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L’imposteur

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Did Ouv

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Qualifié

À Gégé...


Le paysage d’automne poitevin défile, à travers la vitre sale d’un wagon TGV, en direction de la capitale... Dans ce matin gris, plat et monotone comme mon humeur du moment, je laisse vagabonder mon imagination à des détails futiles et sans grand intérêt, comme peut l’être le but de mon voyage, un séminaire sur les besoins de l’encadrement dans l’industrie, tout un programme !
J’appréhende déjà cette journée de réunion, enfermé dans un amphithéâtre surchauffé, sous un éclairage artificiel agressif, pour écouter tous ces brillants orateurs, qui exposeront par des monologues interminables leurs grandes théories et perspectives d’avenir, avec une conviction et une motivation visiblement artificielles... À cela suivront les questions de ceux qui voudront se faire remarquer, plus préoccupés par la forme de leur question et par l’intérêt que l’assistance pourra leur porter, que par la réponse qu’ils feront semblant d’approuver.

Le seul point d’intérêt remarquable et plaisant en cet instant ne peut être que la poitrine généreuse et élégamment mise en valeur de ma jeune voisine de siège ; j’y plonge un instant un regard discret, pendant que celle-ci est elle-même plongée dans un profond sommeil, la tête tombant sur son épaule et la bouche à peine entrouverte.
Le bruit strident et soudain, provoqué par le croisement d’un train arrivant en sens inverse, la fait sursauter, et elle sort quelques secondes de son sommeil, les yeux hagards, le temps que nos regards se croisent et qu’un léger sourire se dessine sur ses lèvres, pour replonger de plus belle dans cette perte de conscience naturelle.
Je me prénomme Robert, tu parles d’un prénom à la con, Bob pour les intimes, on imagine tout de suite que je ne suis pas issu d’une famille d’intellectuels ni d’artistes avec ça, et on devine aussi que j’ai plus près de cinquante ans que de vingt-cinq... J’ai cinquante ans aujourd’hui, donc la belle jeune femme à côté, on oublie, et on regarde ailleurs, car elle ne portera forcément aucun intérêt à un cinquantenaire industriel très ordinaire dans un wagon de deuxième classe TGV, qui s’appelle Robert en plus, et elle aura raison.
Je n’aime pas les anniversaires, ni les fêtes traditionnelles et autres commémorations, peut-être parce que je suis né un 11 novembre, et ce jour me laisse à chaque fois une étrange impression, comme si on y célébrait un événement plus important que celui de ma naissance.

Mon ordinateur posé sur les genoux, je consulte ma messagerie professionnelle pour me tenir informé de l’évolution de quelques études et projets en cours.
J’aurai voulu changer de vie, vivre une passion extraordinaire, choisir un autre destin...
Mais choisir c’est renoncer.

Une idée saugrenue me traverse l’esprit, et si je commençais à écrire un roman, je serais un jour invité chez Ruquier, un samedi soir avec mon ouvrage sous le bras, pour me faire fracasser sans ménagement par les deux critiques de service Léa Salamé et Émeric Caron, qui me rouleraient dans la boue, dénonçant mon inculture et mon manque de style évident, comparant la qualité de mon travail à l’écriture d’un vulgaire mode d’emploi pour un four à micro ondes, quel bonheur !...
Idée saugrenue c’est peu dire, je ne suis pas un littéraire, je ne lis pas autre chose que le programme télé, peut être n’ai-je qu’une vingtaine de livres lus en tout et pour tout à mon actif.
Je n’ai écrit dans ma vie que les devoirs de rédactions et dissertations obligatoires à l’école, et pas très longtemps car ma scolarité n’a pas été des plus brillantes, donc rapidement interrompue par un réel manque de motivation et de courage, et peut être un peu aussi un manque de compétence.

Sinon, à part les lettres familiales ou amicales, les courriers et messages professionnels, ou autres déclarations et réclamations administratives ou commerciales, j’ai écrit comme tout le monde des lettres d’amour enflammées aux quelques prétendantes qui ont bien voulu espérer ou partager avec moi une tranche de vie commune, c’est sans doute sur ce dernier point que mon inspiration fut la plus imaginative et créative...
Mais un roman, par quel bout le prendre !
Même si j’arrivais à le finir, je n’envisage pas un instant que celui-ci puisse intéresser un quelconque éditeur... Et pourquoi en parler puisque ce roman n’existe pas ?

