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FINALISTE
Sélection Public

Pour être honnête, m’abrutir devant les émissions de « téléréalité » n’a jamais été ma tasse de thé. Le retraité qui se fait arnaquer en achetant pour sept mille cinq cents euros de cristal Lachique, la nana qui veut refaire ses nibards version cent bonnets C, la nurse qui se substitue à des parents imbéciles ou les jeunes braillards boutonneux qui rêvent de gloire et de fortune, je les laisse à ceux qui, à coups de SMS ou d’appels téléphoniques, remplissent les poches de producteurs sans imagination et financent leurs émissions débilitantes. Pourtant, j’ai moi-même assisté – bien malgré moi – à un spectacle digne de Julien C. et j’avoue y avoir pris un immense plaisir. Il faut dire que cette téléréalité-là s’est déroulée en direct, et sous mon balcon...
J’habite à la campagne, une grosse bourgade plantée au milieu des centaines d’hectares du vignoble des Graves et du Sauternais, à une cinquantaine de kilomètres de Bordeaux. C’est l’un de ces endroits où, par le flot incessant des citadins en mal de verdure et le jeu des rocades et trains de banlieue, la ville, telle la peste, étend ses tentacules et se propage, transformant inexorablement les prés à vaches en lotissements et les intersections de routes départementales en ronds-points aux diamètres dignes d’arènes andalouses. Un endroit surréaliste où l’homme croit fuir la grande cité tout en la trimbalant avec lui.
Bref. Pour revenir à cette histoire, nous occupons, ma femme, mes trois enfants et moi, un vaste appartement au deuxième étage d’une agréable petite résidence entourée de verdure dans une partie récente de la commune. Nous disposons d’une grande terrasse en façade et d’un petit balcon sur l’arrière, celui du cellier, auquel nous accédons par la cuisine. C’est sur ce petit balcon (et uniquement là) que nous fumons, ma femme et moi, été comme hiver, pour préserver notre progéniture de notre vice. Et c’est ici que tout a commencé...
C’était une fin d’après-midi de printemps mais ça caillait pas mal quand j’ai allumé ma clope. Les coudes sur la rambarde, je regardais distraitement en bas. En dessous, la pelouse, et en face, à une vingtaine de mètres, le cul des voitures des locataires, bien rangées entre leurs bandes blanches, leur calandre face au muret recouvert de lierre qui sépare la résidence d’une... ferme. Eh oui, une véritable et vénérable petite ferme qui, Dieu sait comment, avait résisté à la rapacité des promoteurs et à l’envahissement de leurs lotissements aux maisons-clones. Une espèce de curiosité, aussi anachronique qu’une licorne au milieu d’un troupeau de poneys de Mérens. Bien sûr, il n’y a pas de bétail (l’endroit est entouré de rues très fréquentées et le premier pré est à plusieurs kilomètres) mais il y a un grand poulailler où se côtoient diverses espèces de gallinacés, des massifs de fleurs, des arbres fruitiers et un grand potager où, au gré des saisons, se succèdent patates, tomates, poireaux, haricots verts, artichauts, melons et potirons sous l’œil attentif d’un papi et d’une mamie de « l’ancien temps » qui, loin de vivre à l’heure d’été ou à l’heure d’hiver, ont le bon sens de se fier à celle du soleil.
Je frissonnais sur mon balcon en regardant, intéressé, le papi qui préparait une sorte de serre à l’aide d’une grande bâche en plastique transparent et de morceaux de branches souples qu’il enfonçait dans la terre et pliait en demi-cercle avant d’en planter l’autre extrémité, formant de la sorte une suite de petits arceaux d’un demi-mètre de haut sur lesquels allait se poser la bâche. De jeunes plants de je-ne-sais-quoi à protéger de gelées toujours possibles en cette mi-avril... J’observais, amusé par la technique, quand le gamin passa sous mon balcon, les bras chargés de sacs-poubelle et d’un bidon d’huile vide qu’il amenait au local des ordures. C’était l’un des gosses des Leroidec, locataires de l’entrée A et pires voisins qu’il soit possible d’avoir : un rustre inculte et vindicatif, une rombière à la langue venimeuse et deux sales merdeux malpolis de sept et neuf ans. Ils avaient des histoires et étaient en froid avec tous les occupants de leur entrée. Problèmes de tapage diurne ou nocturne, de véhicule garé à cheval sur deux emplacements, d’agressivité vis-à-vis de leurs co-locataires, de dégâts causés par leurs morpions qui, à coups de ballon, cassaient des vitres et enfonçaient des carrosseries ou, à grand renfort de marqueurs, noircissaient les murs blancs de leur cage d’escalier. Quatre boulets dans toute leur effroyable splendeur... Le gamin, donc, se dirigeait vers les poubelles mais, au lieu d’y aller directement, il obliqua, se faufila entre le muret et les voitures et, d’un geste rapide, jeta le bidon d’huile par-dessus le lierre, au milieu des poireaux, à deux mètres du pépé accroupi qu’il n’avait pas vu. Le vieil homme, surpris, se redressa, avisa le bidon, le ramassa et tendit le cou au-dessus de la clôture. Le gosse s’éloignait tranquillement quand l’homme, furieux, l’interpella. Le gamin s’arrêta et tourna la tête. Le papi lui montrait le bidon d’huile qu’il tenait à bout de bras. Alors le petit morpion lui répondit une chose que je ne compris pas et fit un geste obscène en direction de l’homme. Ce dernier sembla marmonner et remua sa main en signe de fessée avant de rejeter le bidon de l’autre côté.
