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L’inspiration inconnue

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Pasky

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En se faufilant entre les volets mi-clos, un rayon de soleil vint délicatement réveiller Julien, endormi dans le sofa de son bureau, la tête enfouie sous des feuillets. « Il fait déjà jour ! Mais quelle heure est-il ? Déjà huit heures ! » chuchota-t-il. Julien regarda autour de lui, et se trouva rapidement face à l’origine de son état vaseux : une bouteille de whisky... vide.
Avant d’aller prendre une douche pour retrouver ses esprits, il se leva pour jeter un œil sur l’écran de son ordinateur et tenter de lire les dernières lignes qu’il avait péniblement rédigées la veille au soir. À sa grande surprise, il semblait avoir réussi à clore le premier chapitre de son nouveau roman. « J’espère que c’est à cause de l’alcool si je ne me rappelle plus de rien, sinon il y a de quoi devenir fou », pensa-t-il.
Une fois prêt, il réalisa qu’il était beaucoup trop en retard pour s’asseoir à son bureau et lire les premières pages d’un thriller qui allait – mais en cet instant il l’ignorait encore –, devenir un véritable chef d’œuvre du genre et lancer sa carrière d’écrivain. Il avala juste une tasse de café et fila au pas de course jusqu’au journal qui se trouvait à quelques pâtés de maison plus loin.
Durant toute la journée, Julien eut beaucoup de mal à se concentrer pour écrire ses articles. Il ne pouvait s’empêcher de penser au trou noir de la veille. Il n’osa parler à personne de cet incident, trop perturbé par la sensation de vide que tout cela lui laissait. Il décida alors de remettre au lendemain la rédaction de son dernier article, et rentra chez lui plus tôt que prévu.
Chloé sa femme n’était pas encore là, et il en profita pour se plonger au cœur de ses écrits dans le but de recouvrer la mémoire. Julien était conscient que ses livres n’avaient pas eu un franc succès jusqu’ici, mais au fur et à mesure qu’il avançait dans la lecture de son récit, il reprenait espoir. Il nota que pour la première fois il avait su accrocher le lecteur dès le premier paragraphe, et l’entraîner dans les méandres du suspens. Son style était plus dynamique, peut-être moins littéraire mais certainement plus captivant. Cependant, il n’arrivait toujours pas à s’expliquer comment il avait pu oublier un tel élan d’inspiration. Et si, à juste titre, cette perte de mémoire l’inquiétait, il était encore plus effrayé à l’idée d’écrire la suite de ce roman. Et pour cause : le syndrome de la page blanche le hantait tous les soirs. Depuis des mois, il n’avait pas été capable de coucher une seule phrase sur le papier.
Tout à coup, un doux claquement de porte et quelques pas légers flottant sur le parquet de l’entrée annoncèrent le retour de Chloé. Ignorant la présence de Julien dans la maison, elle alla tout droit dans la cuisine pour se préparer une tasse de thé et quelques biscuits à grignoter.
Chloé sursauta de surprise quand elle vit entrer Julien dans la cuisine.
— Je ne savais pas que tu rentrais plus tôt. Heureusement que je n’ai invité aucun amant aujourd’hui ! dit-elle d’un ton ironique, en esquissant un sourire.
— Je crois que j’ai un peu trop bu hier soir... Mais le pire c’est que je ne m’en rappelle même pas, avoua-t-il d’un ton un peu gêné.
— Oui, je me suis aperçue que ta maîtresse cette nuit était Miss Whisky. J’ai bien essayé de te réveiller ce matin, mais Morphée te serrait trop fort, alors je n’ai pas insisté et je suis partie travailler avant toi pour une fois, répondit-elle gentiment.
Julien n’osa pas confier à Chloé son désarroi, il avait presque trop honte de sa conduite.
« Après tout c’est la première fois que ça m’arrive. Il n’y a pas de quoi en faire tout un plat. » songea-t-il.

