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L'inconnu

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Pauline Esse

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Chaque matin, à l’aube, je partais courir. J’allais loin. Je dépassais le pont des alouettes et fonçais jusqu’au barrage. J’adorais ce barrage. Ce n’est pas vraiment le panorama qui me plaisais, mais cette immense force qui envahis l’endroit. Elle est partout. Dans le moindre brin d’herbe. C’est comme si toute la nature chantait en cœur. Chaque matin, j’allais puiser cette force revigorante. Je m’en imprégnais avec délice, puis je rentrais. Je finissais toujours par rentrer.


Chaque matin, quand je rentrais, je prenais une douche, puis je descendais au café, pour écrire. J’étais écrivain, mais je n’écrivais pas. Cela faisait longtemps que je n’arrivais plus à écrire. Je restais néanmoins chaque matin une heure dans ce café. Par habitude, et puis parce que l’ambiance me plaisais.


Pourtant ce matin-là, ce fut différent. Je ne saurais dire pourquoi, mais je le sus avant même d’entrer au café. En m’installant, je le remarquai immédiatement, il était là. Il était installé à l’autre bout de la salle. Il me regardait. Il ne disait mot et ne bougeait pas. S’il ne clignait pas des yeux, on aurait pu croire que c’était une statue. Pourtant, ce ne fut rien de tout ça, qui m’étonna d’abord, mais plutôt le fait que j’avais l’impression de le connaître. Ma tête tournait et je demandai un verre d’eau. Cet homme, plutôt beau garçon, je ne l’avais jamais vu j’en étais certaine. Pourquoi me faisait-il tellement penser à lui ?


« Arthur... »


Arthur. Lui et moi, moi et lui. Nous nous aimions. Plus rien ne comptait lorsque nous étions ensemble. Le bonheur. Un bonheur pur et total. Il y avait juste un léger détail, qu’il aurait été négligent de ne pas préciser. En effet, Arthur et moi étions frère et sœur. Parfois on se dit que les choses auraient dû être différentes. Généralement, c’est le début des regrets.


J’eu la nausée et je rentrai chez moi plus tôt de d’habitude. Je refermai la porte et me laissai tomber sur le tapis, en sueur. Passé et présent se mélangeaient dans ma tête. Je ne savais plus qui j’étais. Je respirais difficilement. Le téléphone sonna. Je décrochai :


-Arthur ?


-Non, ce n’est pas Arthur, répondit une voix d’homme l’air désolé, ton frère est mort. Ça va faire 3 ans. Tu te souviens ? C’est moi, Mr Park.


Tout me revint d’un coup, Arthur, l’homme de ce matin. Ce fut comme une douche froide.


-Oui, je... Je suis désolée, articulai-je, Je ne sais pas ce qui m’a pris.


Mr Park, c’était mon éditeur. Il était très attentionné avec moi, depuis la mort d’Arthur. Il me versait un peu d’argent, de temps en temps, pour m’aider à m’en sortir. Mais je sentais qu’il ne pourrait pas continuer encore bien longtemps.


-Ce n’est rien, ce n’est pas grave. A vrais dire, je venais aux nouvelles. Si tu as besoin de quoi que ce soit...


-Je crois que ça ira, merci.


-Ecoute, je veux bien croire que tu traverses une mauvaise passe, mais si tu continues comme ça, je ne pourrais plus rien faire pour t’aider. As-tu seulement écrit une ligne depuis... l’accident ?


J’avalais ma salive. Cela faisait longtemps que je redoutais ce coup de fil.


-S’il te plait, laisse-moi encore un peu de temps.


-J’ai déjà beaucoup attendu. Mais je te laisse encore une semaine. Au-delà, tu devras te trouver un nouveau job. Je suis vraiment désolé.


Il raccrocha. Je me laissai tomber sur le canapé et m’endormis aussitôt.


***


Quand je me réveillais le lendemain, il était plus de midi. Alors que je mangeais, quelqu’un vint frapper à ma porte. Lorsque j’ouvris, Je me trouvais face à un jeune homme d’une vingtaine d’années.


-Non, non, non, non et non ! Répétai-je, et je refermai violement la porte.


-Aïe ! Dit-il, car il avait laissé son pied dans l’entrebâillement.


-Laisse-moi ! Je veux qu’on me laisse seule !


-Tu me dis ça à chaque fois ! Je m’inquiète tu sais !


-Va-t’en ! Hurlai-je. Je me fichais pas mal de son pied. J’allai claquer la porte encore plus fort. Il retira son pied au dernier moment.


-Ouvre !


Je m’enfermai dans ma chambre pour ne pas l’entendre m’appeler.


