l'odeur du formol

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Longtemps je suis restée de l'autre côté du texte, celui où tout est déjà écrit, et je n'étais qu'une courroie de transmission auprès de mes étudiants. Désormais j'ai aussi envie d'explore  [+]

Ce qu’il faut à Fiorella c’est une femme de ménage. Quelqu’un qui maîtrise toutes ces manipulations complexes par lesquelles on se débarrasse quotidiennement de la crasse domestique. Parce qu’elle, elle en est incapable. On a beau dire : le ménage, rien de plus simple ! C’est faux. D’abord il y a une méthode à suivre, et puis des produits à connaître. Or elle ignore tout cela et redoute l’effort qu’il lui faudrait faire pour rattraper son retard. Elle a du mal à s’atteler à cette tâche sisyphesque. Le ménage est un éternel recommencement, et la pire des occupations pour elle. Elle s’y prend avec maladresse, sans organisation et n’est pas très efficace.
Si seulement il existait un moyen de conserver la propreté des choses ! Cela n’a l’air de rien mais l’être humain passe une bonne part de son existence à évacuer déchets et déjections, à nettoyer traces de gras, taches de sang, auréoles de sueur, à aspirer cheveux tombés des crânes, rognures d’ongles et croutes de peau, tous ces fragments sans vie détachés de son corps. En luttant contre l’envahissement de la poussière, c’est l’image de sa propre mort qu’il repousse, c’est la promesse de revenir à cet état de poussière qu’il refuse. Abandonner la lutte équivaudrait à accepter le lent processus de dégradation organique qui s’achèvera dans la mort. En poursuivant la blancheur, la transparence, l’être humain cherche sans le savoir à retrouver chaque jour l’état immaculé qui le caractérisait au premier matin de sa vie, lorsque ses viscères étaient pures et ses poumons pas encore viciés. Faire le ménage c’est se persuader que l’on peut agir contre le lent travail mortifère du temps.
Oui, il y a quelque chose d’héroïque à combattre obstinément la saleté, l’abjection, le pourrissement et même des formes plus insidieuses de proliférations : acariens affamés, moisissures cachées, bactéries invisibles, moutons grisâtres, et puis les microbes, encore et toujours les microbes. Or Fiorella ne veut pas être de ce combat. Non qu’elle ait renoncé à vivre, bien sûr, mais elle se verrait bien plutôt engager un mercenaire dont la tâche serait de lui faire oublier que la menace est perpétuelle, que la saleté n’attend qu’une chose : revenir s’installer là d’où on l’a chassée.
C’est le matin où, en buvant son café, Fiorella aperçoit un cafard s’immiscer entre deux plinthes mal ajustées de sa cuisine qu’elle prend cette décision. Les cafards ne s’installent que dans les endroits douteux, et elle mesure soudain les conséquences que risque de provoquer cette cohabitation. Vivre avec des cafards, jamais ! Cela ne peut que nuire à sa santé morale. C’est une évidence. Ces insectes là ne portent pas leur nom pour rien. Ils ne sont bon qu’à vous rappeler que vous n’êtes pas à la hauteur du plus élémentaire de vos devoirs, et à vous signifier que tout est vain, puisqu’au bout du compte, la mort, inéluctable, attend son heure. Fiorella reste bouche bée quelques minutes, le temps que le pic de sa crise existentielle soit passé, puis pose son bol de café et s’agenouille sur le carrelage un peu poisseux. Elle décroche la plinthe et jette un œil dans ce recoin ignoré. Ce n’est pas brillant. Un vrai repère de cancrelats. Encore heureux ce ne sont pas des rats ! Mais qui sait, ceux-là pourraient bientôt remonter des égouts en passant par la cave, s’ils apprenaient que sa maison était accueillante. Les cafards ont été envoyés en avant garde par les rats dont l’offensive est tout proche. Fiorella se relève après avoir remis en place la planche de bois, et monte se changer, sans toucher un mot de sa découverte à son mari ni à ses enfants. De toute façon, aussi injuste que cela soit, tous penseraient qu’elle seule est responsable de ce laisser-aller. Que les cafards se sont installés ici à cause de sa négligence à elle seule. Personne ne s’accuserait d’avoir laissé une bande d’envahisseurs nuisibles disposer ainsi de l’espace sacré de la cuisine familiale, ou au moins accepterait de partager la responsabilité de cette calamité.