***

Quelques années plus tard, bien que devenu un célèbre romancier, Julien continua néanmoins à travailler pour le journal local, trop attaché à ses collègues qui ne manquaient pas d’éloges à son égard. Mais surtout il s’y sentait en famille. L’ambiance le sécurisait et lui permettait de rêvasser. Il était d’ailleurs convaincu que ses rêveries étaient sa véritable inspiration, même si a priori elles n’avaient pas vraiment de sens pour lui. Il les considérait comme des messages de son subconscient que, dans son sommeil, son cerveau réussissait à décrypter pour ensuite les retranscrire en langage clair, construisant une histoire cohérente et fascinante.
Durant toutes ces années, il s’était bien gardé de révéler à quiconque son secret sur son inspiration, n’ayant jamais trouvé d’explication plausible. Il avait d’ailleurs terriblement peur d’avoir une grave maladie, il préférait par conséquent en ignorer la cause. Et puis les autres, comment l’auraient-il considéré en apprenant qu’il avait besoin de boire pour rédiger avec talent, et surtout qu’à chaque réveil il n’avait plus aucun souvenir de ses faits et gestes ? Trop fier pour se confier à quelqu’un, il n’aurait pas couru le risque de faire écrouler son univers de gloire sans raison valable.
Cependant, ses angoisses empirèrent, lorsqu’un jour, un courrier très particulier lui fut adressé. À première vue le contenu n’avait rien d’étonnant car il annonçait sa nomination à un grand concours de littérature pour l’un de ses romans. Or, il eut des sueurs froides à la simple lecture du titre. Il s’appuya de tout son corps contre le mur du hall d’entrée, leva les yeux au plafond comme s’il était sur le point de s’évanouir. Il laissa tomber la lettre qui plana le temps d’un souffle comme une feuille morte. Affaibli par cette brève montée d’adrénaline, il glissa le long de la paroi pour s’accroupir quelques minutes.
« L’inspiration inconnue », un titre évocateur qui le replongea dans les angoisses de ses débuts. Les premiers effets du choc passés, il se releva et fila dans son bureau. Il lança une recherche sur son ordinateur, et trouva plusieurs dossiers contenant le même titre mais avec des numérotations différentes. S’agissait-il de chapitres ou de plusieurs versions, il n’en avait aucune idée. Il chercha alors une version papier de cette œuvre qu’il trouva sans difficulté parmi ses archives. Or, il n’eut pas le temps d’en vérifier le contenu, car Chloé n’allait pas tarder à rentrer.
— Bonjour mon chéri, quelle drôle de tête tu fais ? On dirait que tu as vu... je ne sais quoi ! s’exclama Chloé en refermant la porte derrière elle.
Au lieu de répondre immédiatement, Julien se mit à faire des allers-retours comme un lion en cage. Bien qu’un peu agacée, car il commençait à lui donner le tournis, Chloé le laissa piétiner ; elle ne devait pas intervenir si elle voulait apprendre quelque chose.
— Chloé, j’ai l’impression de devenir fou. Je ne me rappelle pas avoir expédié ce roman pour participer à ce concours. Tiens, lis, tu comprendras, murmura-t-il en lui tendant la lettre d’une main tremblante.
— Avant de te mettre dans tous tes états, tu devrais appeler ton éditeur pour vérifier avec lui si vous n’aviez pas convenu de quelque chose à ce sujet. Il l’a peut-être expédié lui-même après tout.
Chloé chercha à dissimuler son inquiétude, car la réaction de Julien lui semblait démesurée devant une aussi bonne nouvelle.
— Oui, tu as raison. Je m’affole inutilement. Je vais appeler Francis et faire le point avec lui. On l’a peut-être décidé ensemble il y a des mois, et c’est pour ça que je ne m’en rappelle plus, répondit-il d’un ton se voulant rassurant.
Chloé quitta la pièce pour le laisser téléphoner. Mais Julien, trop terrifié à l’idée d’avoir écrit un roman complet sans le moindre souvenir, remit à plus tard son coup de fil. La bouche et la gorge sèches, il se servit un verre d’eau pour garder l’esprit clair. Il se mit à trembler alors qu’il ouvrit la première page du manuscrit. Dès les premières lignes, il comprit qu’il s’agissait de sa propre histoire, comme il l’avait soupçonné, et l’angoisse ne fit que croître au fur et mesure qu’il dévorait les paragraphes. Les détails sur sa vie étaient époustouflants. Il se cloîtra quelques heures dans son bureau afin de finir d’un trait ce livre mystérieux qui contenait la vérité sur son inspiration. Quand il referma l’ouvrage, son visage s’était métamorphosé. Il avait retrouvé toute sa sérénité. Julien était soulagé par ce qu’il venait de découvrir ; son inspiration n’était plus une inconnue.