Il se nommait Cédric. Nous étions trois : Arthur, Cédric et moi. Il fut une époque où on était tout le temps ensemble. Quand on était gosses, on aimait répéter « on est les trois mousquetaires ! ». Nous avions une cachette secrète. Un refuge. Personne d’autre ne le connaissait. Puis on a grandi. Arthur et moi avons commencé à nous voir en cachette. Cédric s’est éloigné de nous sans que nous nous en rendions compte.


Un jour, on s’est retrouvé. On était heureux. On s’est donné rendez-vous au refuge. On y a discuté pendant des heures. On était redevenus la bande qu’on formait autrefois. Dans les jours qui suivirent, nous sommes souvent retournés au refuge. Je n’ai pas remarqué Arthur qui s’éloignait de moi à mesure que les jours défilaient. Si je l’avais vu, il serait encore en vie j’en suis certaine. On était de plus en plus proches Cédric et moi, mais nous nous disputions régulièrement avec Arthur. Un soir nous en sommes même venus aux mains. Je l’ai chassé et il est parti, fou de rage. On a retrouvé son corps en périphérie de la ville. Il a été renversé par un conducteur ivre.


Au bout d’une demi-heure, Cédric se décida à partir. Tout à coup, je me rendis compte que j’avais oublié mon ordinateur hier au café.


***


-Votre ordinateur ? Je vous l’ai mis de côté !


Le garçon de café revint avec mon sac d’ordi.


-Merci, vraiment !


Je cherchai des yeux le type d’hier. Disparu.


-Non, c’est rien. Vous êtes là tous les matins, alors c’est la moindre des choses que je puisse faire. Vous n’aviez pas l’air d’aller bien l’autre soir. Ça s’est arrangé ?


-Dites-moi, il y avait un homme à cette table hier...


-Non, je ne pense pas.


-Comment ça ?


-Personne n’était assis à cette table, mademoiselle.


-Vous en êtes sûr ?


-Absolument.


-Eh bien moi je suis certaine d’avoir vu un homme ici. Votre mémoire doit vous jouer des tours...


-Je ne crois pas, je suis physionomiste, je me rappelle de tous les clients.


Je regardais ce jeune homme sans comprendre.


-Si cela peut vous convaincre, continua le serveur, il y avait deux bretons à la table d’à côté. Ils ont chacun bu une pression. A cette table-là, il y avait une gothique d’une vingtaine d’années. Ici, une femme rousse d’environ 40 ans. Elle semblait attendre quelqu’un. Au bout d’un moment, elle s’en est allée et un couple de retraités a pris sa place. Mais personne ne s’est assis à cette table.


-Vous insinuez donc que je l’aurais inventé ?


-Je n’insinue rien du tout, mademoiselle.


Je ne savais que penser. Devenais-je folle ? Mais surtout, qui était cet homme ? Que faisait-il là ? Pourquoi le serveur ne l’avait-il pas remarqué ?


-Au fait, repris le serveur, un ami à vous m’a laissé ça.


Et il me tendit un papier plié en huit. Je le déployai, puis le lu : « Parfois il est plus facile de repartir de zéro ». Pour moi, c’était signé. C’était du Cédric tout craché.


-Il a raison, fit remarquer le serveur, lisant au-dessus de mon épaule.


Je ne fis pas attention à sa remarque et je déchirais le message.


-Merci... Je crois que vais y aller.


***


Repartir de zéro... Ça voulait dire tout oublier ? Vaste programme.


J’éprouvai le besoin de me retrouver seule avec moi-même et je partis courir. Sans que je ne m’en rende compte, mes pieds me menèrent tous seuls dans un endroit chargé de souvenir. Quand je reconnus le chemin, je voulus d’abord faire demi-tour. Puis il y eu un déclic. Il fallait que j’affronte mes souvenirs. Après tout, n’avais-je pas dit que je voulais me retrouver en face de moi-même ? Or, je ne pouvais négliger cette partie de moi, même si je la cachais depuis des années. Je pris donc mon courage à deux mains et continuai ma route pour me rendre au refuge. Cela faisait trois ans que je n’y étais pas retournée.


Ce qui me frappa en premier, ce fut l’odeur. Elle n’avait pas changé, cette odeur. Une odeur d’innocence et de promesses. Une douce odeur, chargée de souvenirs et de nostalgie. L’odeur des choses toutes simples qui rendent la vie extraordinaire, comme une partie de carte entre amis, ou des épées en bois fabriquées sous la lueur bienveillante de la lune. « On est les trois mousquetaires ! ». Je tombai à genoux, le souffle coupé, assailli par toutes ces sensations. Pendant toutes ces années, ce qu’elle m’avait manqué cette odeur !