Ma cigarette était finie mais je restai encore assez longtemps pour voir le morveux repartir chez lui en prenant soin de contourner la résidence et le pauvre homme, outré, rentrer chez lui. Fin du premier épisode.

Je dois dire que si, jusqu’à ce jour, je n’avais jamais rien remarqué, je réalisai par la suite que l’épisode du bidon d’huile auquel j’avais assisté n’était probablement pas le premier. Et je pus rapidement me rendre compte – étant devenu plus attentif aux évènements extérieurs – que, dès dix-sept heures trente, dix-huit heures, heure du retour de l’école pour les uns et rentrée du boulot pour les autres (et moi-même), l’arrière de ma petite résidence devenait le théâtre insoupçonné d’une mesquine guéguerre de voisinage dont les paisibles vieillards n’étaient, à l’évidence, pas les instigateurs...
Quelques jours après ce que j’appellerais « l’histoire du bidon », cigarette au bec, je regardais le vieux qui bêchait (ou binait, car je dois dire que je manque un peu de connaissance en la matière...) un carré de terrain qu’il avait parfaitement délimité avec quatre piquets et de la simple ficelle de boucher. La mamie, elle, faisait sa tournée quotidienne au poulailler d’où elle ramenait invariablement un plein panier d’œufs, de bons gros œufs décorés de crotte et de paille. C’était un mercredi au début de l’après-midi. En bas, sur la pelouse, les deux petits Leroidec jouaient au foot avec force cris et onomatopées, envoyant leur ballon tous azimuts, n’épargnant ni fleurs, ni haies, ni voitures. Soudain, l’un d’eux, d’un formidable tir, envoya le ballon, presque à la verticale, bien au-dessus du deuxième étage de la résidence – qui d’ailleurs n’en compte que deux. Le « projectile » continua de s’élever dans les airs avant de ralentir, infléchir légèrement sa trajectoire et retomber pile poil dans le jardin des petits vieux. Le papi le regarda rebondir deux fois avant qu’il ne s’immobilise au pied d’un cerisier puis, impassible, il reprit sa bêche (ou sa bine). Les enfants hésitèrent, et, après une brève concertation, l’aîné s’approcha du muret et appela le vieil homme. Ce dernier leva la tête, écouta un instant et reprit le fil de sa besogne. Les enfants insistèrent un moment, s’énervèrent et envoyèrent même, pour finir, quelques insultes. Mais devant l’indifférence du vieux, ils lâchèrent l’affaire comme on dit et, je suppose, rentrèrent chez eux pendant que je repartais au boulot. Bien sûr, ça n’en resta pas là.
