L'objectif du diable

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Héloïse est maquilleuse. Elle travaille pour le cinéma, les actrices,
stars, seconds rôles ou inconnus, elle les maquille tous. Elle s'y connaît en camouflage de rides, ridules, pattes d'oie, cernes... Il faut leur redonner une jeunesse à ces visages puisque c'est ça que les gens veulent voir sur l'écran, la jeunesse... Alors Héloïse triche un peu avec le temps qui passe. Un peu de crème, de poudre, de coups de pinceaux et l'on gagne déjà dix ans. Les comédiens font les beaux sous la lumière artificielle et le tour est joué.


Héloïse quant à elle ne se maquille jamais. La quarantaine en fin d'année, elle ne craint pas le temps qui passe, d'ailleurs la peau de son visage est toujours lisse, reposée, encore jeune. Elle fait plus jeune que son âge, paraît-il...


Quand elle a du temps libre, Héloïse photographie, elle a un vieux Rolleiflex, inusable, fiable. D'ailleurs, elle se revendique photographe avant d'être maquilleuse. Mais elle ne photographie ni sa famille, ni ses amis, ni de quelconques inconnus, encore moins ces stars exigeantes. Elle en est presque écœurée de ces acteurs m'a – tu – vu qui se regardent le nombril. Ce qu'elle aime photographier ce sont les vases en verre. Elle les collectionne. Leur transparence, les jeux de lumière qui les traversent sans les éblouir, c'est ça qu'elle aime. Héloïse aime la lumière naturelle, la plus belle, celle du matin et de la fin d'après-midi. L'avantage avec ces natures mortes c'est que les vases n'ont aucune exigence. Pas de rides à faire disparaître, pas de fausse jeunesse. Le verre est transparent, lisse pour l'éternité.
Héloïse dispose des vases aux formes arrondies sur une petite table. La lumière de fin d'après-midi les caresse. Héloïse déclenche l'appareil, la photo est prise, la lumière captive. Bientôt ces vases seront couchés sur du papier photo, immortels.


Un jour, Héloïse repère une petite annonce sur Internet. Un Leica M5, boîtier noir, est en vente. Appareil photo mythique qui l'a toujours fait rêver. Mais le prix est élevé, même d'occasion. Plus de mille cinq cents euros... Mais ce jour-là, elle veut réaliser son rêve de jeunesse. Demain, elle fera la transaction avec le vendeur. Une nuit à attendre puis elle aura cette petite merveille entre les mains. Cette petite annonce est comme un signe, un petit bonheur qui viendrait dans sa vie. Elle va renouer avec sa passion de la photographie, la passion de sa jeunesse. Il ne faut jamais renoncer à sa jeunesse pense-t-elle...


L'homme arrive tout de noir vêtu. Longue cape noire, pantalon de velours noir, canne à pommeau, on le croirait issu d'un autre siècle. Sa voix est grave, comme extirpée des entrailles de la Terre
et son regard est si sombre qu'Héloïse évite de le croiser. Quand il manipule le Leica, Héloïse est fascinée par ses doigts osseux, agiles. Qu'ont-ils fait ces doigts dans sa vie ? Caresser des femmes, gratter la terre, jouer du piano ? Le bien, le mal, qu'ont-ils fait ? Héloïse donne les billets à l'homme. Ce petit bijou est désormais à elle. Pour quelques milliers d'euros, c'est son rêve de jeunesse qu'elle réalise. Pas besoin de lifting, de crème antirides, pour retrouver sa jeunesse. Cet appareil photo lui apportera bien plus. Héloïse est impatiente, elle a peine à croire qu'elle tient le Leica entre les mains, il est si beau...



Elle choisit un vase en verre parmi sa collection, visse l'appareil sur le trépied. Elle cadre. La lumière est bonne. Elle aime la dureté du verre tout autant que sa fragile transparence. L'objectif de verre ne triche pas lui non plus. Quand elle déclenchera, c'est un peu de la réalité qu'elle emprisonnera.


Elle a chargé un film Ilford FP4 dans le boîtier du Leica. Elle se souvient de tous ces gestes. Dans sa jeunesse elle adorait le noir et blanc, ses palettes de gris... D'ailleurs elle a installé dans son sous-sol un petit laboratoire photo où elle peut développer en noir et blanc. Le vase en verre est photographié sous tous les angles. Aujourd'hui avec le numérique, on n'a plus accès à l'intimité de l'appareil. Héloïse est fébrile, en peu de temps la pellicule est déjà terminée, vingt-quatre poses c'est vite passé. Héloïse descend dans son laboratoire. L'obscurité est complète, à part le petit plafonnier rouge. Elle s'habitue vite, elle a pris ses repères : contre le mur de gauche, c'est l'agrandisseur, dessous, les réserves de papiers et de produits, à droite les trois bacs de développement, et puis l'évier où elle lavera à grande eau les tirages papier.

Le négatif est développé, à vue d'œil les photos semblent réussies. Un bon équilibre entre le noir et le blanc, pas de flou. Avec un boîtier de cette qualité allié à un excellent objectif, les photos ne peuvent qu'être belles, une vraie beauté sans maquillage ni trucage.
Héloïse commence les tirages papier. C'est un travail long, minutieux, mais la patience paye. Quelques heures après, trois grandes photos naissent dans le bac du révélateur, résultat d'une alchimie entre le papier photo, les produits chimiques, et l'œil du photographe. Sans oublier le Leica...


