témoin de la scène, cette jeune femme n’a pas poussé son compagnon, elle n’est pour rien dans sa mort.

Le père d’Agathe
Les rumeurs qui circulent autour de la mort de Pierre me rendent fou ! Agathe a été successivement accusée de l’avoir empoisonné, drogué, poussé dans l’escalier, tué avec l’aide d’un voisin ! Comme si le désir de vengeance faisait taire le chagrin ! Heureusement, le commissaire est persuadé de son innocence. Pierre, elle l’aimait et avec lui, elle était enfin heureuse. Ma fille a beaucoup souffert de l’abandon de sa mère et je l’ai sans doute protégée d’une manière excessive. Les parents de Pierre et d’autres gens ont insinué que notre relation fusionnelle était malsaine. C’est facile de juger ! Brisé par le départ de mon épouse, j’ai reporté tout mon amour sur Agathe. Mutique, puis anorexique, elle a vécu des périodes de grande difficulté. Elle a accepté peu à peu le départ de sa mère en se persuadant qu’elle était morte. Cette réalité-là lui était plus supportable ; elle lui a permis de faire un deuil, d’autant plus aisément que sa mère ne lui a jamais donné signe de vie. Sa rencontre avec Pierre n’était pas un hasard, elle oubliait ses fragilités pour se donner à un être plus cabossé qu’elle. Elle l’aimait et aurait voulu le garder toujours.

Agathe.
J’aime la nuit. Elle efface tout et nous emporte dans la beauté de nos rêves. Chaque réveil me ramène vers Pierre et nos beaux souvenirs ; je les chasse pour affronter la réalité sans lui. Je pleure quand je suis seule, face aux autres je ne montre jamais mes émotions. J’ai appris ce détachement après l’abandon de ma mère. Pour survivre, j’ai réécrit la réalité afin qu’elle me soit supportable ; ma mère n’avait pas choisi de me laisser, la mort l’avait emportée. Seule la vérité qui nous permet de rester debout est importante, elle n’est mensonge que pour les autres. Je n’ai pas tué Pierre, il est mort en trébuchant à la septième marche. J’ai donné au commissaire une version arrangée de ce qui s’est passé, ce qui ne fait pas de moi une coupable. La vérité de cette soirée n’appartient qu’à Pierre et moi.
Ce soir-là, j’étais fatiguée et Pierre de très mauvaise humeur. Ses jambes lui faisaient de plus en plus mal et l’espoir de marcher un jour normalement s’estompait ; une tension s’installait entre nous. Ce soir-là donc, je me suis plongée dans mes bouquins pour réviser mes partiels. Pierre parlait sans cesse et j’ai montré des signes d’agacement. Il a alors enfilé son manteau et a dit, sans me jeter un seul regard : « Je pars et ne reviendrai pas ». Au moment où la porte s’est refermée, une image s’est imposée à moi, une image que je croyais à jamais oubliée. J’ai cinq ans, le nez collé à la fenêtre de ma chambre. Elle range un sac dans le coffre de sa voiture puis démarre rapidement. Sans un sourire, sans un regard, elle m’abandonne.
Je me suis levée hagarde ; Pierre m’abandonnait sans un regard, j’allais mourir une seconde fois, cette souffrance-là je ne la surmonterais pas.
J’ai ouvert la porte et murmuré : « Pierre, reviens ». Il a tourné la tête vers moi et a souri tendrement. Sa canne a dérapé sur la septième marche à l’instant où il remontait l’escalier. Son dernier regard a été pour moi, son dernier sourire aussi.

PRIX

Image de Automne 2017
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Lyriciste Nwar · il y a
Magnifique plume je vous suit
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Elocine · il y a
J'aime l'idée des différents point de vue, c'est une histoire agréable à lire!
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Mireille.bosq · il y a
je suis sur la matinale en cavale. C'est un jeu amusant...
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Francis Sapin · il y a
Un peu frustré par la toute fin de votre beau récit. La révélation tant attendue de ce qui s'est réellement passé (un bel amour de part et d'autre, une vie compliquée, un homme qui part et qui fait demi tour, la peur de l'abandon, une canne qui glisse...) et tout ça en 4 courtes phrases. J'aurais aimé un peu plus, personnellement. Amicalement.
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Michèle Thibaudin · il y a
Un grand merci à vous d'être passé me lire et de votre commentaire utile pour de futures histoires.
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Mireille.bosq · il y a
Ravie de faire votre connaissance! Le découpage allège, déleste de mots inutiles. Cela reste tout de même très sentimental. je vote! irez-vous faire un tour par chez moi? http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/majic-jo-l-homme-aux-mains-et-au-coeur-d-or
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Michèle Thibaudin · il y a
Merci d'être passée me lire, à bientôt.
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Joëlle Brethes · il y a
Des points de vue variés intéressants suivis par la version d'Agathe dont il est permis de se méfier : n'avoue-t-elle pas elle même qu'elle arrange la réalité pour la rendre supportable ? La mort de la mère est plus "supportable" que son abandon de même qu'un accident l'est plus qu'un meurtre. Peut-on demander au commissaire Adamsberg de se pencher sur ce cas ? ;-) ;-) ;-)
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Michèle Thibaudin · il y a
Merci Joelle. La rencontre entre Agathe et Adamsberg serait un bon sujet de nouvelle! A bientôt de se lire.
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Lammari Hafida · il y a
Comme toujours bien écrit et bien mené , bravo ! Mes 5 votes ! Mes < Baskets porte-chance > sont en finale , elles ont encore besoin de votre soutien et bonne journée Michèle
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Michèle Thibaudin · il y a
Merci de votre fidélité qui me touche, au plaisir de se lire
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Pascal Depresle · il y a
Histoire bouleversante, avec une écriture qui l'est aussi. Mes voix. A l'occasion, et sans obligation, poussez la porte de mon univers.
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Steph Sagne · il y a
waouh très belle histoire. bravo !
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est très bien écrit. Mes 3 votes.
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Michèle Thibaudin · il y a
Touchée de votre commentaire, merci.
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