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L'oiseau qui parlait toutes les langues

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Silvie

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60

FINALISTE
Sélection Jury

Il était une fois, dans une forêt lointaine, un oiseau magnifique à qui l’on avait coupé les cordes vocales. Avant que ce malheur n’arrive, il était non seulement beau, mais aussi capable d’imiter toutes les inflexions de la voix humaine et les innombrables cris d’animaux. Aucun d’eux ne pouvait l’égaler et tous le jalousaient. Le singe était agile, le cerf rapide, le renard était un chasseur redoutable, le lion incarnait force et orgueil. Mais seul l’oiseau alliait beauté, intelligence et dons d’imitation. Doté d’un bec tranchant, il se battait souvent contre des oiseaux plus petits ou plus faibles que lui.
Il aimait chanter, être admiré et reproduire tous les sons qu’il entendait. Il inventait chaque jour de nouvelles mélodies, et de l’aube à la nuit, on n’entendait que lui. Il se vantait de ses talents. Un soir, le tribunal des animaux se réunit dans la grande clairière. Le lion, irrité que l’on imitât son rugissement et convaincu que l’oiseau se moquait de lui, l’accusa de crime de lèse-majesté. La cour des animaux le condamna au mutisme à vie. Le singe, dont les doigts habiles maniaient avec dextérité toutes sortes d’instruments, lui trancha les cordes vocales à l’aide d’une branche garnie d’épines.
Le pauvre oiseau pleura sans voix. Cruellement blessé dans sa chair, il partit en exil loin de sa forêt natale. Les mélodies qu’il avait composées chantaient dans sa mémoire. Au bout de quelques jours, il arriva au pied d’une montagne et décida de l’explorer. Il avait soif et but l’eau glacée d’un torrent dont le goût de plantes et de roches calma sa gorge en sang. Il arriva bientôt à la cime, au plus près du ciel.
Ici poussaient des champignons aux formes étonnantes. Les uns étaient de petites ombrelles orange, d’autres, perchés sur un haut pied, exhibaient des chapeaux ornés de toutes les nuances de rouge et de brun. Aussi beaux que des fleurs, joyaux parmi les herbes. L’oiseau, qui avait faim, s’amusa à en grignoter un. Aussitôt, il sentit d’atroces brûlures parcourir tout son corps, des pattes jusqu’à la moindre plume. Mais Dieu l’avait pourvu d’une bonne santé et il ne mourut pas. Il eut simplement la sensation de chuter dans un gouffre. En reprenant connaissance, il vit qu’il se trouvait près d’une caverne. Une forme sombre qui en gardait l’entrée vint vers lui. Elle était enveloppée d’un manteau dont la capuche, censée abriter un visage, flottait autour du vide. Cet être n’avait ni tête ni corps. C’était la Mort.
— Que viens-tu faire ici ?, dit-elle. Ton temps n’est pas encore venu et pour visiter ma demeure, il faut payer l’entrée. As-tu de l’argent ?
L’oiseau muet ne put répondre. Il fit non de la tête mais arracha de son dos une de ses magnifiques plumes et la donna à la Mort. Celle-ci parut s’en satisfaire et dit :
— Tu peux entrer chez moi. Mais prends garde à mes pièges, ou tu y laisseras ta vie.
En pénétrant dans la caverne, l’oiseau fut d’abord plongé dans le noir. Il vola longtemps sans toucher nulle paroi ni trouver d’endroit où se poser. Il tenta un cri d’appel, en vain. Il n’avait plus de voix. Il volait sur place dans le silence puissant, suspendu comme un atome au milieu du vide. Il ne savait plus s’il était encore oiseau. Il étouffait de terreur dans le silence plus noir que l’encre, dans ce lieu où le temps s’étirait en siècles. Enfin il entendit le chant de l’eau contre la roche. Elle disait : « Le palais de la Mort est rempli de périls. Tu rencontreras de mauvaises âmes. Toutes te réservent un châtiment. Donne-leur ce qu’elles te demanderont et tu seras sauvé. »
L’oiseau pénétra plus avant dans la caverne. Au loin, dans une cavité profonde, il perçut une lueur rougeâtre et entendit des cris. C’était la salle des langues arrachées, celles des êtres qui durant leur vie avaient médit des autres. Elles hurlaient encore leur méchanceté et leur souffrance.
— Voilà la rançon de ta vanité, crièrent-elles. Tu n’as que ce que tu mérites ! Donne-nous ta propre langue, celle qui a le pouvoir de toutes les parler. Sinon nous te l’arracherons.
Alors l’oiseau se coupa la langue et la leur donna.
Tout au fond de cette salle, en une couche épaisse et grouillante, s’étendait sur le sol et les parois une colonie d’insectes tueurs. Leurs pattes démesurées tentèrent de le saisir. C’étaient les âmes des meurtriers, des criminels et des guerriers, ceux qui avaient assassiné des hommes. Leurs armes s’étaient changées en dards. Ils s’élancèrent en les pointant sur l’oiseau.
— Donne-nous ton bec tranchant, dirent-elles, ou nous te piquerons !
Et l’oiseau le leur donna.
Au-delà s’étendait la cité des miroirs moqueurs. Les parois, le sol et le plafond de la caverne étaient recouvertes de miroirs dans lesquels se reflétaient des êtres contrefaits. Au passage de l’oiseau, ils ricanèrent, le couvrirent de sarcasmes et lui montrèrent des faces d’oiseaux aux becs et aux pattes démesurément longs, aux corps gros, maigres ou difformes.
— Donne-nous ta beauté, dirent-ils, ou dans ta vie future, voilà ce qui t’attend.
Et l’oiseau la leur donna.
Quelques degrés plus bas, il parvint au caveau des reptiles et des êtres rampants. Ils étaient sales, puants et tentèrent de s’enrouler autour de lui.
— Toute notre vie, dirent-ils, nous avons dû ramper devant les autres pour survivre. Donne-nous ta force ou nous t’étoufferons.
Et l’oiseau la leur donna.
Enfin, au bout d’un long corridor, il perçut une petite lueur pâle comme un jour d’hiver. Il se dirigea vers elle et soudain se rendit compte qu’il avait un nouveau corps, des ailes toutes neuves, un cœur dont il percevait les pulsations. Devant lui se dressait la montagne et ses torrents. Il était sorti du palais de la Mort. Mais il était petit, malingre et rabougri. Il était redevenu oisillon dans un nid. Sur son duvet la pluie roulait en perles froides.
Il dut réapprendre à voler et se nourrir seul. Dès qu’il en eut la force, il retourna dans sa forêt natale. Ses anciens ennemis l’accueillirent avec bienveillance. Le lion le prit sous sa protection. Le cerf accepta de le transporter sur son dos afin qu’il ménageât ses ailes encore fragiles. Le singe, pour le faire rire, lui fit des grimaces et joua à cache-cache avec lui. Jour après jour, sa beauté revint. Son bec gracieux retrouva son tranchant, ses plumes leur éclat, sa langue le don de reproduire les sons les plus divers et son esprit celui de décrypter tous les langages.
Pendant ce temps, dans son palais, la Mort était furieuse. Elle avait découvert que l’oiseau lui avait échappé. Il lui fallait une nouvelle proie. Dévoreuse d’âmes, elle se sentait en appétit et la faim augmentait sa colère. Elle ôta son manteau et se glissa dans le corps d’un souple et grand serpent. Elle descendit dans la forêt. Son corps glissa le long des arbres en lents enlacements. Elle s’immobilisa sur un tronc, dans l’attente d’une victime. Insouciants, des milliers d’oiseaux bruissaient dans le feuillage. C’était un jour de calme et de soleil mais prises d’effroi, toutes les feuilles frissonnèrent comme sous l’assaut d’un vent violent. L’oiseau, qui comprit leur signal, jeta un cri d’alarme à travers la forêt, et tous ses compagnons s’élancèrent vers le ciel comme des lignes noires sur une page bleue. C’était la signature de leur liberté car ce jour-là, la Mort ne tua personne. Les oiseaux s’envolèrent très haut sur la montagne, se posèrent au seuil de la caverne de la Mort, et avant que celle-ci n’eût le temps de quitter son apparence de serpent, lui volèrent son manteau. Ils le cachèrent dans un champ de neiges éternelles sur une cime battue par les vents.
Pendant près d’un siècle, la Mort erra à la recherche de son manteau. Elle parcourut toutes les forêts et les montagnes du pays. Elle ne trouva plus rien à se mettre sous la dent. Durant toutes ces années, aucun habitant de la forêt ne mourut. Sous sa forme nouvelle, la Mort souffrit atrocement du froid et de la faim. Elle traîna son corps tremblant sur les pentes arides, se blessa en chutant dans des précipices aux pierres tranchantes, s’écorcha aux épines acérées des buissons. Mille douleurs la tourmentèrent et sa détresse fut innommable. Mais un jour, au bout d’une longue quête, elle retrouva pourtant son habit et son pouvoir. Car la Mort ne peut pas mourir.