Penser aux insectes grouillants qui se multiplieront si l’on ne fait rien pour les en empêcher plonge alors Fiorella dans un cafard noir justement. Les mots ont un sens, qui, d’où qu’il vienne, finit toujours par se révéler avec force dans des situations imprévisibles. Pour contrer ce sentiment brutal et avant qu’il ne se transforme en désespoir, ce matin là, elle décide d’agir. Le ménage est un excellent anti dépresseur, tous vous le diront. Rien ne vaut un bon nettoyage de printemps pour se sentir de nouveau prêt à conquérir le monde. Mais chez Fiorella, la sagesse populaire n’a pas la moindre prise. La perspective d’avoir à enfiler des gants de latex, se remplir les narines d’émanations d’ammoniaque et se briser le dos l’anéantit d’avance. Ce n’est d’ailleurs pas tant la saleté qui la dérange, que le fait d’abriter ainsi une nichée d’animaux domestiques de la pire espèce.
Donc, une femme de ménage, voilà. Elle va embaucher quelqu’un d’efficace qui la soulagera une bonne fois pour toutes. Il faut poser une affichette, demander des références, faire passer un entretien et prévoir une période d’essai. Rien d’insurmontable. En tous cas, rien de plus redoutable que l’invasion qui a lieu en toute impunité dans les recoins de sa cuisine. Qui sait si un énorme champignon n’est pas en train de s’étendre sous le carrelage de la salle de bain, si son canapé et ses rideaux n’abritent pas une colonie de minuscules bouffeurs de couâne ? Jusqu’ici elle vivait sans se préoccuper de cette cohabitation, jugeant que l’organisme s’adapte et qu’une hygiène excessive n’est que le remède des maniaques contre leurs névroses. Mais ces cafards ont fait surgir en elle un malaise étrange, et provoqué un choc violent. Elle les a vus comme des messagers funestes, venus lui prédire tous les maux de la terre, pour la punir de sa négligence. Elle n’a plus le choix, doit s’en débarrasser, les faire fuir. Il lui faut de l’aide. Elle rédige donc un texte simple : « Cherche pour des heures de ménage personne fiable et expérimentée (références bienvenues). Bon salaire. Emploi déclaré. » Le tout avec son numéro de téléphone portable. Parfait. La première étape franchie, elle se rend dans deux magasins et demande l’autorisation de placer son affichette en évidence.
Il ne reste plus qu’à attendre. Elle se demande si elle a des préférences en termes d’âge ou de nationalité. Elle aimerait mieux une femme plus jeune qu’elle ou alors de son âge, histoire de ne pas se sentir trop gênée de la voir faire des travaux pénibles, et qui parle français, au moins un peu, pour avoir quelques échanges. Pour le reste, elle n’a jamais donné d’ordres à qui que ce soit, donc elle voudrait que la personne sache à l’avance ce qu’on attend d’elle. Ce serait plus facile. Comment enseigner ce que l’on ignore ? Comment formuler des conseils ? La seule exigence qu’elle a est que la maison soit propre, impeccablement propre, que les cafards débarrassent le plancher. Quant à la manière d’y parvenir, elle s’en fiche pas mal. Tout ce qu’elle veut c’est justement pouvoir continuer à s’en ficher.
La première candidate a un visage familier et s’exprime dans un français correct. Elle ne pose aucune condition si ce n’est celle de venir tous les jours. Elle est disponible tout de suite et propose même de faire un petit essai. Fiorella enchantée montre à la jeune femme où sont entreposés les produits d’entretien, et les balais dont elle dispose puis elle se fait discrète afin de ne pas avoir l’air de surveiller de trop près ce qui se passe. Elle perçoit les bruits rassurants de l’aspirateur, des robinets que l’on ouvre, des marches de l’escalier qui grincent et jouit en silence de cette incroyable chance. Deux heures plus tard, la jeune femme se rappelle à elle.
- Voilà, j’ai fini. Il faut que je parte. Voulez-vous venir voir ?
Tout est rangé, il flotte une odeur de détergent. Il semble que les surfaces luisent de nouveau. La jeune femme enfile son manteau.
- Vous partez ? Mais il faut que je vous paye...
- Vous me paierez la prochaine fois. Ou à la fin du mois, c’est bien. Je reviens demain?
Fiorella est prise de court.
- Eh bien, oui demain, c’est ce que nous avions dit. Très bien. A demain alors, et merci !