On commence par quoi, trouver un titre ?
Je pourrais appeler ça Le Petit Robert, mais c’est déjà pris.
Après il faut quand même raconter une histoire qui plaise, c’est la base, la mienne est trop banale pour que quelqu’un puisse s’y intéresser, ou peut être en comptant sur l’empathie de la famille proche et de quelques amis, ce qui serait déjà pour moi un début de notoriété pour un public restreint.
Et même si ma vie est ordinaire, celle des autres l’est-elle moins ?... Comme j’ai déjà pu l’entendre dire : « quand je me regarde, je me désole, quand je me compare, je me console ! »

Les premières pages pourraient résumer un peu mon enfance, il faut bien une introduction, mais il est bien difficile de se dévoiler ainsi, exposer ses blessures, oublier sa pudeur...
Car je n’ai pas eu une enfance très heureuse, perdu dans un village du Finistère sud, à Benodet, au bord de la mer, j’ai reçu de mon père facteur et de ma mère sans profession, ce dont j’avais besoin pour vivre, manger quand j’avais faim, soigné quand j'étais malade, mais pas d’amour, pas d’attention, les gifles pleuvaient plus souvent que les embrassades... Dévalorisé, je me sentais pour eux comme une charge, un boulet. J’allais chercher quand je pouvais un peu de sollicitude chez une vieille voisine qui m’aimait bien je crois, pour m’évader de ce désert sentimental, de cette carence affective qui me détruisait à petit feu.
Cette petite enfance reste pour moi synonyme d’ennui et de tristesse, et si je n’avais pas eu les vacances et les quelques moments heureusement réguliers d’évasion chez les autres, pour échapper à cette monotonie du quotidien, peut-être je ne m’en serais pas sorti...
Peut être ne m’en suis-je pas vraiment sorti.

Mon grand frère Gérard, lui on peut dire qu’il a morflé...
Placé dans un internat dès l’école primaire, il ne rentrait à la maison que pour les vacances.
Livré à lui-même trop tôt, il n’a pas réussi à se construire une vie normale.
Il avait bien connu une petite rouquine du nord de Brest, simple et douce, il en était fou, je crois que c’était réciproque... Mais la passion ne dure pas, ils ne savaient faire semblant ni l’un ni l’autre, alors un jour elle est partie... Il s’est effondré.
Il a fini par se perdre dans l’alcool et la précarité... Sa famille, c’était les copains, sa maison les bistrots.
Des fois, quand il n’était pas trop bourré, il était marrant Gégé ; il disait que tu peux boire plus en moto qu’en voiture, parce que le vent ça désaoule ; ou que c’est parce que les arabes ne boivent pas de vin qu’ils ne s’intègrent pas ; et encore que la terrasse ça fait vacances alors que le comptoir ça fait boulot. Il disait aussi « les vieux vont tellement chez le docteur qu’ils vont mourir guéris »... Il ne respectait pas grand-chose Gégé.
Un jour il m’a insulté parce que j’avais « une petite vie de bourge de merde d’égoïste à la con. »
Il était jaloux de ma relative réussite sociale, qu’il devait considérer comme une injustice par rapport à ses échecs... On s’est fâché, on ne s’est jamais revu.
Je m’étais dit qu’il ne méritait plus qu’on s’occupe de lui, qu’il n’était qu’un sale mec, insupportable et méchant...
Il n’était pas méchant, il était malheureux.
Aujourd’hui il est parti, avec sa souffrance et sa solitude.
Et quand je pense à lui, mon cœur saigne.