***

Quinze années passèrent sans presque aucun souci. Le succès littéraire de Julien ne faiblissait pas, d’ailleurs, en grande partie grâce à ces nombreux voyages d’agréments qui étaient une grande source d’inspiration. Evidemment, quand il publiait un roman, les chaînes de télévision se l’arrachaient.
Mais un soir, en revenant d’une interview en direct, qui avait eu lieu pendant le journal télévisé du vingt heures, un chauffard roulant en sens inverse sur la voie express percuta de plein fouet la voiture de Julien qui rentrait chez lui, tout en écoutant l’émission de radio préférée de Chloé. À ce moment précis, Chloé, qui, plongée dans son lit, écoutait la même émission, fut prise d’un violent malaise. Elle voulut se lever, mais ses jambes tremblantes refusèrent de marcher et elle bascula en arrière, s’étalant tout du long sur le lit.
« Il est arrivé quelque chose à Julien ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment savoir ? » pensa-t-elle angoissée. Prise de panique, elle attrapa son sac qu’elle retourna d’un coup sec pour en vider le contenu. Elle chercha éperdument son portable qui, posé sur sa table de nuit, était pourtant sous ses yeux. En le voyant, elle s’empressa d’appeler son mari, mais tomba sur son répondeur. Elle ne laissa pas de message, inconsciemment convaincue qu’il n’aurait jamais plus l’occasion d’écouter sa messagerie. Une demi-heure plus tard, le téléphone retentit. Chloé décrocha, choquée par anticipation, et apprit l’affreuse nouvelle qu’elle redoutait tant.