Le lendemain, parfaitement à l’heure, la jeune femme revient. Souriante et énergique, elle se met à son travail sans plus d’instructions. Elle a compris ce qu’on attendait d’elle et se satisfait d’avoir carte blanche. Fiorella se promet de lui faire faire un jeu de clés. A quoi cela servirait-il de rester là à regarder son employée ? Fiorella n’a aucune intention de prendre des cours de ménage.
La jeune femme vient tous les matins et traque avec une inlassable énergie les moindres résidus, les traces suspectes, les projections, les coulures... Elle frotte, brique, récure, repère la poussière avant même que celle-ci ait le temps de réapparaître. Fiorella est fascinée. Chaque fois qu’elle rentre chez elle après le départ de la jeune femme, son intérieur est plus rutilant de propreté que la veille. Elle pourrait lécher le sol de son salon tant elle a désormais la certitude que tout est net. Inutile de vérifier derrière la plinthe, pas un cafard ne résisterait à cette odeur de désinfectant à la fois rassurante et, elle ne saurait dire en quoi, légèrement effrayante, qui flotte dans l’air.
La jeune femme ne parle pas beaucoup. Elle vient faire son travail sans commentaires. Fiorella lui a bien proposé une fois ou deux de prendre un café avant de démarrer mais elle a décliné poliment et s’est mise à sa tâche. Au bout de quelques mois donc, Fiorella n’en sait pas plus sur cette personne qu’elle voit chaque matin du lundi au vendredi que le jour où elle l’a reçue et embauchée. Où habite t-elle ? A t-elle une famille ? Travaille t-elle ailleurs ? Est-elle satisfaite de son sort ? Ces questions sans réponses sont une source de frustration. Il n’est pas question de s’en faire une amie, non, mais juste de créer un lien, autre chose que cet arrangement financier qu’elles ont conclu. Après tout, s’il existe une personne qui soit témoin au plus près des débordements de la vie intime de Fiorella et de sa famille, c’est bien elle. Elle qui récure ses toilettes, lave et étend son linge, change ses draps, désinfecte son réfrigérateur. Tout cela dans une indifférence totale, et avec même une forme d’automatisme étrange.
Au fil des semaines, le mutisme souriant de la jeune femme devient pesant, autant que l’acharnement avec lequel elle nettoie. Fiorella se demande si elle ne devrait pas lui demander de se calmer un peu. Elle a désormais l’impression de vivre dans un bloc opératoire. Il lui semble que si elle ne se déchausse pas en arrivant chez elle, si elle ne se dévêt pas complètement pour se glisser dans sa baignoire étincelante, après avoir fourré tous ses vêtements dans le lave linge, elle va contaminer la maison. A force d’être trop pur, l’air devient irrespirable. Fiorella finit par se résoudre à inspecter derrière la plinthe qui, quelques mois plus tôt, avait déclenché toute cette histoire. Elle s’agenouille donc une nouvelle fois dans sa cuisine, décroche la planche et armée d’une lampe de poche, scrute chaque centimètre carré de carrelage. C’est inouï. Tout est propre et désert. Plus un cafard n’a résisté à l’odeur d’ammoniaque. Elle en a les narines qui piquent un peu. Cette entreprise d’épuration a quelque chose de trop radical pour lui plaire. Et sa femme de ménage lui fait un peu peur, avec sa rage muette. A force d’être si propre, la maison a perdu de son âme. Chaque pièce a la même odeur que la pièce voisine, et semble n’avoir jamais été habitée. Fiorella a l’impression de vivre dans une maison témoin. Plus rien de ce qui témoigne de la vie domestique n’est visible : rangés les brosses à dents, brosses à cheveux, shampooing et autres accessoires de toilette, rangés le flacon de liquide vaisselle, l’éponge et les ustensiles de cuisine, rangés aussi les journaux, les manteaux, les parapluies. Plus un livre qui ne soit disposé dans la bibliothèque, plus un cadre à photo qui ne soit placé en symétrie parfaite avec celui d’à côté. Les coussins sur le canapé sont alignés dans une désolante perfection, et les pieds des fauteuils ne dépassent pas le rebord du tapis. La poubelle est vidée avant d’avoir été remplie, et dans le réfrigérateur, tout est désormais remisé dans des boites en plastique. C’est terrifiant.