***


-Et que s’est-il passé ensuite ?


-Je ne sais pas... Avouai-je.


-Vous ne savez pas ?


L’homme en face de moi était mon psychologue. J’étais arrivée en courant et avais demandé à lui parler. Il avait souri : « Vous savez que cela fait six mois que vous ne venez plus à aucune de mes séances ? » J’avais acquiescé d’un air pitoyable et il avait fait un encore plus grand sourire : « Je savais que tôt ou tard vous auriez de nouveau besoin de mon aide ! ». Et je lui avais tout raconté. L’inconnu, mon éditeur, Cédric, le serveur, le refuge, tout.


-Quand je me suis réveillée, il était plus de midi. J’avais passé la nuit au refuge. Mes joues étaient trempées de larmes. J’y suis restée un moment, puis je l’ai aperçu. L’inconnu. Nos regards se sont croisés à nouveau. J'ai voulu l'appeler, lui courir après, savoir qui il était, mais avant que je n'ai pu faire quoi que ce soit, il a disparu dans des buissons. J'ai cherché partout, il n'avait pas laissé la moindre trace. J'étais complètement déboussolée et j'avais besoin de parler à quelqu'un, alors je suis venue vous voir. Vous croyez que je deviens folle, docteur ?


Il me regarda avec une infinie tendresse.


-Je suis certain que vous n'avez jamais été aussi sensée qu'à ce jour, me rassura-t-il.


-Mais, et cet homme...


-Eh bien, manifestement, il semblerait que vous soyez la seule à le voir. Mais cela ne veut en aucun cas dire que vous êtes folle. Peut-être percevez-vous simplement plus de choses que les autres.


Je le regardai sans comprendre.


-Il vous arrive, parfois, d'aller sur la tombe de votre frère?


-Non. Cet endroit ne signifie rien pour moi. Ce n'est pas Arthur qui est dedans, mais rien qu'un cadavre mangé par les vers. Mon frère m'accompagne toujours.


-Vous disiez que cet homme vous a tout de suite fait penser à votre frère... Il lui ressemblait?


-Pas du tout.


-Dans ce cas qu'est-ce qui vous l'a rappelé?


-Je ne saurais pas vous le dire... Quelque chose qui émanai de lui. Vous pensez... Vous pensez que c'était mon frère?


Le psychologue fit un geste de la main qui voulait dire: « pourquoi pas? » ou « je n'ai pas d'opinion là-dessus ». Pendant quelques minutes, je restai plongée dans mes pensées.


-Non, conclus-je, ce n'était pas vraiment Arthur. C'était plutôt comme... Une signature, vous comprenez ?


-Oui, continuez...


-Comme s'il m'avait envoyé un message. Je ne sais pas pourquoi il a pris la forme de cet homme, mais il a fait ça pour m'aider. Il faut que je fasse des efforts moi aussi. Que j'essaye de changer les choses. Mais je vais bientôt perdre mon job. Je suis incapable d'écrire. Ça fait 3 ans que je suis bloquée à la page 24 !


-Alors, repartez de zéro. Votre vie entière est bloquée à la page 24 depuis la mort de votre frère. Tournez la page.


-Ce n'est pas si simple...


-Si, au contraire, il n'y a rien de plus simple. Et les choses iront toutes seules dès que vous l'aurez compris. Alors maintenant, si vous voulez vraiment changer votre vie, j'aimerais que vous fassiez deux choses : tout d'abord, faites la paix avec Cédric.


-C'est impossible ! Protestai-je, je n'y arrive pas. J'en suis incapable.


-Ce n'est pas Cédric qui vous terrorise, Mais une partie de vous-même. Pardonnez à Cédric et vous vous pardonnerez.


-Bon, admettais-je en essayant de me donner du courage, et la deuxième chose ?


-Partez en vacances.


-Avec quel argent ?


-Vous avez fini d'être négative comme ça ? Vous allez prendre votre voiture, et rouler loin d'ici. Vous dormirez dans un hôtel, ou même dans votre voiture. Ou alors faites du stop. Ce n'est pas ça l'important. Vous prendrez le large pendant une semaine ou deux, puis vous reviendrez avec la tête toute fraiche. Et vous arrêterez de vous réfugier derrière la routine. Une fois rentrée, vous repartirez de zéro.


-Et pour mon éditeur, comment on fait ?


-Je vais lui parler. Je suis certain qu'il comprendra. Cette séance est terminée mademoiselle. Je vous ai donné des conseils, vous n'êtes pas obligée de les suivre. Mais sachez que personne ne pourra vous aider contre votre volonté.


