L’odyssée d'une chaussette orpheline

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Ecrire c'est raconter des histoires, faire naître des personnages, jouer avec les mots. Ecrire c'est aussi le moyen de transmettre ses idées, C'est un loisir jouissif, un défouloir, un exutoire et  [+]

Au sortir de la machine à laver, je me retrouvai, comme de coutume, séparée de ma sœur jumelle. Résolument optimiste, je pensais en moi-même que nous allions à nouveau nous rassembler après une séance de séchage. J'étais donc là, accrochée la tête en bas sur l'étendoir à linge, pincée par cette effroyable épingle à linge qui me torturait. On ne parle jamais assez de la souffrance de la chaussette ! Malmenée, étirée, tourneboulée sur des pieds de toutes tailles, de toutes formes, grecs, égyptiens ou pieds carrés, aux orteils et aux ongles plus ou moins longs, négligés, coupés de travers, qui nous déchirent la trame, aux talons à la peau sèche, crevassée qui nous frottent et nous irritent le tissage. Je ne vous parle même pas des problèmes d'hygiène. Entre ceux qui ne se lavent que trop rarement, ceux qui transpirent abondamment et ceux qui nous gardent aux pieds jour et nuit pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines ! Puis nous sommes brinquebalées dans des machines à laver, essorées, étendues et parfois brûlées au seiche-linge !
J'étais un objet noble. Issue d'une longue lignée de chaussettes, tissée au fil d’Écosse choisi parmi les meilleurs cotons d’Égypte, débarrassé de ses impuretés, tressé pour obtenir un fil de coton de haute qualité. Mon propriétaire m'achetait exclusivement dans un magasin de vêtements du centre ville, dont je tairai le nom, où nous n'étions pas vulgairement mélangées à ces produits de bas de gamme « made in China » que l'on retrouve dans les supermarchés ! Mon propriétaire avait le choix entre la collection « Dandy » qui lui couvrait le mollet ou la « classique » qui arrivait à mi-mollet.
Je prenais mon mal en patience, attentant la main manucurée et salvatrice qui me ferait retrouver, en me retournant dans un geste précis et énergique, ma sœur bien aimée. Mais cela n'arriva pas. Je fus décrochée, jetée négligemment dans la banette à linge et rangée précipitamment dans un tiroir à chaussettes. Je me retrouvais donc seule dans le noir, privée de la compagnie de mon alter-ego. J'avais déjà entendu parler de ces histoires de chaussettes orphelines, que l'on retrouvait dans les armoires de nombreuses familles quelque peu négligentes, mais je n'y croyais pas. Je ne pouvais pas me résoudre à croire que l'on pouvait égarer une pièce de vêtement au sein d'un même foyer. Je m'en ouvris à une ancienne en laine, qui croupissait au fond de notre commode, oubliée depuis bien des années. Elle me rétorqua, qu'hélas, c'était bien la vérité et que bien souvent, les enfants de notre famille, se trouvaient séparés et finissaient leur vie, tristes, esseulés et oubliés au fond d'un meuble. Elle me raconta son histoire. C'était lors d'un retour de vacances à la neige. Elle avait été jetée précipitamment dans une valise avec ses congénères, parmi les sous-vêtements, les gants et les combinaisons de ski et s'était retrouvée seule dans la machine à laver et délaissée depuis au fond de ce tiroir.