Fiorella est forcée de revoir sa théorie sur la relation entre le ménage et la mort parce que c’est à une élimination méthodique de toutes les traces de vie que se livre cette jeune femme. Et si ses intentions étaient mauvaises ? Si derrière ce masque d’indifférence se cachait une volonté exterminatrice ? Après tout, nul n’a envie de vivre dans un bloc opératoire. Fiorella comprend que les cafards aient décampé, fait leur nid ailleurs, dans un coin chaud et humide, poisseux et accueillant. Elle se surprend presque à les regretter. Au moins leur présence témoignait que son foyer était vivable. Elle va s’entretenir avec la jeune femme. Dès demain.
- Bonjour, est-ce que je peux vous dire un mot, avant que vous ne commenciez?
La jeune femme prend l’air surpris et hoche la tête.
- Il y a un problème ?
- Non, enfin pas un gros problème. Tenez, asseyez-vous donc. Vous voulez un café ?
- Non merci.
- Ah. Bon alors, je vais en venir directement au fait.
La jeune femme la fixe, avec une expression insondable : De l’ironie ? Du défi ? Elle ne dit rien. Fiorella hésite sur la manière d’aborder le sujet.
- Voilà, vous travaillez chez nous depuis, sept mois, c’est cela ?
- Oui.
Eh bien, je suis très satisfaite de votre travail, ce n’est pas le problème, seulement vous, vous en faites trop !
- Comment ?
- Oui, vous nettoyez trop, vous rangez trop, vous désinfectez trop ! J’ai l’impression de vivre dans une chambre mortuaire maintenant, vous comprenez ?
- Non. Vous me payez pour faire le ménage, je fais le ménage, c’est tout.
- Oui bien sûr. Vous le faites très bien. Trop bien, c’est ce que j’essaie de vous dire.
- Il faut savoir ce que vous voulez. C’est propre ou c’est pas propre ?
- Eh bien, c’est très propre, certainement.
- Et donc ?
- Donc vous allez continuer à nettoyer mais moins parfaitement. Vous allez laisser un peu de saleté par ci par là, un peu de poussière, et puis vous allez arrêter d’aligner les coussins comme dans un magasin de meubles. La symétrie m’angoisse.
- Vous angoisse ?
- Oui, tout comme m’angoisse cette odeur de détergent partout chez moi. Je vous assure, j’ai l’impression d’être dans un funérarium, de baigner dans le formol, vous comprenez ?
- Vous préférez vivre dans la saleté ?
- Non. Ou plutôt si. Dans une saleté maîtrisée, vous voyez, pas dans un taudis non plus.
- Alors je ne sais pas ce que je fais ici. Moi mon métier c’est d’éliminer la saleté, pas de la maitriser.
- Je comprends. Ne le prenez pas comme ça. Il y a sûrement un moyen de s’entendre.
- Je ne vois pas lequel. Je connais des tas de gens chez qui je peux aller proposer mes services et qui en seront très satisfaits. J’ai une très bonne réputation dans le quartier vous savez !
- Oui j’en suis sûre. Je ne me suis sans doute pas bien fait comprendre.
- Ecoutez, nous perdons notre temps là. Pour moi, les choses sont assez simples : soit c’est propre, soit c’est sale. Voilà. Et il n’y a pas de « saleté maitrisée » qui tienne. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Alors soit je reste et je continue, soit je m’en vais.
- Ah... Vous ne pensez pas qu’il puisse y avoir, dans ce domaine comme partout, des nuances ? Que chacun peut placer la limite à l’endroit qu’il veut ?
- Je ne comprends rien à tout ça. Je reste ou je m’en vais ?
Fiorella est perplexe. A l’évidence, elle ne parviendra pas à lui faire admettre qu’il y a une forme de compromis à trouver.
- Et si vous veniez un jour sur deux ?
- C’est hors de question. J’ai des tas de propositions pour travailler tous les jours chez le même employeur et c’est ce que je souhaite. Je vous l’ai dit dès le départ.
- C’est vrai. En effet c’est plus simple pour vous. Donc, c’est tout ou rien ?
- Absolument.
Elle campe fermement sur ses positions. Si Fiorella la garde, il est inutile de croire que les choses changeront. Il faudra s’habituer à cet avant goût de formol.
- Ecoutez, je vais réfléchir encore un peu. Rentrez chez vous aujourd’hui. Je vous paierai vos heures, comme si vous aviez travaillé, d’accord ? Revenez demain matin et je vous dirai ce que j’ai décidé.
La jeune femme hausse les épaules. Fiorella passe pour une capricieuse, une folle, mais s’en fiche. Elle a besoin d’y voir un peu plus clair.