***


Il n'est pas facile de pardonner aux autres et encore moins à soi-même. La tâche que l'on m'avait confiée me paraissait aussi ardue que de gravir l'Everest à mains nues. « Il faut d'abord s'assurer d'avoir de bonnes prises » pensai-je. Je plongeai ma main dans ma poche et ressortis un papier déchiré. « Parfois il est plus facile de repartir de zéro ». Soudain quelque chose me sauta aux yeux. Comment ne l'avais-je pas remarqué plus tôt ? Ce n'était pas l'écriture de Cédric, c'était celle d'Arthur !


Quand je relevais la tête, je le vis de l'autre côté de la rue. Il me fit signe et j'eu l’impression que jamais plus je ne le reverrai.


***



Le soir même j'invitais Cédric au restaurant. J'avais perdu Arthur, j'avais perdu mon inconnu, mais j'avais toute la vie devant moi et je m'en étais enfin rendue compte.








1 an plus tard:


Comme tous les soirs, Cédric m'attends en bas de chez moi. Je le retrouve et lui demande:


-Où sort-on ce soir ?


-On va diner dans un grand restaurant. C'est moi qui invite.


-Wow, et en quel honneur ?


Il prend un air mystérieux.


-C'est une surprise.


Une fois assis à table, je demande:


-Tu peux me le dire maintenant ?


-Bon, d'accord, tiens.


Il me tend un cadeau rectangulaire. Je déballe un épais livre vert. De mes doigts, je caresse les grandes lettres recouvrant toute la couverture : L'inconnu. Bouche bée, je m'exclame:


-Mon livre !


-Bien vu, princesse. Je voulais absolument te faire la surprise.


Cédric interpelle un serveur et demande du champagne. Je n'arrive toujours pas à y croire. Ça me parait si extraordinaire.


-On les a fait imprimer, la vente commence dans une semaine, continue Cédric.


-C'est génial !


Je saute dans ses bras.


***


-Je pourrais avoir une dédicace, s’il vous plait ?


Je ne regarde même pas l’homme qui se tient en face de moi. Cela fait maintenant 3 heures que je dédicace mes livres les uns après les autres. Ils partent tous comme des petits pains. Je suis au salon du livre et il vient sans arrêt plus de monde à mon stand. Ayant visiblement moins de succès que moi, un auteur assis à ma droite me regarde avec envie. S’il savait comme j’aimerais être ailleurs ! Je prends un livre sur la pile et l’ouvre à la première page.


-C’est à quel nom ?


-L’inconnu.


Je manque de tomber de ma chaise. Je relève la tête et le reconnais immédiatement. C’est lui.


-J’ai beaucoup aimé votre livre, continue-t-il, c’est une très belle histoire.


-C’était vous ?


-Qui sait ?


La main tremblante, je lui tends le livre.


-Je voudrais faire votre connaissance. En savoir plus sur vous.


-Dans une autre vie, peut-être.


Il s’éloigne et disparait dans la foule. Je reste ébahie pendant quelques secondes, puis, m’excusant, je pars à sa poursuite. Je bouscule, je joue des coudes, mais il faut se rendre à l’évidence, il s’est bel et bien volatilisé. Les images tournoient dans ma tête. Je regarde la file qui m’attend. Je tourne les talons et sort en courant du salon du livre. Je n’ai pas eu assez le temps de courir cette semaine. J’accélère la cadence. Je dépasserais le pont des Alouettes et j’irais jusqu’au barrage. Après, on verra bien.


Au salon du livre, sur un stand abandonné, il y a une pile de livres à la couverture verte. On peut lire, sur la quatrième de couverture :


« Parce que nous avons tous un inconnu qui nous attend quelque part... »

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Didier Betmalle · il y a
Vous avez un univers Pauline, et surtout une démarche d'écrivain : une énergie vous pousse à inventer des destins, des connexions entre ces destins, pour expérimenter à travers vos personnages, différentes voies pour vous-même. On sent une certaine urgence, une impatience, une angoisse même, et pourtant une sagesse aussi. Bravo. Je vote.
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Pauline Esse · il y a
MERCI, milles mercis, Didier.
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Joelle Troiano · il y a
Bonjour,
on sent les hésitations , les tâtonnements d'un style qui n'est pas encore à son maximum (normal vu votre âge), mais on trouve des idées, de l'originalité et l'amour de l'écriture; tous mes encouragements et bonne continuation;

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Pauline Esse · il y a
Merci pour ce premier vote. Ca me fait très plaisir et ça me donne envie de continuer à écrire.