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L'invitation

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Sa femme et lui ont décidé d’aller à un bal costumé, une invitation étrange, provenant d’un de ses collègues avocat.

La fête aura lieu dans un château des environs de New York. Elle se promet d’être somptueuse et assez osée d’après les informations inscrites sur le bristol reçu quelques jours auparavant. Les instructions sont précises. Ils doivent porter des costumes s’inspirant du film « Le bal des vampires » de Roman Polanski. Voiles et décolletées pour les femmes, capes, chapeaux haut de forme pour les hommes, masques obligatoires pour tout le monde.

C’est lui qui, après son travail, est chargé d’aller chercher les costumes de location à l’adresse indiquée sur l’invitation. Les magasins vont bientôt fermer. Il se dépêche, gare sa voiture et s’engouffre dans la boutique « déguisement, farce et attrape, cadeaux en tous genres ».

Une femme à l’accueil aux ongles verts, blonde platine, trop maquillée, lui indique que les vêtements de location sont en bas.
Il descend donc d’un étage pour se retrouver au milieu des rayons et des mannequins costumés. Un homme déguisé en groom qu’il prend une seconde pour l’un d’entre eux s’anime soudain.

— Vous désirez ?
— Je viens chercher les vêtements commandés par Madame Stephens.
— Ah, oui, je me la rappelle très bien, une femme très distinguée. Effectivement, elle est passée avant-hier pour les choisir.

Le vendeur déguisé en groom a une voix étrange à l’accent traînant. Dès qu’il se déplace, John remarque aussitôt qu’il est atteint d’une légère claudication. Il se dirige lentement vers un vaste comptoir derrière lequel se trouvent des rangées de costumes accrochées sur des rails au plafond. Il disparaît dans les profondeurs de sa remise pour réapparaître quelques minutes plus tard.

— Ah ben ça par exemple, je ne les trouve pas, ils ne sont plus là ! Je ne comprends pas ce qui s’est passé !
— C’est vraiment embêtant ! C’est ce soir que nous devons les mettre. Débrouillez-vous mon vieux, il me les faut absolument, vous m’entendez ! Il me les faut !

John est sur les nerfs, sa journée s’est mal passée, contretemps sur contretemps. Il y a des jours comme ça où rien ne va plus. Voilà que l’homme au ton mielleux le fait attendre. Comme s’il n’était pas déjà assez en retard.

— Je vais demander à l’autre vendeur qui était là hier et qui se trouve aujourd’hui au 2ème étage ce qu’il a bien pu faire de cette commande. S’il vous plaît cher Monsieur, patientez un instant et profitez-en pour admirer nos nouveaux modèles.

Le vendeur parti, John fait les cent pas en regardant distraitement les déguisements dont il se fiche éperdument.

Près du comptoir, il aperçoit une fontaine à eau qu’il suppose à la disposition des clients. Ça tombe bien, il a une soif terrible. Il tire l’un des gobelets de son logement, le remplit et le boit d’une seule traite.

— Drôle de goût cette flotte ! se dit-il

C’est alors qu’au bout de l’allée en face de lui un arlequin agite le bras et lui fait signe de venir vers lui. Surpris, John ouvre et ferme les yeux plusieurs fois de suite pour être sûr de ce qu’il voit. Il devient fou ou quoi ? Trop fatigué peut-être... Soudain il se sent bizarre comme drogué. Il s’approche tout de même, mais plus il avance et plus l’arlequin s’éloigne de lui. « Ce doit être un autre vendeur qui veut lui montrer quelque chose », pense John pour se rassurer. Drôle d’endroit tout de même ce local, un vrai labyrinthe. « Je ne dois pas trop m’éloigner, le vendeur va revenir bientôt et je pourrai enfin partir », pense-t-il.

Dans cet immense sous-sol, certains endroits sont mal éclairés. Cela ne l’empêche pas soudain de distinguer un point blanc qui se balance en hauteur de droite à gauche. Il plisse les yeux pour mieux voir. Il avance encore un peu. En fait, c’est une queue de lapin. Oui ! une touffe de poil ronde fichée au beau milieu d’un postérieur de femme qui se trémousse sur une estrade. Surprenant cette vision ! Cette femme avec ses grandes oreilles blanches posées sur sa longue chevelure brune ! Une guêpière noire lui enserre le corps. Elle a la taille fine et de très longues jambes. Il sourit en imaginant sa femme dans cette tenue qu’il trouve ridiculement excitante.

