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L’usine à gaz et Le Taiseux

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Did Ouv

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Paulo terminait sa carcasse de poulet, il était assis seul dans un coin de son atelier, pensif... Il regardait sans les voir, à travers la glace sans tain, les ouvriers qui s’affairaient sur la chaîne de production. Après qu’il eût extrait d’un geste précis de la pointe de son opinel le dernier sot-l'y-laisse, il jeta la carcasse décharnée au fond de la corbeille.
Ce soir, ce serait une page qui se tournerait, on lui souhaiterait une vie heureuse, paisible et sans soucis...
Mais pour Paulo la vie ce n’était pas ça, la vie c’étaient des obstacles à surmonter, des problèmes à résoudre, des doutes et des contradictions, sinon à quoi bon vivre ?
Le soir venu, tous les collègues étaient présents, presque tous...
Les autres avaient trouvé une bonne excuse pour ne pas fêter l’événement, parce que Paulo n’était pas apprécié par quelques-uns, parce que Paulo ne disait pas grand-chose, mais ce qu’il disait, il le pensait, et quand on dit ce qu’on pense on ne se fait pas que des amis...
Mais ça ne dérangeait pas Paulo que certains ne l’aiment pas, il le leur rendait bien.
Cet homme de l’ombre s’était occupé de la maintenance de l’usine de fabrication de bouteilles de gaz, pendant presque trente-cinq ans, il savait presque tout réparer dans son « usine à gaz » comme il la surnommait d’un ton moqueur.
Encore ce matin, il avait remis en route les machines qui étaient en panne depuis plus de vingt-quatre heures.
Il avait suffi qu’il prenne une journée de RTT la veille et comme par hasard tout était paralysé, pas un de ses successeurs apprentis n’avaient compris que le système de refroidissement à eau était hors service, provoquant l’arrêt de sécurité des moteurs en surchauffe.
Ce matin donc, il lui avait fallu un petit quart d’heure pour diagnostiquer la panne et tout remettre en route, en découvrant qu’une balle de tennis était coincée dans le filtre de la pompe au départ des canalisations... Mais qu’est-ce qu’elle foutait là cette balle de tennis, peut-être la mesquine vengeance d’un cadre moyen estimant avoir été mal considéré par sa hiérarchie ?
Il n’en parla à personne.
Paulo était un taiseux, il préférait se taire et passer pour un con, que de parler sans arrêt et de ne laisser aucun doute sur le sujet.
Mais quand il se fâchait, il ne fallait pas traîner dans les parages.
Les beaux parleurs, donneurs d’ordres ou autres adeptes du « y a qu’à, faut qu’on » n’étaient généralement pas les bienvenus.
Les bouteilles d’un champagne un peu tiède et bon marché étaient maintenant ouvertes, les assistantes commerciales remplissaient avec soin les petites flûtes en plastique qu’elles distribuaient avec un sourire de circonstance, puis faisaient passer les assiettes de cacahuètes salées et gâteaux secs.
Le responsable des ressources humaines, tiré à quatre épingles, sortit une petite feuille de la poche intérieure de sa veste et entama un discours
« politiquement correct » et sans surprises, formules convenues et remerciements d’usage, les tentatives de plaisanteries à deux ou trois reprises de son monologue furent marquées par quelques rires forcés et polis perdus au milieu de l’assistance.
Paulo était là, impassible, dans son « bleu de chauffe » et ses « pompes de sécurité », supportant les regards curieux et insistants des collègues qui attendaient de lui une quelconque émotion.
Il ne leur ferait pas cet honneur, il avait sa fierté, pourtant il avait la gorge serrée, il en avait donné de son temps et de son énergie pour la bonne marche de cette foutue usine, il y avait sûrement même laissé un peu de sa santé, de sa vie de famille, il n’avait pas vu ses enfants grandir...
Mais quand l’heure de la retraite a sonné, on ne lui a pas demandé son avis, on a embauché des petits jeunes bardés de diplômes pour le remplacer, payés deux fois moins cher que lui, et surtout bien moins râleurs, ceux-là on pourrait facilement les faire filer droit et les faire avancer dans le sens du vent.
Parce que Paulo, c’était un empêcheur de tourner en rond, il n’en faisait qu’à sa tête, mais tout le monde reconnaissait qu’à n’en faire qu’à sa tête et souvent contre l’avis des décideurs, il faisait tourner la boutique, c’est sans doute pour ça qu’il avait pu garder son boulot jusqu’au bout.
Et puis la retraite, ça ne lui disait rien du tout, il allait se sentir assisté et inutile, il ne se voyait pas suivre ses congénères du troisième âge, les voyages en bus organisés avec arrêts obligatoires pour aller pisser et acheter un souvenir, les croisières sur des immeubles flottants à tuer le temps au bar ou devant une machine à sous, à supporter des dîners dansants ennuyeux et interminables...
Ils pouvaient bien se le garder leur bonheur posthume égoïste et obligatoire qui sentait la naphtaline.
Il disait parfois, quand il était disposé à dire quelque chose à ce sujet :
« Je serais vieux quand je le déciderai, parce que la vieillesse ça finit toujours mal ».
La petite fête suivait son cours comme il se doit, c’était le moment du cadeau, ils lui offrirent une jolie canne pour la pêche « à la mouche »... Quelqu’un avait dû apprendre que la pêche à la ligne était une de ses passions, mais celui-ci n’avait pas précisé que la pêche à Paulo, c’était le « surf casting », au bord de l’océan, dans les vagues et le vent, pas en eau douce au bord d’un étang à truites d’élevage !
Il ne dit rien et remercia poliment l’assemblée, qui avait encore une fois sans le savoir fait un mauvais choix le concernant. Décidément ils seraient, avec lui, à côté de la plaque jusqu’au bout.
Paulo aussi avait préparé un discours pas piqué des hannetons, une petite feuille soigneusement pliée en quatre au fond de sa poche, où tout le monde en prendrait pour son grade, les feignasses, les bons à rien, les ambitieux sans scrupule, les tirs au flanc, les faux culs, les carriéristes, les fayots...
Mais il ne le dirait pas son petit discours incendiaire, il avait hésité un instant puis s’était abstenu, ce n’était pas la peine, ça ne servait à rien de toute façon.
Il termina son verre et remercia tout le monde simplement, avec sa canne à pêche à la main, il sortit, la tête haute... On entendit quelques applaudissements timides.
Il ferma la porte de la salle de réunion, il resta là, derrière cette porte, un instant pour se remettre de ses émotions contenues, il reconnut la voix du directeur de production qui lança à l’assistance : « On regrettera moins le bonhomme que ses réparations ! », quelques rires complices s’ensuivirent.
Paulo en fut blessé mais ne dit rien, il retourna une dernière fois dans la salle des machines. Le ronronnement régulier des moteurs, qui tourneraient maintenant sans lui, furent pour lui une émotion bien plus forte que tous les mots qu’il venait d’entendre.
Son regard s’arrêta sur la balle de tennis posée sur l’établi, il s’en saisit et la fit rebondir à deux ou trois reprises sur le rebord du bac du système de refroidissement, il s’arrêta un instant puis amplifia son geste, le dernier rebond atterrit un peu plus loin, la balle roula et disparut au fond du filtre de la pompe.
Il murmura dans sa barbe: « Jeu set et match ».
Paulo ferma comme d’habitude la porte du local technique à double tour, il esquissa un léger sourire puis s’éloigna tranquillement, sans se retourner.