***

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis le décès de Julien ; un matin, alors qu’elle était encore au lit, quelqu’un l’appela au téléphone.
— Bonjour, Chloé, c’est moi. Comment ça va ces jours-ci ? demanda gauchement Francis, l’éditeur de Julien.
— Assez bien, merci. Mais qu’est-ce qui me vaut ce coup de fil matinal, d’habitude tu m’appelles plus tard, non ? se moqua Chloé, devinant déjà le motif de son coup de téléphone.
— Tu m’as envoyé un message intrigant hier soir, me laissant entendre que Julien aurait gardé en mémoire sur son ordinateur toute une série de chef d’œuvres... Tu peux m’en dire un peu plus à ce sujet ? Je voudrais comprendre un peu mieux ce que tu comptes en faire.
Chloé donna rendez-vous à Francis dans un restaurant discret de la ville, car tout le monde la connaissait comme étant la femme du célèbre écrivain, Julien Segreto. D’ordinaire, elle l’aurait invité à déjeuner à la maison, mais elle ne voulait pas que Francis lui demande de consulter les archives de Julien. Elle aurait été incapable de lui en refuser l’accès, le considérant comme le meilleur ami de la famille. Elle voulait peut-être préserver cette dernière intimité avec son défunt mari.
Francis était déjà attablé à la meilleure table du Lys Argenté, et comme toujours le premier arrivé. Il sirotait un apéritif en lisant le journal local lorsque Chloé fit irruption devant ses yeux, telle une fée. Il sursauta et renversa un peu de Gin Tonic sur sa chemise. En l’embrassant avant de s’asseoir, elle lança :
— Tiens Francis, je t’ai amené le synopsis d’un de ses romans que j’ai lu dernièrement. Si tu penses que ça peut intéresser ses lecteurs, je suis prête à le faire publier. Je voudrais qu’il puisse encore fasciner le monde, même d’outre-tombe. Bien sûr, dans ce cas, je t’enverrai le roman complet, ça va de soi. Tu sais que ma motivation n’est pas financière. J’ai de quoi vivre jusqu’à la fin de mes jours. Le Gin ne tâche pas...
Francis parcourut attentivement le synopsis et fut tout de suite intéressé. Le contraire l’aurait étonné, les histoires de Julien avaient toujours été originales et il savait que ses lecteurs adoraient la façon dont il les racontait. Il était néanmoins surpris par sa capacité de travail, car, si Chloé disait vrai, il aurait écrit plusieurs romans d’avance.
— Ce que je ne comprends, Chloé, c’est qu’il ne m’ait rien dit de ses projets. Pourquoi m’a-t-il caché qu’il avait déjà des romans prêts à sortir ? Il savait pertinemment que je ne les aurai jamais publié tous en même temps, ni même plusieurs par an. Il y a quelque chose qui m’échappe Chloé. Veux-tu m’éclairer ? demanda Francis, d’un ton légèrement offensé, qui transmettait sa déception d’avoir été écarté.
Chloé le regarda un long moment dans les yeux, baissant la tête à plusieurs reprises, comme pour montrer son impuissance face à l’attitude de Julien, et puis répondit :
— Tu sais, pour moi aussi ce fut une surprise, mais Julien était très secret en ce qui concerne ses romans. Il n’en parlait jamais avec nous. Pour lui, il y avait son monde littéraire et sa famille : deux univers qui ne se rencontraient pas.
— Un jour, il y a de cela bien longtemps, ça remonte aux toutes premières années de notre amitié, j’ai voulu savoir d’où lui venait une telle inspiration. En tant qu’ami, j’avais envie de le connaître un peu mieux, mais il a semblé très gêné par ma question, comme s’il s’agissait d’un tabou. Ça m’a paru très bizarre. J’ai essayé de lui reposer la même question à plusieurs reprises, mais vu son agacement, j’ai fini par renoncer pour ne pas mettre en danger notre amitié. Et toi Chloé, tu sais quelque chose à ce sujet ? Même s’il n’était pas très bavard, tu dois bien avoir ton idée sur la question, non ?
Francis cherchait à comprendre son ami, car le mystère qu’avait voulu jeter Julien sur son inspiration le tracassait depuis toujours, et son intuition le poussait à en savoir davantage. Il avait souvent songé à un dédoublement de personnalité chez son ami. Voire pire. Mais jamais il n’avait osé aborder le sujet, ne voulant pas prendre le risque de se brouiller.
— Eh bien ! Julien était en fait incapable d’écrire une ligne sans avoir quelques verres de whisky dans le nez. Après quoi, une fois enivré, l’inspiration lui venait avec une facilité déconcertante. Il se transformait. Il devenait quelqu’un d’autre. Au réveil, il ne se rappelait plus de rien. Mais rassure-toi, il ne buvait que dans ces cas-là, et il lui en fallait peu pour s’enivrer et finir par s’endormir. Il n’a jamais su que j’avais découvert son secret.
— Ça alors, Chloé ! Mais comment as-tu su ? demanda Francis d’un air époustouflé.
Chloé se mit à rire et répondit :
— C’est facile, voyons ! Il parlait en dormant ! Mais selon moi, il était convaincu que son inspiration venait d’ailleurs. Tu te souviens de son roman, L’inspiration inconnue ?
— Oui, parfaitement ! Tu veux dire... qu’il était convaincu qu’un célèbre écrivain décédé l’avait choisi, prenant possession de son corps pour écrire des romans ? Mais c’est ridicule enfin Chloé ! rétorqua Francis.
— Enfin, c’est ce que lui croyait et il était intimement convaincu d’être un élu. Tu connaissais sa passion pour le monde de l’au-delà. Toujours est-il que je n’ai pas d’autres explications. Et la théorie de la double personnalité me semble très plausible après tout, ajouta Chloé, sur un ton presque d’excuse. Je l’ai surpris parfois en train d’écrire la nuit, quand j’avais des insomnies. Il était comme en transe. Je lui parlais, mais c’est comme s’il ne m’entendait pas. Il avait les yeux rivés sur son écran et tapait sur le clavier comme une dactylo. C’était impressionnant, mais après tout il écrivait des articles tous les jours au journal. Donc, c’était normal qu’il sache taper aussi vite sur un clavier, ajouta-t-elle avec un sourire amusée.
La discussion dura encore un peu, mais ne trouvant pas d’autres hypothèses, Francis se résigna à admettre l’explication de Chloé, même si au fond de lui, il n’en était pas persuadé.