Mon Dieu ! Qui peut bien imaginer de tels déguisements ?

La femme lapin se retourne. Elle est splendide et très sexy. De son index qu’elle ramène vers son décolleté plantureux elle lui fait signe de la rejoindre.

« Décidément qu’est-ce qu’ils ont tous dans ce magasin ? C’est une manie ! Elle me veut, elle m’aura, j’arrive. Me voilà ma belle ! »

À côté de lui, un masque de clown qu’il n’a pas remarqué jusque-là le fixe de ses yeux vides. Un frisson lui parcourt le dos.

— Il m’a fait peur cet imbécile ! marmonne-t-il.

Au même moment, au-dessus de lui, il entend le bruit caractéristique d’un rideau de fer qui se ferme. La musique d’ambiance s’arrête, les lumières s’éteignent les unes après les autres. Seules, celles qui sont destinées à la sécurité diffusent leur faible lueur verdâtre sur ce monde factice, inquiétant.

Le vendeur lui a menti, il ne l’a pas rejoint. Le magasin a certainement fermé ses portes. John réalise qu’il est piégé. Il est fait comme un rat. C’est de sa faute après tout, il s’est laissé distraire. Mais pouvait-il deviner ? Et les vêtements...
Quelle poisse !

Au moment où il se dirige vers l’escalier, la femme lapin qu’il distingue encore dans la pénombre lui indique cette fois une direction. John avance hésitant et, là, sur sa droite à quelque pas, un projecteur s’allume et la musique redémarre.

Trois créatures masquées, magnifiques, apparaissent éblouissantes dans la lumière. Une brune, une blonde et une rousse, assises sur une longue banquette capitonnée couleur rouge sang, leurs longues jambes gainées de bas résille, croisées du même côté qu’elles décroisent et recroisent dans un mouvement d’ensemble à couper le souffle. Elles portent de hauts talons verts du même vert que les ongles de la femme à l’accueil... leurs bras sont comme des flammes.

Hypnotisé, John en ouvre la bouche de stupéfaction. Il se frotte les yeux, pense qu’il doit rêver. Mais non, il ne rêve pas ! Les trois femmes l’encerclent puis commencent à le déshabiller. Il ne sait comment, mais au bout d’un instant, il se retrouve allongé sur la banquette. Des bras le caressent de tous côtés, une bouche s’empare de ses lèvres, une autre de son sexe. Il ne résiste pas. Il n’a plus de volonté, il n’en a d’ailleurs plus qu’une seule : se laisser faire.

Dans une demi-conscience il entend cependant quelqu’un venir. Il reconnaît le pas irrégulier du vendeur qui martèle le sol. Il veut se dégager, mais n’y arrive pas. Devant ses yeux écarquillés, soudain, une lame de couteau étincelle. Il se débat d’abord mollement puis violemment. Il hurle de toutes ses forces. La tête déformée du groom se penche sur lui...

Il se réveille en sursaut. Son cœur bat fort. Il est trempé de sueur. Sa femme le secoue.

— Réveille-toi ! Réveille-toi !

Ouf ! il l’a échappé belle, c’était moins une. Il est dans son lit. Tout va bien ! Sa femme est à côté de lui. Elle se recouche et vient se lover doucement contre sa poitrine.

— Tu as dû faire un cauchemar mon chéri, ce n’est rien ! Bon sang, il est déjà l’heure de se lever ! Tiens pendant que j’y pense, ce soir après ton travail, peux-tu aller chercher nos costumes pour cette fameuse soirée ? Tu seras un amour !
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Utilisateur désactivé · il y a
Un bon texte découvert avec grand plaisir. Les dialogues le rendent vivant. Bravo !
A mon tour, je vous invite : ."le-coq-et-l-oie" , poème-fable en lice jusqu’au 20 Juin. D'avance merci de votre soutien !

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