Ma voisine de voyage est maintenant réveillée, elle consulte attentivement l’article d’un magazine hebdomadaire, elle en surligne certains passages et griffonne quelques sigles illisibles dans la marge... C’est un article sur le « mariage pour tous. » C’est sans doute une enseignante qui prépare son cours. Voyant que je porte une légère attention à sa lecture, elle se tourne vers moi en souriant, pour me demander ce que je pense de ce sujet d’actualité.
Je ne me sentais pas très concerné, mais j’étais plutôt solidaire pour défendre leur cause, et surtout opposé à tous les arguments avancés par les détracteurs de ce projet de loi, catholiques intégristes et autres conservateurs réactionnaires. En même de temps, je suis surpris que cette communauté puisse vouloir rentrer dans le moule en se mariant, et ne pas revendiquer leur différence comme une fierté plutôt que comme un handicap. J’avais même été un peu choqué par un slogan lors d’une manif à ce sujet, c’était je crois : « mieux vaut une paire de mères qu’un père de merde », comme si une paire de mères de merde, c’était incompatible, l’intégrisme sous toutes ses formes, et de tous bords, m’insupporte.
Par souci d’égalité, j’aurais sans doute plutôt soutenu « le mariage pour personne », si cette idée avait due être défendue.
Ceci dit, si le droit au mariage est pour les intéressés une forme de reconnaissance et d’égalité, on ne doit pas s’y opposer...
Je lui exposais mon opinion.
Elle me répond qu’elle trouve ma remarque intéressante, bien qu’elle ne partage pas complètement mon point de vue pour certains arguments en tout cas...
Notre échange s’arrête là.

J’ai mis les écouteurs, pour découvrir le nouvel album de Pink Floyd, The endless river ...
On reconnaît bien le style et le talent de ce groupe mythique, mais je trouve qu’il manque les voix, pas assez chanté, ça ne vaut pas les vieux albums que sont Wish you where here ou Dark side of the moon... Mais la qualité musicale de cette dernière création suffit à me bercer pour m’accompagner dans un sommeil profond.

Je me réveille en sursaut, le wagon est vide !
Je rassemble mes affaires et descends sur le quai, vide également.
En approchant des commerces de la gare, l’activité redevient normale, les passants et autres voyageurs se croisent en tous sens...
Un petit monsieur à lunettes me double et me lance au passage, avec un air complice : « bon voyage Monsieur Robert G ! »
Surpris de cette interpellation furtive, je me dis qu’il m’a pris pour quelqu’un d’autre, car je ne le connais ni d’Eve ni d’Adam.
Mais il m’a appelé par mon prénom, avec l’initiale de mon nom de famille en plus !
Ou est-ce quelqu’un que j’ai connu autrefois et qui a une meilleure mémoire que la mienne ?... Je continue mon chemin.
J’arrive à l’hôtel, je vérifie l’heure affichée derrière le guichet du réceptionniste.
« 19h32 vendredi 12 novembre 2015 »...
Ils ont fait une erreur d’affichage sur l’année, ils sont quand même exactement en avance d’un an ! Ce n’était pas très sérieux pour un hôtel de ce standing. Je faillis leur faire une petite réflexion ironique à ce sujet, mais je me contente de prendre les clés de la chambre, et de saluer l’employé.

Je me réveille le lendemain matin dans une forme toute relative, car la nuit a été pour moi assez agitée, un sommeil très perturbé, je ne sais pas pourquoi.
Le réceptionniste me salue et me tend un papier : « Monsieur, vous avez reçu un message. »
Je lis :
« Salut frangin
t’as bien eu raison de piquer l’histoire de l’autre con,
avec sa poufiasse de Folcoche,
de toute façon, il est plus là pour en profiter...
Allez, bon vent frangin, je t’aime bien quand même. »

Bien que cela pour moi ne voulait rien dire, et ne puisse être qu’une erreur ou une mauvaise blague, ce message me glaçait le sang, ces mots me touchaient malgré leur trivialité, comme si j’avais encore pu renouer avec cette complicité perdue, j’avais tant de remords... je n’étais même pas allé à ses obsèques.