***

Six mois étaient passés depuis la publication du roman de feu Julien, et le succès était d’autant plus grand que l’auteur n’était plus de ce monde. Ses fans semblaient apprécier qu’il ait pensé à eux avant de mourir, même s’il s’agissait d’un malencontreux accident de la route. Sur certains blogs dédiés à l’auteur, on pouvait lire qu’il avait probablement eu des dons de médium, qu’il avait été capable de prévoir son propre destin, et que, pour cette raison, il aurait écrit des romans à l’avance. Il était évident que pour pouvoir vendre ses futures publications, Francis avait dû lâcher un peu de vérité autour du mystère de Julien. D’ailleurs, devant la presse, il prétendait respecter la volonté de l’auteur en ne donnant pas d’indices sur les prochains romans, afin de toujours maintenir en haleine son fidèle public littéraire. Mais en réalité, il était incapable de dévoiler la moindre bribe d’histoire, car Chloé restait ferme sur ce point. Francis ne connaîtrait jamais la teneur des romans tant qu’elle ne l’aurait pas décidé elle-même. Elle répétait à Francis que moins il en savait, moins il risquait de déraper devant la presse, et qu’elle voulait les publier dans l’ordre que Julien les avait écrits. « Certains sont meilleurs que d’autres à mon avis, et je veux y aller crescendo » donnait-elle toujours comme excuse à Francis.
Quand le second roman arriva sur son bureau, Francis se précipita pour le lire. Au fur et à mesure qu’il avançait dans le récit, quelque chose le tourmentait, et une fois de plus son intuition l’alertait. « Il y a quelque chose qui cloche, je ne sais pas quoi encore mais je ne vais pas tarder à le découvrir. Au fond, Julien avait peut-être bien eu des dons surnaturels, mais il faut quand même que j’en aie le cœur net », pensa-t-il.
Francis n’avait pas pu lire entièrement le roman, et malgré la qualité du style et l’originalité de l’histoire dès les premières lignes, certains événements d’actualité évoqués lui mirent une puce à l’oreille. Il sortit de son bureau sans se faire remarquer, évitant tout mouvement qui aurait pu attirer l’attention de son assistante. Il ne voulait pas faire savoir où il allait. Il descendit un étage par les escaliers de secours pour ne pas se faire repérer, puis alla prendre l’ascenseur qui descendait directement au parking. En prenant le volant, il pensa profondément à Chloé. Il ne savait pas comment il allait lui annoncer ce qu’il avait découvert, ou tout du moins ce qu’il croyait avoir découvert.
Il roula jusqu’au pavillon de Chloé, la nuit avait commencé à tomber, et à cette heure-ci, il était difficile de se garer dans le quartier. Comme il ne trouva pas de place devant chez elle, il marcha près de dix minutes avant d’arriver. De loin, il distinguait la lumière tamisée du salon, mais en se rapprochant il ne vit aucune silhouette, et pourtant la porte vitrée était entrouverte pour laisser passer un peu d’air. Il profita de cette aubaine pour pénétrer dans la maison sans devoir sonner. Sans savoir pourquoi, il ne prit pas la peine d’avertir de sa présence. Il s’assit un instant dans le sofa, pour attendre quelques minutes. Ce canapé avait toujours été confortable, et en un clin d’œil il s’assoupit. Il resta endormi près d’une demi-heure ; c’est ce qu’il réalisa à son réveil en regardant sa montre. « Tiens, c’est curieux que personne ne soit encore passé par le salon » pensa-t-il. Il se leva et instinctivement se dirigea vers la bibliothèque, un lieu magique chez les Segreto. Chloé l’avait elle-même aménagé, en lui donnant une subtile allure de labyrinthe. Cet endroit dégageait une atmosphère de sérénité. Clair comme dans une véranda dans la journée, il se transformait en lieu d’étude le soir. La pièce n’était pas éclairée, mais au moment d’appuyer sur l’interrupteur, il aperçut au fond, dans un coin, une lueur bleuâtre.