Ces quelques heures passées dans l'obscurité du labo sont des heures magiques. Qui a fait ces photos ? L'appareil, l'objectif ou bien l'œil du photographe ? Héloïse tient le Leica dans sa main, amoureusement elle le dévisage face à face, le questionne du regard. De quoi est-il capable ? Que voit-il cet œil de verre qui la fixe comme un œil humain ? Détient-il la réalité ?


Héloïse charge le Leica à nouveau, toujours en noir et blanc. Cette fois elle a envie de jouer avec lui, de mieux le connaître, comme s'il était humain. Elle va faire des autoportraits. Aucun maquillage, elle veut se montrer le visage nu, elle-même dans sa réalité.
Elle prend plusieurs clichés, avec sourire, sans sourire, les yeux pénétrant l'objectif ou le regard vague, les yeux fermés, ses mains entourant son visage... Elle s'amuse. Ça fait si longtemps qu'elle ne s'était pas amusée avec un appareil photo. Habituellement, c'est son outil de travail.


Détendue elle descend au laboratoire. Stupeur ! Toutes les photos sont noires. Aurait-elle mal manipulé ? Ça semble impossible. Quand elle a photographié le vase tout à l'heure, le Leica a bien fonctionné. Elle n'a pas fait d'erreur avec les produits, le noir dans le laboratoire était parfait. Alors ? Que signifient ces photos entièrement noires comme si le Leica et son objectif ne la reconnaissaient plus et refusaient d'obéir ?


Elle se regarde dans la glace, son image est bien là, dans le miroir.
Elle touche son visage, le caresse de ses doigts. Son visage existe bien, il est réel. Que s'est-il passé ? Rien, à part avoir acheté ce Leica à un inconnu. Cet appareil mythique dont elle rêvait tant semblerait être l'objet du Diable. Cet homme tout vêtu de noir serait-il le Diable, le maître du temps en personne ? Cet avenir que chacun redoute, il vous l'offre sans hésiter. Dans un clic imperceptible, il veut vous voir perdre votre jeunesse, votre beauté. Bientôt, vous vous perdrez dans l'oubli, bientôt vous ne serez plus rien.
Héloïse a jeté au feu toutes ces photos noires, comme si elle brûlait le Diable. Cette vieillesse qui lui tombe dessus, elle la refuse d'un bloc. Elle cache le Leica dans un placard, sous une pile de pulls. Mais elle ne peut s'empêcher de penser au Diable, cet homme vêtu de noir qui lui a vendu cet appareil photo. En réalité, il lui a vendu les ténèbres, l'angoisse, les doutes, la jeunesse qui passe, la mort qui la prendra toujours trop tôt. Maussade, Héloïse reprend son travail. Maquillage soigné, séances de prises de vue avec son vieux Rolleiflex, sourires, mensonges... Et ça passe. Plus de rides, plus de cernes, la peau est lisse pour quelque temps encore.



Dorénavant, Héloïse se méfie du Diable, ce maître du temps. Il viendra un jour vous capturer avec ses grands bras maigres et ses ricanements. Mais qui sourira dans la nuit noire, seul au bord du gouffre ? Personne.
Alors le Diable se met à rire. Et dans le noir, il rit encore plus fort.
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Viviane Fournier · il y a
Rac m'a conduite ici, me voilà et je suis bien dans vos lignes ... une histoire qui nous tient jusqu'au bout et qui a des promesses ... on a presque envie d'une suite !
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Clarajuliette · il y a
Merci Viviane. Je n'écrirai pas de suite. Laissons les personnages vivre leur vie comme ils l'entendent. A chacun d'inventer une suite....
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Viviane Fournier · il y a
Oui, je comprends ...et j'imagine alors ...les personnages libres d'eux-mêmes, ça me va bien ... Merci Clarajuliette !
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Les Histoires de RAC · il y a
C'est vrai qu'une suite permettrait d'en savoir davantage sur cette mystérieuse jeune fille ♫
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Clarajuliette · il y a
Si elle n'a pas vendu son âme au Diable et bien celui-ci lui a tendu la main, vous ne croyez pas?
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Norsk Fra Norge · il y a
J'ai aimé sa relation avec la photo et les appareils. Mais alors... qu'en est-il de cette jeune fille ? A-t-elle vendu son âme au diable ? Je pensais qu'elle l'avait fait depuis longtemps puisque "Elle fait plus jeune que son âge, paraît-il..." lit-on dès les premiers paragraphes. Non ?
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Clarajuliette · il y a
Merci Norsk
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Les Histoires de RAC · il y a
Bien vu ♪ Avec une seconde lecture on interprète différemment ♪
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Randolph B. · il y a
C'est conseillé par Les Histoires de RAC (me sachant amateur photo) que je découvre cet excellent texte, cela me donne de plus l'occasion de me réabonner. Donc, bravo et à bientôt, Clarajuliette !
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Clarajuliette · il y a
Merci Randolph pour votre commentaire. Oui, réabonnez-vous!
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Les Histoires de RAC · il y a
Rien de négatif dans ce texte ♫ On pourrait en faire un film ♪
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Clarajuliette · il y a
Merci pour votre commentaire "positif"!!!

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