Cette nuit là, elle fait un cauchemar affreux. La jeune femme arrive comme chaque matin, mais elle a au bout de chaque bras un gros bidon métallique. Elle se retourne vers la porte d’entrée et la verrouille puis se met à fixer Fiorella d’un air sadique. Fiorella prend peur, appelle à l’aide, mais personne n’est là, et la jeune femme s’approche doucement, menaçante et mystérieuse. Elle ouvre la bouche avec lenteur et sa voix caverneuse résonne, détachant chaque syllabe.
- Alors comme ça on s’angoisse ? On fait des histoires ? Mais il ne faut pas avoir peur de moi, je ne suis là que pour nettoyer, voyons !... Tout nettoyer, sans laisser de traces...
Fiorella crie, essaie de fuir, monte dans la salle de bains où elle s’enferme. Mais la jeune femme entre malgré tout et commence à faire couler de l’eau dans la baignoire. Puis sa voix résonne de nouveau, comme remontée du plus profond de l’enfer.
- Allez allez, on va prendre un petit bain, on va frotter bien gentiment, et on sera toute propre...
Elle pose les deux bidons sur le bord de la baignoire. Fiorella se débat, ne veut pas entrer dans l’eau. Elle s’aperçoit alors qu’elle est nue, qu’elle était nue depuis le début. Plus rien ne la protège. La femme va verser le contenu des bidons dans la baignoire. Fiorella hurle : de l’acide ! C’est de l’acide pour la faire disparaître, la désintégrer et supprimer les traces !
Alors Fiorella se réveille en nage, en pleurs, paniquée. Elle se lève, va boire un verre d’eau et s’assoit un petit moment dans la cuisine. Ce n’est pas normal tout de même que cette jeune femme vienne hanter ses nuits. Demain elle mettra fin à son contrat, lui paiera les jours qu’elle lui doit, la dédommagera s’il le faut, mais elle ne veut plus la voir. D’autant que désormais viendra toujours s’interposer entre elles le souvenir de cet horrible cauchemar.
Le lendemain à l’heure habituelle la jeune femme revient. Elle entre, et ôte son manteau comme si de rien n’était. Elle enfile sa blouse de travail, avant que Fiorella ait eu le temps de dire quoi que ce soit. Leur conversation d’hier semble n’avoir eu aucun effet sur elle. Se peut-il qu’elle n’ait pas eu lieu ? Tout à coup, Fiorella a un doute. Elle s’approche de la jeune femme.
- Comment allez-vous ce matin ?
- Bien merci.
- Ah. Je me demandais si vous alliez revenir, en fait.
- Ah bon ? Mais pourquoi ça ?
- Eh bien, vu ce qui s’est passé hier, je pensais que vous étiez peut-être vexée, que vous aviez changé d’avis.
- Changé d’avis ? Mais à propos de quoi ?
C’est étrange. Elle a l’air d’avoir totalement oublié les reproches que Fiorella lui a faits hier. Fiorella s’en veut. Cette jeune femme a sans doute un défaut de mémoire, ou même d’intelligence. Il ne faut pas la brutaliser. Et Forella n’est plus très sûre d’elle.
- Ce n’est rien du tout. Ne vous en faites pas. Je ne sais pas ce que je dis.
- Je peux me mettre à mon travail maintenant ? demande la jeune femme avec indifférence.
Fiorella acquiesce sans rien dire de plus. Et la jeune femme empoigne un manche à balai, résolue à en découdre avec la poussière qui, depuis la veille, n’a eu qu’un très court intervalle de temps pour s’infiltrer. Fiorella se dit qu’elle devrait de son côté faire un effort pour prendre de la hauteur. Cette situation n’est pas si terrible. Sa maison est trop propre ? Quelle importance ! La plupart des gens ne connaissent d’ailleurs pas ce concept de propreté excessive. C’est une catégorie inventée par les personnes compliquées et impossibles à satisfaire comme elle. Fiorella ne supporte pas l’idée d’assister à un nouvel épisode d’acharnement hygiéniste et s’enfuit de chez elle. La seule chose qu’elle a désormais en tête est cette conversation qui s’est tenue, ou pas, dans son salon hier. Comment en être sûre ? Comment être certaine qu’à force de vouloir dire ces choses, de faire cette mise au point, elle n’a pas simplement eu une forme d’hallucination? Peut-être aucun mot n’est-il en fait sorti de sa bouche. Peut-être ce dialogue est-il resté imaginaire... Fiorella a beaucoup d’imagination, ce n’est pas nouveau, mais c’est troublant. Décidément cette jeune femme a sur elle un effet puissant. Elle va finir par en parler à son médecin.