« Chloé, tu es là ? Excuse-moi c’est moi, Francis » tenta-t-il de dire sans obtenir de réponse. Toujours guidé par son flair, il eut l’impression qu’il ne devait pas allumer et s’avança doucement vers cette luisance qui émanait de derrière un petit rayon de la bibliothèque disposé comme un paravent, qui semblait d’ailleurs jaillir du mur comme une cachette secrète. Cet angle aménagé l’intriguait, car étrangement il ne l’avait jamais remarqué auparavant. Puisque les livres ne remplissaient pas les étagères, il essaya de deviner ce qui se cachait de l’autre côté. Il n’y avait rien d’autre qu’une table, une lampe et un ordinateur allumé. De plus en plus piqué par la curiosité, il pénétra dans cet espace singulier, et jeta un furtif coup d’œil sur les quelques feuillets laissés sur la table. Il comprit qu’il s’agissait du début d’un chapitre de roman, parfaitement dans le style de Julien. Un bruit de pas arrivant d’une autre pièce ne lui laissa pas le temps d’en lire davantage. Désormais, il lui fallait se cacher, car il était allé trop loin. Chloé n’aurait pas apprécié cette intrusion inopinée. Il s’éloigna sur la pointe des pieds et passa par le petit bureau pour sortir dans le jardin. Maintenant il avait un peu honte et voulait retourner à la voiture. Or sa curiosité était bien plus forte que sa raison. Et puis, il était venu pour avoir des réponses. Il longea la maison, pour espionner à travers la fenêtre de la bibliothèque ce qui allait se passer. La nuit était bien noire, ce qui l’aida à se cacher. En entrant dans la bibliothèque, quelqu’un alluma pour chercher un livre dans les rayons. Une fois l’ouvrage choisi, ce quelqu’un vint s’asseoir dans cet angle mystérieux, et fixa l’écran avant de cliquer sur les fonctions de fermeture de l’ordinateur. Francis se plaqua quelques instants contre le mur de peur d’être pris sur le fait. Il regarda à nouveau et son cœur s’emballa par l’effet de surprise. Il reconnut le peignoir à capuche en soie noir, brodé de motifs exotiques rouges, qu’endossait la silhouette. Ce peignoir de grande marque qu’il avait offert à Julien pour un de ses anniversaires.
« Merde ! Julien est vivant ou quoi ? Pas possible, j’peux pas y croire. ». Francis resta appuyé contre le mur un long moment, se frottant le visage à plusieurs reprises. C’était difficile de juger à cette distance si c’était bien lui, car la capuche couvrait la tête de son porteur. Toutes sortes de pensées lui traversèrent l’esprit. C’était peut-être tout simplement le fantôme de Julien qui venait écrire sur cet ordinateur, mais alors pourquoi n’irait-t-il pas écrire dans son refuge habituel ? Et pourquoi aurait-il besoin d’allumer la bibliothèque ? Les esprits des morts devraient pouvoir se mouvoir sans obstacles matériels. Si Julien était revenu du royaume des cieux, il voulait en avoir le cœur net. Tout à coup, il lui vint à l’esprit d’aller au fond du jardin, et de se placer derrière la haie. De là il pouvait continuer à voir ce qui se passait dans la maison. Il appela Chloé sur son portable pour lui faire croire qu’il était sur le pas de la porte et que la sonnette ne marchait pas. Ainsi ni Chloé ni Julien ne pourraient se dérober. Quand elle décrocha, il ne sut plus quoi dire, car à présent il la voyait, se déplacer dans la bibliothèque pour essayer de mieux capter pour entendre son interlocuteur. Le peignoir de Julien lui était un peu grand, mais elle s’y sentait sûrement en sécurité.
Francis raccrocha brusquement, prenant conscience que sa découverte était loin d’être une supercherie. En cet instant précis, il ressentit autant de souffrance que de soulagement. Son cœur avait été blessé, mais il était à présent libéré. Libéré de cette intime conviction que Julien n’avait jamais écrit. Et il se sentit tout petit en prenant conscience que Julien avait inspiré tellement d’amour qu’il avait mérité ce que Chloé lui avait sacrifié.
Il savait qu’il n’aurait jamais le courage de demander à Chloé la vérité sur ce qui s’était réellement passé. Il l’imaginait parfaitement bien en train de verser du somnifère dans la bouteille de whisky de Julien ou simplement dans son verre. Ou alors, elle n’en avait même pas eu besoin. Il n’arrivait pas à s’imaginer, en revanche, que Julien pouvait être au courant que c’était elle le véritable talent. Elle avait dû faire preuve d’une habilité et d’une discrétion hors du commun pour dissimuler un tel secret pendant toutes ces années.
Assis contre un arbre dans l’obscurité du jardin, il contempla un bref instant celle qui durant toutes ces années avait vécu dans l’ombre de ses propres gloires, par amour de l’autre et par passion des autres. Il était sur le point de s’en aller, perturbé par la confusion de ses rêveries quand la forte sonnerie de son téléphone portable le ramena à la réalité. Avant de répondre, il regarda le numéro. Chloé, qui avait remarqué son appel, le rappelait. Il décrocha, mais ne s’aperçut pas immédiatement que la sonnerie de son téléphone avait été perçue jusque dans la bibliothèque. Il regarda en direction de la maison et vit Chloé se retourner en direction du jardin.
— Allô ! Il y a longtemps que tu me regardes depuis le jardin ?

