L’odyssée 5

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Ça fait deux ans aujourd’hui que JP n’est plus de ce monde. Ce terme prend tout son sens pour lui, car il était vraiment un habitant de ce monde, qu’il partageait de tout son cœur avec ceux qu’il appelait, « les miens ». Il avait parcouru le monde, mais il avait surtout parcouru ses habitants. Sa motivation profonde c’était la découverte des cultures, des civilisations présentes avec ses travers et ses beautés, et il ne portait aucun jugement. Il constatait, il convenait et il admirait.
Je l’ai rencontré lors d’une soirée d’anniversaire d’un ami. Ils étaient collègues de travail dans le bâtiment. Son allure ne présageait en rien de son esprit et de ses connaissances. Petit, fluet, presque fragile, un sourire qui laissait entrevoir ses dents et surtout celles qui manquaient. Il approchait des 55 ans bien consommés, avec une usure visible de tout son corps. Nous étions tous sur notre 31, quand lui il était plutôt sur son 0 pointé. Pourtant son salut franc et sincère prononcé par cette voix de ténor était à l’opposé du personnage. Je fus surprise et immédiatement intriguée. J’étais décidée à le faire parler, au début pour entendre cette voix incroyablement grave. Mais rapidement, ses propos, le récit de ses voyages en toute humilité, sa vision du monde qui l’entoure, ses périples incroyables et plein d’amour allaient m’imprégner bien plus que le champagne. Nous sommes restés à discuter de ces voyages, moi tels que je les connaissais dans mon imaginaire, et lui tels qu’il les avait vécus. Il n’a oublié personne au fil de ses balades. Il était capable de me parler du Rwandais nommé Ajay, comme de la petite fille de Mongolie (dont moi, j’ai oublié le nom) comme s’il les avait quittés la veille. Tout avait de l’importance, et il accordait de l’importance à tout. Il nourrissait ses récits de pleins de détails qui me permettait de tout éprouver.
On avait oublié le temps et les gens. N’existait plus que ce dialogue intime qui nous avait préservé de tout discussion futile.
Il devait partir quelques jours plus tard pour l’Asie, pendant un mois et demi, avec pour seuls compagnons son fidèle sac a dos, et ses clopes ! quelle chance ! je l’enviais et me plaisais à imaginer que moi aussi, un jour, je partirai. Mais je ne suis pas intrépide... alors ça n’aide pas aux voyages ! On a convenu de faire un débrief de son parcours dans les pays visités, pour que je puisse moi aussi voyager un peu.

Deux mois sont passés, quand un matin.... Devant ma porte, le voilà, muni de son sac à dos ! ça alors ! je suis surprise, heureuse au bout de qq secondes, après m’avoir expliqué comment il m’a trouvée, je lui offre un café, avec la ferme intention qu’il me raconte tout et surtout les « siens ».
Des heures encore ont passé, des heures qui me semblèrent qu’une poignée de secondes.
« je t’ai ramené un souvenir, c’est pour ça que je suis la « 
« naaaaaann, mais c’est trop gentil c’est KOA ???? »
Et la il sort un kimono rouge et bleu, en soie, orné d’un dragon brodé, ramené direct du japon...
« mais mais mais... c’est magnifique, j’en reviens pas mais... c’est un cadeau c’est pas un souvenir ca.. je suis..ptn c’est... merci »
C’était la preuve de son cœur immense, le témoignage de sa générosité. Je ne suis personne pour lui, juste une rencontre fortuite, et pourtant il a compris combien ce qu’il faisait et qui il était, avait de la valeur pour moi.
Nous nous promettons de nous revoir pour discuter encore et encore.
Je passe souvent devant chez lui. Sa maison est a coté d’un feu rouge en ville, alors j’y pense constamment. Et un jour je m’arrête enfin, un peu gênée, parce que je n’aime pas m’imposer. Et puis j’ai le sentiment idiot que je prends beaucoup de lui, et que je ne lui offre rien, à part mon attention sans faille.
Il est là, il est content de me voir, me fait entrer sans me demander pourquoi je suis là. Je découvre son repaire. Un capharnaüm, une caverne d’Ali baba, un bric a Brač. Tellement d’objets, de photos, de lettres, de papiers. Il a rempli sa maison comme il a rempli sa vie. Je découvre des photos de lui plus jeune, en baroudeur, tatoué, en Afrique, et je ne sais ou...il est toujours entouré, souriant, heureux. Et il me raconte une anecdote émouvante pour chaque objet. Il ne s’est jamais marié, et n’a jamais eu d’enfants. Sa vie tournée vers les « siens » l’aura comblé je pense.
Il prévoit de partir dans quelques jours en Amérique centrale, pendant trois semaines. Je lui demande s’il pourra faire le récit de son parcours, par internet, que cela plaira à tous ses amis, que nous pourrons le suivre et l’accompagner un petit peu. Mais je sens que ce n’est pas son truc. Il ne veut pas s’encombrer, me dit-il. Je n’ai pas compris de suite cette remarque.

A chaque fois que je suis arrêtée au feu rouge, je regarde cette maison de l’odyssée.
Plusieurs jours de suite je constate les volets fermés, et je me dis qu’il est donc parti à nouveau en pérégrination ! zut je ne sais pas depuis quand il est parti, et ça me contrarie un peu ! je n’ai pas pu partager cette joie avec lui ! J’appelle de suite mon ami pour lui demander si JP a mis en place quelque chose pour qu’on puisse le suivre en direct et profiter de son périple.
« tu es en voiture ? me glisse mon ami »
« oui, c’est quoi cette voix bizarre ? tu m’inquiètes ? »
« gare toi stp »
« tu plaisantes, ptn j’aime pas ca .. je suis garée »
« je dois te dire que JP est DCD la semaine dernière « 
«........... nan mais nan.. mais comment ? il était malade ? »
« Non, un accident domestique, un truc bête »
« C’est pas possible ! Un accident domestique ? mais il est parti comme ça, connement ? il aurait mérité une mort avec panache, pas un truc moche comme ça !!! »
Je hurle de rage et de douleur.

Il m’a fallu beaucoup de temps pour ne plus être en colère. Je trouvais ça injuste. Moche. Et pas à la hauteur de sa vie. Il avait brillé de son vivant, et il s’est éteint trop simplement. Il avait eu une vie hors du commun, je refusais cette mort d’une sordide banalité. Je comprends petit à petit qu’en fait, il n’aurait certainement pas aimé une fin glorieuse et admirable. Ce n’était pas lui. Lui il était modeste, simple, sans prétention, sans excès. Mais un grand homme. Ce que je peux dire de tout ça, c’est que son existence, il ne l’aura pas volée. Et sans aucune mesure il aura été heureux.
Et comme disait un grand philosophe : « plus vous aimez, moins vous êtes comme tout le monde, ce qui vous rend unique » WD



Gardons une part de mystère G. DELOMBRE
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