PRIX

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Silvie · il y a
Merci de vos compliments Teddy. Moi, j'en frissonne de plaisir!
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Teddy Soton · il y a
Que de frissons, bravo Silvie j'ai beaucoup apprécié ...
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Pascal Depresle · il y a
Un conte magnifique, qui sait aussi nous faire frissonner, une réussite. A l'occasion je vous invite à pousser les portes de mon univers ou plusieurs textes crient pour tenter de vivre encore un peu, merci
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Petit soleil · il y a
Un joli conte même si, je vous l'avoue j'ai eu des frissons. Si la mort pouvait rester cachée dans les neiges éternelles...j'aime votre oeuvre bien évidemment.
J'ai un ttc parlant du vol d'un aigle. Texte difficile. Je vous y invite ,
Belle fin de journée
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/sous-le-vol-du-grand-aigle

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Silvie · il y a
Merci. Je m'en vais de ce pas découvrir votre texte. Bonne soirée à vous aussi.
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Guilhaine Chambon · il y a
Je découvre ce matin votre très beau texte . Oui je ne suis sur le site que depuis deux mois.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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Jennyfer Miara · il y a
Une belle histoire!
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Rose P. Katell · il y a
Un joli conte, et agréable à lire qui plus est. Merci pour cette découverte :)
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Silvie · il y a
Merci de votre gentillesse, Marie-Madeleine.
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Utilisateur désactivé · il y a
Un conte superbe!
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Jaqueline Silverio · il y a
Très beau conte!
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Silvie · il y a
De tout cœur, merci Jaqueline. Je vous souhaite un excellent week-end.
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Jaqueline Silverio · il y a
Merci! à vous aussi!
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