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Fred Panassac · il y a
Belle progression dans le mystère, jusqu'au dénouement surprenant ! Mes votes.
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Vesman · il y a
VESMAN apprécie ce suspense bien mené.
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Guy Bellinger · il y a
L'histoire est originale et bien menée. On ne la lâche pas avant la fin.
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Nini · il y a
Un suspense bien ménagé.
Merci Pasky.

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Simplylouloublue · il y a
Une seul commentaire: j'ai adoré!!! Mes voix pour vous :)
N'hésitez pas à venir faire un petit tour du coté de ma nouvelle : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/il-ne-faut-jurer-de-rien

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Sylvie Costa · il y a
Félicitations
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Edouard · il y a
on est plongé dans cette histoire passionnante, un grand bravo
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Pasky · il y a
Merci. Ravie de vous avoir fait plaisir.
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Bennaceur Limouri · il y a
+5 pour cette histoire passionnante où on s'attend à basculer, au détour du moindre mot, dans le fantastique mais un réel imbibé d'un semblant de phénoménal vous secoue et vous laisse face à l'événement on ne peut plus vraisemblable.
Je vous invite à lire et soutenir (si elles le méritent) mes oeuvres :
- L'orage s'enrage" http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-orage-s-enrage
- j’ai déconné… : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/j-ai-deconne-donc-j-ai-existe
-« Histoire de deux messages jetés » :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/histoire-de-deux-messages-jetes

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Yaakry Magril · il y a
joli ! bien mené ! +5 pour moi ! bravo

petit poème en compèt merci!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ivre-de-toi-1

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