Dès que la grosse R25 du père Leroidec arrêta sa vieille carcasse face à la haie, aux alentours de dix-huit heures trente, les deux infâmes moutards se précipitèrent à la rencontre de leur géniteur pour se lamenter sur le sort de leur boulet de canon. A ce moment-là, le papi arrosait méthodiquement ses plantations, une main tenant le tuyau d’arrosage, l’autre, poing fermé, nonchalamment posée sur la hanche. Fidèle, sitôt rentré, à mon poste d’observation, ma curiosité un peu malsaine à son comble, je ne perdais pas une miette de la scène. Leroidec descendit de sa caisse et, ses deux mouflets collés derrière comme deux morbacs, il posa ses deux coudes sur le lierre, en haut du muret, et interpella le papi. Celui-ci, poli, alla couper l’arrivée d’eau, lâcha son tuyau et s’approcha lentement de la clôture. Il s’ensuivit une conversation entre les deux hommes dont je ne pus saisir le moindre mot même si, aux gestes du vieil homme qui désignait tour à tour les enfants ou le ballon ou des parcelles de son jardin, je comprenais très bien quels en étaient le sujet et la teneur. Si je m’étais attendu à ce que Leroidec, en honnête père de famille, s’offusque du comportement de ses enfants et les gratifie de la correction qu’ils méritaient, j’eus été fort déçu. Mais, comme tout le monde ici, je connaissais la mentalité et la réputation de ce sale type... Résultat, côté Leroidec, le ton monta rapidement d’un, puis de deux crans. Le papi, lui, en homme visiblement pourvu du savoir-vivre qui faisait défaut à son vis-à-vis, restait sur sa réserve mais l’autre, après s’être tout d’abord mis à beugler, continua en menaçant. Dépassé par cette violence, et surtout par ce manque de respect auquel il n’était pas habitué, le vieil homme, dépité, baissa les bras. Il alla ramasser le ballon sous le cerisier et, en traînant les pieds, le remit au triste personnage. J’étais écœuré...

La fois suivante, c’était vers la fin avril. Il était vingt heures et quelques quand je remarquai le ballon des deux merdeux dans les plantations du papi, mais à cette heure là, ledit papi devait probablement dormir avec sa mamie et les chieurs n’avaient pas pu récupérer leur bien. Je revis le ballon dès le lendemain matin, vers sept heures trente, en fumant ma clope d’après le café, juste avant de partir bosser. Mais à ce moment-là, il était côté résidence, entre deux voitures, aussi dégonflé que la bosse d’un dromadaire après une traversée du Sahara en solitaire et sans escale.
Apparemment, Leroidec fit l’impasse, quelques temps du moins, sur la fin dramatique du ballon de ses chers anges (de l’enfer). Si l’on fait abstraction, bien sûr, des quolibets des deux moutards et des multiples détritus de toutes sortes qui, durant deux ou trois semaines, se retrouvèrent régulièrement dispersés sur la pelouse et les plantations de ces braves gens. Ces derniers, faute de preuve, s’appliquaient à garder un silence digne. Et les choses allèrent ainsi, tant bien que mal, jusqu’à l’œuf. Ce simple, ce pauvre œuf qui allait bouleverser l’existence (presque) sereine de cette résidence sans histoire. Cet œuf qui allait soudain, et de façon définitive, faire tout basculer...
Nous étions au début du mois de juin maintenant et l’été semblait bien décidé à s’installer de bonne heure. J’allumai ma première cigarette du matin et regardai l’œuf. Un gros œuf écrasé sur l’avant du toit de la R25 des Leroidec et qui, pour ce que je pouvais en juger depuis ma situation dominante, semblait avoir coulé sur le pare-brise de la vieille bagnole. Assurément, ça allait barder... Et ça tombait bien pour moi : c’était samedi et j’allais pouvoir observer les réactions de Leroidec lorsqu’il découvrirait ce mélange de blanc et de jaune à moitié séché sur la tôle de sa caisse.
A dix heures trente, comme tous les samedi matins, les Leroidec père et mère déboulèrent sur le parking pour se rendre au supermarché du coin faire leurs courses. Avisant le toit pourri de leur voiture, ils se regardèrent, surpris, et la mégère se mit à invectiver le papi occupé à installer des tuteurs pour ses plants de tomates, menaçant sa basse-cour de « gallinicide ». Il leva la tête et la regarda d’un air agacé avant de poursuivre sa besogne. Elle beugla de plus belle et son gros veau de mari se joignit à ses cris. La mamie, alertée par le vacarme, sortit de la maison alors que le vieux lâchait ses tomates et se dirigeait d’un pas traînant vers le muret et les deux affreux. Elle l’y rejoignît. Commença alors une sorte de double, comme au tennis : deux de chaque côté et des volées de balles verbales et postillonnantes. L’échange fut bref. Leroidec laissa sa femme à ses hurlements et repartit vers son entrée. Les vieux se détournèrent et se dirigèrent vers leur maison. Ils allaient y pénétrer quand Leroidec réapparut, une sorte de seau de plastique blanc à la main. Un gros pot de peinture. Il apostropha les deux vieux qui se retournèrent et, assurant bien le pot dans ses mains, il en projeta le contenu par-dessus le lierre. Une bonne douzaine de laitues disparut aussitôt sous une épaisse couche de peinture blanche, de même que quelques poireaux malencontreusement placés sur la trajectoire du liquide gras.