De retour chez elle après le travail, Fiorella fait comme à son habitude depuis sept mois, depuis que la jeune femme a silencieusement imposé une discipline de fer chez elle : elle déballe ses courses sur le seuil de la maison et jette tous les emballages dans la poubelle extérieure. Ensuite elle se déchausse, va déposer ses courses dans la cuisine, sur un petit tapis posé là exprès. Elle savonne puis rince chaque fruit, chaque légume, chaque boite de conserve et chaque bouteille, passe une lingette désinfectante sur les emballages qui ne peuvent être mouillés et range chaque chose à la place prévue. Elle fourre le petit tapis dans le lave linge en même temps que ses vêtements et monte prendre un bain. Lorsqu’elle redescend vingt minutes plus tard, vêtue de ses habits d’intérieur et les cheveux secs, le moment est venu de faire subir le même traitement à ses enfants tout juste rentrés de l’école. Et ce n’est qu’une fois qu’elle a la certitude d’avoir limité ainsi les risques de contagion, d’infection, de contamination, qu’elle se repose enfin et repense à sa vie d’avant. Sa vie d’avant la femme de ménage, d’avant cette obsession qui s’est insidieusement infiltrée en elle, ne lui laissant plus aucun répit dans sa lutte acharnée contre les microbes. Elle repense avec nostalgie à l’époque insouciante où d’inoffensifs petits insectes familiers jouaient à cache-cache derrière les plinthes de sa cuisine. Elle se dit que tout était plus simple alors. Mais qu’y faire ? Le psychiatre est formel, il faut commencer par se débarrasser de la jeune femme. Et ça, c’est sans doute le plus difficile.
Parfois, Fiorella se demande si elle ne devrait pas la tuer. Oh par accident, bien sûr. Il existe des tas de façons de mourir d’un accident domestique : chute, intoxication, brûlure... Personne n’irait la soupçonner. Ce ne serait qu’un banal et tragique épisode. Une vie de plus sacrifiée à la tyrannie ménagère. Sans aller jusque là, elle songe souvent à différentes manières de la décourager à jamais de revenir. Dès qu’elle en a l’occasion, lorsque ses enfants sont en vacances, elle organise chez elle des weekends au cours desquelles elle salit tout, avec méthode, avec la même obstination que celle dont fait preuve la femme de ménage pour tout nettoyer. Elle fait gicler du gras dans la cuisine, disperse sur le parquet du sable et de la farine qu’elle mouille ensuite, va faire traîner dans rue des vêtements qu’elle empile ensuite sur les lits ouverts, souille exprès la cuvette des toilettes, afin de la dégoûter lorsqu’elle reviendra le lundi suivant. Mais rien n’y fait. Lorsqu’elles se retrouvent, l’autre ne dit rien, ne fait aucun commentaire désobligeant, et semble même au contraire trouver dans cette fange immonde un défi de plus à relever.
Au bout d’un an, Fiorella est épuisée mais ne voit pas le bout du tunnel. Tout le monde lui dit de lâcher prise, mais si elle lâche, elle tombe ! Le psychiatre lui a prescrit des pilules roses, qui sont censées la calmer un peu, l’abrutir même, la mettre dans l’incapacité physique d’obéir aux injonctions de son cerveau programmé depuis un an en mode aseptisation totale. Elle redoute tellement que la femme de ménage ne se soit mis en tête de l’éliminer peu à peu, de la faire disparaître, comme elle fait disparaître tout le reste. Et puis cette odeur de formol, elle ne s’y fera jamais.
- C’est cette femme de ménage qui m’épuise, se tue t-elle à répéter au médecin.
- Je vois, oui. Je comprends.
Le médecin tourne la tête vers le mari de Fiorella dont les yeux sont perdus dans le vague, et dont l’air est celui de quelqu’un qui connaît la chanson par cœur. C’est à peine si on l’entend murmurer, les mâchoires serrées : « Il n’y a pas de femme de ménage chez nous docteur. Il n’y en a jamais eu. Elle ne veut pas. »
Le médecin se lève et fait le tour de son bureau, puis pose la main sur l’épaule du mari, tandis que Fiorella inspecte minutieusement le dessous de ses chaussures.
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