À la sortie de l’hôtel, je suis interpellé par une jeune journaliste, ressemblant étrangement à ma voisine de siège du TGV, tout aussi bizarrement, elle me questionne sur « le mariage pour tous », le microphone planté sous le menton, m’expliquant qu’une manif était organisée ce jour, et qu’elle voulait des réactions « à chaud. »
Je souris en imaginant ce qu’aurait pu répondre Gégé : « Le mariage des pédés, ça va obliger le pâtissier à poser des pédés en plastique sur le gâteau »...
Moi, je ne me suis pas vraiment creusé la tête, en me contentant de reprendre textuellement mes arguments de la veille.
Mais cette fois mon discours semble mieux passer auprès de cette nouvelle interlocutrice, bien que ressemblante, celle-ci semble ravie de cet enregistrement, et me remercie par un chaleureux « Merci Robert G et une très bonne journée ! », avant de tourner les talons.
Je suis estomaqué, interpellé comme la veille par le petit bonhomme à lunettes dans la gare... Je cherche une explication, peut-être s’est-elle renseignée à l’hôtel au moment de ma sortie, mais pour quoi faire, pourquoi moi ?
Je continue mon chemin, perplexe et inquiet...
Un bip sur mon smartphone, message reçu, c’est mon fils aîné :
« Salut papa, désolé hier j’ai oublié, bon anniversaire pour tes cinquante-et-un ans ! »
Je pense en moi-même : « Mais non, cinquante ans fiston, ah les jeunes, ils ne sont pas à un an près. »

Je m’arrête à un bar pour prendre un café très serré, j’en ai bien besoin...
Le barman tient un discours incohérent :
« Ah ce virus qui nous a fait tout oublier de notre passé, il ne manquait plus que ça, on a perdu toute notre culture, toute notre histoire »...
J’étais tombé sur un barman fou ! Depuis hier vraiment, les choses ne tournent pas rond.
Au coin du bar en me retournant, je vois une vieille dame assise, qui parait pleine de gentillesse, elle me rappelle étrangement ma vieille voisine chez qui j’allais chercher un peu d’amour et d’attention dans mon enfance, elle était plongée dans la lecture d’un petit bouquin au format de poche...
J’essaie par curiosité de deviner le nom de l’auteur imprimé sur la couverture,
Je m’amuse en croyant lire Robert quelque chose, je m’approche d’elle en me dirigeant vers les toilettes... Robert G !!!
Je crois faire une attaque cardiaque, mes jambes flageolent et je m’appuie au bout du bar.
« Ça va Monsieur ? »
Je rassure le barman et continue jusqu’aux toilettes... Mais comment est-ce possible, hier encore le projet d’écriture m’effleurait à peine l’esprit, cet auteur est un homonyme, oui c’est ça, il peut bien y avoir sur cette terre un autre Robert G, mais pourquoi deux inconnus ont-ils eu l’air de me reconnaître ces dernières 24 heures ?
Je reviens doucement au bar, la lectrice s’est absentée, j’essaie de déchiffrer au dos du bouquin resté posé sur sa table, j’en lis un bout du résumé :
« ...Si la faim et le froid deviennent le quotidien des enfants, l’absence de toute tendresse et la violence physique sont plus pénibles encore. Leur marâtre Mère les couvre de coups et d’humiliations. Rien ne semble pouvoir arrêter cet enfer, pas même le père, trop effacé, trop lâche peut-être. Il ne pourra compter que sur sa ruse pour échapper à sa mère et quitter cette enfance, bien plus douloureuse qu’une morsure de vipère... »
Mais je connais cette histoire malgré mon inculture, c’est Vipère au poing, un roman d’Hervé Bazin, et ça a plus de quarante ans !... pourquoi est-ce signé Robert G ?

Tout en bas de cette page de couverture, je lis : « Achevé d’imprimer le 31/10/2015. »
Je suis en panique, les idées se bousculent, l’image de l’affichage horaire de la veille à l’hôtel, du texto de mon fils qui me souhaitait une bonne cinquante-et-unième année, tout ça me revient en mémoire...

Je me précipite vers le barman :
« Quelle date sommes-nous s’il vous plait ?
— Vendredi 12 novembre cher Monsieur
— Mais de quelle année ?
Il me lance un léger sourire en continuant à essuyer ses verres, pensant que je me moque de lui, il répond aussitôt :
— 2015 jusqu’à preuve du contraire. »

Je vais m’asseoir pour ne pas tomber !... Je commande un double cognac.
J’ai oublié un an de ma vie, un an d’amnésie, je n’ai aucune idée de la cause de cette perte de mémoire, que s’est-il passé pendant tous ces jours ?
Je bois mon verre d’un trait et je retourne à ma chambre d’hôtel.