Je distinguai nettement la mâchoire du papi qui se contractait. Il fît un pas vers la clôture mais la mamie avait été plus rapide. Le bras tendu au-dessus du muret, elle pointait un index rageur vers l’odieux personnage. Ce dernier laissa alors tomber le pot de peinture vide et, en véritable salaud, se saisit du bras décharné de la vieille. Dans un même geste, il la tira vers lui avant de la repousser brutalement en arrière. Déséquilibrée, la pauvre femme s’étala sur le dos au milieu des poireaux. Là, ce fut trop. Sans même aider sa femme à se relever, le vieil homme fonça vers la maison pour en ressortir presque aussitôt, un fusil de chasse à la main. Paniquée par la tournure prise par les évènements, la mère Leroidec tourna les talons et s’enfuit vers l’arrière du bâtiment. Trop tard : le papi épaula et tira. Les fesses de la bonne femme devinrent instantanément écarlates. Elle hurla, trébucha et s’étala comme une grosse méduse. Stupéfait, Leroidec fonça au secours de sa femme et le deuxième coup de fusil partit, teintant de rouge l’arrière-train du goujat. Deux culs rouges. Qui se ressemble s’assemble... Je jubilais.
La suite fut plus classique : ambulance pour les quatre fesses criblées de plomb, et gendarmerie pour le vieil homme. Heureusement pour ce dernier, au vu des témoignages de tous les occupants de la résidence, il bénéficia de circonstances atténuantes et, compte tenu de son grand âge, réintégra rapidement ses pénates au grand soulagement de sa vieille compagne. Pour les Leroidec, cette histoire fut celle qui fit déborder le vase de la patience : ajoutée aux plaintes multiples et pétitions répétées, ils furent expulsés de la résidence, pour la plus grande joie de tous, et on ne les revit jamais.
Voilà toute l’histoire. Une belle histoire qui finit bien, comme on aime.
Quant à l’œuf, il m’a peut-être manqué un jour pour une omelette ou une mayonnaise mais franchement, je ne regretterai jamais de l’avoir sacrifié, par une belle nuit de printemps, sur la voiture de ces affreux.

PRIX

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Fleurdebretagne · il y a
Je découvre, j'aime assez, très drôle ! situation cocasse et amusante ! on ne fait pas d'omelette sans casser les oeufs ! ;-)
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Granydu57 · il y a
Une seconde lecture toujours aussi sympa. Histoire bien ficelée, mais nul ne sait si l'auteur n'a pas une poule fugueuse sur son balcon. :-))
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B. Nardog · il y a
Nan, juste un supermarché à proximié :)
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Granydu57 · il y a
Lol !!!
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B. Nardog · il y a
Bien sûr, j'irai regarder.
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Coucou! · il y a
Quand deux se disputent, le troisième se régale! Il aura profité de la victoire du vieux et sans prendre de risques! J'ai beaucoup ri!
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B. Nardog · il y a
Voilà ! Merci pour le commentaire ;)
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Coucou! · il y a
Je vous invite a découvrir Papa, au secours! si vous avez un peu de temps. http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/papa-au-secours
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Cfee · il y a
Déjà lue, deuxième lecture à l'instant... autant de plaisir que la première fois !!
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Audeladupixel · il y a
:D Savoureuse histoire (réelle ?) Je me suis offusquée, j'ai grommelé, j'ai coléré et finalement j'ai bien rigolé. Merci !
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B. Nardog · il y a
Le début, oui, le gamin qui balance le bidon d'huile chez le papi qui lui fait le signe de la fessée ; le reste est de mon imagination. ;)
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Elsa · il y a
Excellent.....MDR
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B. Nardog · il y a
MDR ? Merci chère amie, c'était bien là mon but et je l'ai atteint. ;)
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Utilisateur désactivé · il y a
J'attendais la fin avec impatience, je ne suis pas déçue ! Une histoire, comme dans la vraie vie !
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B. Nardog · il y a
Merci Malau.j, je suis très content que cette histoire vous ait distraite. ;)
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La nantaise · il y a
Excellente cette nouvelle...La désagréable impression de me retrouver dans 1 sale quartier en Vendée il y a quelques années...Ravie que cette histoire se termine bien, j'espère que les fesses de ses malotrus s'en souviennent encore...
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B. Nardog · il y a
J'espère aussi que leur fesses s'en souviennent :)
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Moko · il y a
Vous me l'avez signalée comme étant votre préférée. je n'ai que peu de point de comparaison, mais effectivement elle est excellente. C'est absolument incroyable. On s'y croirait ! J'ai voté même si c'est un peu tard peut-être !
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