J'étais résolue à me battre. Je ne pouvais accepter ce destin funeste que subissent ces orphelines au fond d'une commode ! Il devait avoir une erreur. Je me frayais un chemin parmi mes congénères et demandaient à toutes celles que je croisais si elles n'avaient pas vu ma sœur, une chaussette en fil d’Écosse rouge, taille 42/43. Mais toutes me répondaient par la négative. Je passais ma première nuit, seule, éplorée au fond de mon tiroir. Je ne pouvais me résoudre à m'endormir, privée de la chaleur de ma sœur bien-aimée. Au petit matin, deux chaussettes de sport effrontées me remontèrent le moral en me disant qu'elles-mêmes étaient bien souvent séparées et se retrouvaient dans le même sac de sport au gré des lessives. Le mieux, c'est de te mettre au dessus de la pile, comme ça, ils te remarqueront. Peut-être t'ont-ils confondus avec l'accessoire d'un autre membre de la famille. Je me débrouillais donc pour me retrouver au dessus du lot et au cours d'un rangement estival, je me retrouvais propulsée du tiroir du père à celui du fils. C'était un capharnaüm indescriptible de chaussettes, de caleçons et autres objets hétéroclites. La plupart étaient trouées, étirées et godaillaient négligemment. J'interrogeais mes consœurs. Elles me rirent au nez. Mais nous sommes toutes orphelines ici. Il n'y a pas une semaine où nous ne sommes pas mélangées, perdues. Nous nous retrouvons au gré des lessives. Nous le prenons avec philosophie. Et puis, être avec ta sœur ou une autre, quelle importance ? L'essentiel est de se retrouver à deux ! Mais tu n'a pas choisi le bon tiroir, ma belle. Ici, c'est plutôt synthétique et compagnie. D'ailleurs, on se ressemble toutes un peu,  blanches à rayures ! Je me résolus à quitter ce placard au plus vite pour rejoindre mes congénères, un peu plus éduquées. Il me fallut me battre pour me retrouver quotidiennement sur le haut de la pile car, comme je l'ai précédemment expliqué, il régnait dans cet endroit une confusion générale. Nous étions tous les jours, chahutées, retournées, choisies puis jetées négligemment. Un beau jour, Je fus tout de même exfiltrée pour rejoindre la commode du fils aîné qui devait quitter le domicile familiale pour rejoindre sa dulcinée. Je me dis que c'était peut-être ma dernière chance de rejoindre ma sœur. Je me retrouvais dans une valise avec d'autres pièces de linge dont le parfum ne me laissait pas insensible. J'étais en bonne compagnie car j'avais été mélangée aux sous-vêtements de madame. Je saluais galamment quelques bas, collants, culottes et autres soutien-gorges. Ces aînées bienveillantes me prirent en pitié en songeant aux désillusions que j'avais dû subir et me chouchoutèrent pendant tout le voyage. Je me pelotonnais contre un bas de soie pour me réchauffer.
Arrivée à destination, je fus à mon grand regret, triée et rangée avec les vêtements de garçon. Encore une fois, j'interrogeai la compagnie sur la présence de ma sœur mais personne n'en avait entendu parler. Je restai quelques semaines, seule à me morfondre avec quelques chaussettes noires qui étrangement ne parlait que de bananes et de rock'n roll ! Un jour, je fus saisie et mise sur un pied trop grand, sans hygiène et qui n'arrêtait pas de me tirer au risque de me déformer. Je fus jetée sans vergogne sous un lit où je dormis avec des moutons, de poussière, cela va sans dire. Après une nuit affreuse, je fus aspirée par un gros tuyau très bruyant. Pour me révolter, je me mis en boule afin d'obstruer le gros tuyau. Soudain le bruit cessa et je fus extirpée sans ménagement et jetée dans un coin. Je passais ainsi quelques semaines sur un carrelage froid, sans confort où je fus piétinée à plusieurs reprises. Un beau jour, une main malveillante me saisit pour essuyer l'excédent de cirage qui restait sur une chaussure. C'était le comble ! Moi, dont la fonction était jusqu'à présent d'habiller avec élégance un pied que l'on glissait confortablement dans une chaussure, j'en étais réduit à l'état de chiffon pour faire briller cette chaussure ! Ce propriétaire malveillant avait du me trouver à son goût car il se servait de moi à présent en toutes occasions : faire briller ses chaussures, polisher sa voiture, essuyer la poussière et comble de l'horreur, la gueule du chien ! J'étais jetée dans le garage parmi d'autres chiffons qui entre nous, n'avaient pas grande conversation. Il n'était question que de ménage, de poussière ou de tuning !