Je me précipite sur mon ordinateur et me connecte à Internet...
Recherche Google : actualité Novembre 2014....
Le résultat de mes recherches est pour moi une désolation :
« ...Un virus a frappé le monde entier, créant des troubles de la mémoire plus ou moins importants.
Quelques cas isolés, les moins touchés, ont subi à retardement une amnésie de quelques mois, par exemple un sujet touché par le virus en novembre aura vécu normalement pendant les six mois ou un an qui suivaient, et la mémoire immédiate aura subitement disparu, effaçant tout souvenir de cette dernière période... »

C’est sans doute mon cas !

« ...Mais la plus grande partie de la population a perdu une mémoire plus ancienne, tous les souvenirs généralement supérieurs à dix ans... »
Je comprends maintenant la réflexion du barman que je prenais pour un fou
«...on a perdu toute notre culture, toute notre histoire... »
Le téléphone de ma chambre sonne, je décroche.
« Monsieur Robert G, un taxi vous attend. »
Je crains le pire, que vais-je encore découvrir. Malgré mon appréhension, je rejoins ce taxi.
Avant même que j’aie pu m’installer à l’arrière du véhicule, je suis encore sur le trottoir quand le chauffeur me tend le fameux Vipère au poing signé Robert G...
« Une petite dédicace Monsieur G, pour mon épouse Sophie ? »
J’ai d’abord un mouvement de recul, puis pour ne pas me lancer dans des explications confuses, je lui griffonne quelques mots sur la page de garde
« À Sophie, qui a plus de mérite d’avoir lu cette oeuvre que moi de l’avoir signée.
Robert G »

Je venais de me rendre à l’évidence, j’avais dû plagier une œuvre complète d’un auteur célèbre, pendant cette période d’amnésie, profitant de la perte de mémoire générale de la population... Je ne pouvais pas y croire, et l’idée même de reprendre à mon compte le talent d’un autre me dégoûtait.

Le taxi roule toujours sur les quais parisiens, vers une destination d’ailleurs pour moi toujours inconnue.
Il stoppe devant la maison de la radio, une femme en jupe et aux cheveux noirs et très courts, vient m’ouvrir la porte de la Mercedes, en me demandant de la suivre.
J’entre dans une salle de conférence, quelques applaudissements retentissent, quelques flashs crépitent, on m’accompagne jusqu’à l’estrade et je m’installe dans un fauteuil confortable, face à une vingtaine de personnes, assises face à moi, sans doute des journalistes... Mais qu’est-ce que je fais là !... Une conférence de presse, j’ai envie de me sauver.

Les premières questions relatives au bouquin sont lancées à brûle pourpoint:
« — Monsieur Robert G, votre roman est-il autobiographique ?
— Quelle en a été pour vous l’inspiration ?
— Est-ce votre premier livre ?
— Est-ce qu’un nouvel ouvrage est en cours d’écriture ? »

Je réponds à ces questions conventionnelles, par ce qui me vient à l’esprit, sans chercher l’originalité ni l’humour, j’ai trop le trac et aucune expérience pour pouvoir briller dans cet exercice...
C’est mon premier roman et pas d’autre prévu, je me suis sans doute inspiré d’un traumatisme d’enfance, mais Vipère au poing, ce n’est pas vraiment mon histoire.

Je me surprends à jouer le jeu, mal à l’aise dans cette imposture, dans ce rôle d’usurpateur.

Puis des questions plus générales, mon opinion sur certains faits politiques d’actualité :
« — Que pensez-vous de la dissolution récente de l’assemblée nationale ?
— De la démission de Monsieur Hollande ?
— L’échec de la politique sociale et économique de ce gouvernement était-il inévitable ?
— Peut-on arrêter la déflation ?

J’apprenais par ces questions les bouleversements qui avaient secoué notre pays, je dis seulement que je regrettais cette situation, que je n’étais pas sûr qu’un autre ait pu faire mieux, je n’avais pas les compétences pour y apporter un avis éclairé, et encore moins des solutions.