PRIX

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Nastasia B · il y a
Ma modeste contribution pour soutenir ce joli texte.
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Did Ouv · il y a
Merci Nastasia
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Brigitte Boucard · il y a
j'ai toujours l'impression que tu parles de quelqu'un qu'on connaît...;)
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Did Ouv · il y a
Sans doute, consciemment ou pas.
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PATCRE · il y a
Toujours aussi proches de la réalité tes petites nouvelles,bravo Didier.
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Did Ouv · il y a
Merci!
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Thierry Grosse Boyer · il y a
Super très agréable à lire biz
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Did Ouv · il y a
Merci Thierry
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Bisaigue12 · il y a
Atmosphère parfaitement restituée, avec justesse, bravo!
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Did Ouv · il y a
Merci
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Bronislaw Raddov · il y a
Cool
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Richard Adrien · il y a
Récit très touchant, qui n'a pas connu de taiseux dans un atelier ou une usine, génial bricoleur matiné d'ours. Amicalement M. OUV,
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Did Ouv · il y a
Merci Richard
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Chris Artenzik · il y a
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Marie-martine Vecchio · il y a
J'aime beaucoup cette nouvelle - peut-être parce qu'elle me rappelle des souvenirs - continuez - amicalement
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Did Ouv · il y a
MERCI Marie Martine.
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