Je commençais sérieusement à m'user quand je fus à nouveau triée et jetée dans un sac parmi d'autres vêtements qui exhalaient une odeur de renfermé. Il faisait noir. Je n'avais plus beaucoup d'illusions. Non seulement je savais que je ne retrouverais jamais ma sœur mais j'étais consciente que je ne retrouverais jamais non plus mon usage initial, à savoir mettre en valeur un pied chaussé d'un soulier de marque. Nous fûmes à nouveau à nouveau balancés dans un conteneur. Inutile de vous dire que la promiscuité de tous ces vieux vêtements répandant leur odeur nauséabonde, remugle de poubelles et autres déchetterie, m'indisposait au plus au point ! Nous fûmes à nouveau triés, cela devenait une habitude et re-jettées dans divers conteneurs. Au gré, de mes voyages dans différents sacs, je me liais d'amitié avec différentes pièces de tissus délaissées tout comme moi par leurs propriétaires. C'est la société de consommation, me dit un vieux slip kangourou qui avait dû appartenir à un soixante-huitard dont il avait gardé le doux fumet révolutionnaire. Je fis aussi la connaissance d'un soutien-gorge de marque parfumé au Chanel. Frères et sœurs de déshérence, nous nous racontions nos vies. La plupart avait eu une vie banale mais quelques-uns sortaient du lot : une cravate grise avait été le partenaire d'un banquier, un vieux T-shirt avait accompagné un groupe de rock sur une tournée européenne, une culotte en dentelle avait participé à plusieurs défilés de haute-couture.
Un beau matin, nous fûmes déchargés d'un conteneur, re-triés et atterrîmes sur l'étal d'un marché. L'atmosphère était étouffante. Il exhalait des différents stands de ce marché des odeurs inconnues, épicées, exaltantes et entêtantes. Nous entendions une langue que nous ne connaissions pas. J'essayais de lier connaissance avec les différents tissus qui jonchaient l'étalage mais je ne pus les comprendre car chacun venait d'un point différent du globe. Moi, chaussette française, j'étais mêlée à un caleçon hollandais, un chapeau suédois, une paire de sandales italiennes, un pull à col roulé islandais et bien d'autres encore. Le seul point commun qui semblait unir tous ces vêtements, à part moi, cela va sans dire, était qu'ils avaient tous été fabriqués en Asie. Notre triste sort nous avait tous amenés en ce lieu où nous allions être à nouveau achetés ou échangés à un nouveau propriétaire. Je fus achetée par une mère de famille nombreuse. Je ne me plaignais pas. Mes nouveaux propriétaires prenaient bien soin de moi. J'étais lavée à la main, au bord de la rivière bercée par les chants mélodieux des lavandières, séchée au soleil sur une branche d'arbre. Je changeais souvent de propriétaire et de partenaire. J'étais tour à tour liée avec une autre chaussette de grande ou de petite taille, de couleur et de texture différente. J'appris à être moins hautain, à me faire des amis. Je me disais qu'après tout, à mon âge, j'étais encore bien utile. J'aurais pu finir dans l'incinérateur d'une déchetterie, au lieu de quoi, je me prélassais au soleil. Je repensais quelquefois à ma sœur. Quelle avait été son destin ? Avait-elle fini dans une poubelle ou avait-elle voyagé tout comme moi ? Avait-elle connue plusieurs pieds ? Avait-elle été heureuse ? Je me prélassais au soleil quand je fus saisie, broyée et déchiquetée par une mâchoire puissante puis recrachée dans un jet de bave ! Je gisais sans formes dans la poussière et restait là prostrée dans pendant quelques jours quand je fus saisie à nouveau et roulée en boule. Je servis de ballon de foot à un groupe d'enfants. Quelque peu malmenée, je finis ma vie au au son des rires des enfants.
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