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L'odeur de la forêt

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Lucille B

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Le fleuve avait l'air de s'arrêter là. Perdu dans les hautes branches, il ne voyait plus rien sous lui.
L'enchevêtrement de boue, de feuilles et de cordes végétales s'était fait moins dense. Pourtant il sentait une cassure autour de lui. Un détail, peut-être un signe, n'était pas à sa place. La forêt n'aurait pas dû se tenir ainsi agrippée à lui et figée en même temps ; comme ramassée dans les odeurs et les nœuds des arbres.
L'eau avait disparu sans un remous. Sa propre respiration avait disparu. L'ombre s'était faite plus verte et plus concentrée. Des plaques de gris surgissaient sur son visage. Sa trace s'effaçait derrière lui. Sans le savoir, il avait porté sa main à la ceinture: Cette chose qu'il n'osait plus nommer outil ou arme avait dû glisser dans le lacis des branches. L'humidité pesait sur ses épaules. Pourtant le fleuve avait l'air de s'arrêter là.

Un bouillonnement obstiné frémissait encore à ses pieds comme un appel. Mais où était le passage?
Il ferma plus étroitement sur ses épaules la peau que le septième chasseur lui avait préparée en signe de soumission. Il ne pouvait plus reculer maintenant.
Autour de lui, peu à peu, les bruits s'éteignaient. D'autres signes allaient survenir. Il reconnaissait le grand silence dont lui avait parlé le dernier chasseur avant de mourir. Un halètement montait sous lui, que le bruit de l'eau sur les pierres n'arrivait pas à rompre.

Il fouilla du pied le sol autour de lui.

Le gémissement s'amplifia, roulant d'un bord à l'autre de l'étroit socle de masse spongieuse où il se tenait. Il savait que souvent au terme de longues recherches, une étrange torpeur pouvait s'emparer des hommes. L'odeur de la forêt pénétrait en vous comme une drogue et laissait dans les rêves des traces surprenantes. Il fouillait le sol, méthodiquement sans hâte. Soudain son pied glissa.

Il fut happé dans un vertige de sons et de soupirs qui mordaient ses oreilles jusqu'à fouiller son cerveau. Il porta la main à sa tête, très vite, malgré lui. Il ne trouva plus sous ses doigts qu'une boule douce et lisse.


Ses yeux se fermèrent. Le gémissement s'amplifiait et le sol s'emparait de lui avec des bruits de succion. Une mousse verte s'accrochait maintenant à ses cuisses et rampait imperceptiblement sur ses os. Il étouffait de silence. Pourtant le chant de la masse verte le brassait et l'engloutissait. Il brûlait l'opacité dans laquelle son corps s'enfonçait. A ses pieds gisait la peau du septième chasseur.

Mais le cri de l'animal ne monterait jamais plus à ses lèvres. Ses membres se figeaient déjà dans la bouche de la forêt. L'ombre suivait la masse oscillante des branches et le dôme des arbres se refermait au-dessus de lui. A mesure que s'amplifiaient les gémissements, les bulles d'eau s'évanouissaient à l'endroit où le sol avait été fouillé. Bientôt, il le savait, plus rien ne trahirait le passage. Cette fois encore, il avait eu raison : le fleuve s'arrêtait là. Tout s'arrêtait là. Mais l'errance continuerait. Déjà elle envahissait sa mémoire comme la mousse qui léchait sa peau.


Toute chose s'ordonnait ainsi que les signes le disaient. Personne ne pouvait s'y tromper. Ni ses mains figées sur le labyrinthe des lianes et des branches, ni la voix du septième chasseur qui sortait de sa tête comme une incantation. Rien ne s'arrêtait là. Ni le fleuve, ni les lichens, ni la forêt goulue. L'arbre, en lui, se figeait.


Bientôt l'errance aussi adoucirait sa hâte. Ce serait le premier voyage. A ses pieds, les peaux et les signes s'arrondissaient de mousse. Il est prêt. C'était là. Les portes du grand édifice se dessinaient derrière l'entrelacs des branches. Les murmures et les plaintes s'éteignaient doucement.

L'opacité et le silence se refermaient sur lui. Il soupira. Ses yeux s'ouvrirent brusquement.

Déjà les lignes du temps s'amenuisaient.

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Chablik · il y a
Vous posez le mystère et nous enveloppez dedans de façon très oppressante. Très réussi.
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Lucille B · il y a
Contente que la sensation ait pu être ressentie
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Anne-marie R · il y a
Cette nouvelle nous plonge dans une atmosphère étrange, angoissante , surréaliste mais aussi très poétique. On perçoit la touffeur et l'humidité de la végétation, on est aspiré par le magma de mousse et de boue, la conscience se dilue en une infinité de sensations. On n'est plus mais le lecteur, mais le sujet lui-même. Merci infiniment Lucille pour ce très beau texte.
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Lucille B · il y a
merci beaucoup Anne-Marie pour la précision et l'acuité de ce commentaire.
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Brocéliande · il y a
C'est beau ...seulement beau et ça me suffit ...merci
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Lucille B · il y a
Merci à vous Brocéliande de m'avoir suivie jusque là
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Jeanne Djoumpey · il y a
Je suis subjuguée par ce texte! Tels les sables mouvants, tes mots aux réitérations incantatoires finissent par happer le lecteur qui lui aussi se laisse engloutir avec délices pour peu qu'il accepte de lâcher prise!
C'est très finement mené, je suis adepte. J'adore la mousse, le septième chasseur, enfin tout, jusqu'au flou du contexte, de la situation, etc...
L'as-tu écrit tel quel ou ce texte s'insère-t-il dans un ensemble plus grand?
Bravo à toi!

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Lucille B · il y a
merci pour tes lectures-finesses ; non ce texte est solitaire
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Jeanne Djoumpey · il y a
C'est dommage...
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Lucille B · il y a
Merci, André, pour les mots de votre commentaire. C'est tellement réconfortant d'avoir les yeux du lecteur qui a été touché par son texte... à bientôt
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André Page · il y a
Merci Lucille pour ce texte beau et mystérieux jusqu'à la fin où l'on s'imprègne de la nature jusqu'en soi...
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