« Vous avez déclaré : les gens heureux me font chier, pouvez vous développer ? »
S’il fallait développer toutes les conneries que j’ai pu dire, un roman ne suffirait pas...
Mais j’avouais que trop d’optimisme chez certains m’irritait parfois, traduisant un réel manque d’analyse et d’objectivité, de remise en question, leur petit bonheur individuel et étriqué les aveuglait, occultant à leurs yeux la misère des autres et les dérives de la société.
« Pourquoi dites-vous ne pas aimer la beauté ni la jeunesse ? »
Je n’ai pas dit que je n’aimais pas la beauté ni la jeunesse, mais que je n’aimais pas cette société superficielle fascinée par l’apparence, maintenant plus importante que les vraies valeurs... la beauté et la jeunesse sont des éléments qu’on ne maîtrise pas, sauf à coup de bistouri pour un résultat souvent improbable, alors pourquoi s’en vanter ou en être admiratif, regardons plutôt les qualités humaines de chacun.
« Devons nous garder l’espoir ? »
Je me risquais à répondre qu’il valait peut-être mieux à présent écouter un optimiste qui se trompe qu’un pessimiste qui a toujours raison.
Soudain, un homme dans l’obscurité d’un coin de la salle, vêtu d’un uniforme ressemblant à celui d’un facteur, le regard sévère, m’interpelle par une nouvelle question qui fuse, le ton est brutal, je ne le comprends pas :
« S’il vous plait Monsieur, présentez votre titre... »
Votre titre...
Votre titre !!!

Pourquoi me demande-t-il ça ?... Il est au courant, je panique, tous les journalistes se lèvent et se mettent à avancer lentement vers moi, ils vont me lyncher, je ferme les yeux !
« Votre titre de transport Monsieur »
Mes yeux s’ouvrent, je suis en sueur, recroquevillé dans mon siège de TGV...
Le contrôleur m’a réveillé pour vérifier mon billet, il le poinçonne, puis continue son chemin.

Je mets quelques instants à m’en remettre, Le choc passé, j‘éclate de rire en repensant à ce mauvais rêve, soulagé de cette notoriété illégitime, jamais je n’ai été aussi content de mon anonymat, n’être que Robert G, Bob pour les intimes, un cinquantenaire industriel très ordinaire, voyageant dans un wagon TGV de deuxième classe...
Mon éphémère et ambitieux projet d’écriture en resterait là certainement, j’avais sans doute mieux à faire.
Il me semble entendre une voix lointaine, la vieille dame de mon enfance qui me chuchote :
« Robert, ta blessure vit au fond de ton cœur, mais il est temps pour toi de vivre heureux. »

Demain, j’irai sur la tombe de Gégé, j’y déposerai quelques fleurs.
Je regarde autour de moi, je m’aperçois que le wagon est vide, le train est à quai !...
Je rassemble mes affaires et descends sur le quai, vide également.
En approchant des commerces de la gare, l’activité redevient normale, les passants et autres voyageurs se croisent en tous sens...

PRIX

Image de Printemps 2016
25

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

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Phildroug · il y a
J'attend la suite avec impatience...
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Keith Simmonds · il y a
Un bel itinéraire onirique! Bien execute, ce récit! Mon vote!
Mon poème, Un linceul blanchi, est en compétition pour le Prix Haïkus d’Hiver 2016. Merci de le soutenir!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1

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Guy Bellinger · il y a
Comme ça a été le cas pour "Solo", j'ai été accroché tout de suite par ce récit qui mêle habilement réalisme et fantastique, qui parle aussi bien de l'état d'âme de son protagoniste que l'état de la société actuelle. J'aime aussi cet humour dont des pointes entaillent occasionnellement (et pour le meilleur) ce texte d'une belle eau.
Je vais vous embêter encore en vous demandant - si vous n'y voyez pas d'inconvénient bien entendu - de lire mon «Querelle d'amoureux » (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/querelle-d-amoureux), qui, lui aussi, tente de mêler intimement réalisme et onirisme.

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prijgany prijgany · il y a
En tout cas je n'irai pas non chez Ruquier rencontrer ces deux abrutis qui savent tout, qui ont tout fait, surtout monter des entreprises de démolition. Je pense qu'au bout de 10 mn je leur collerai mon poing sur la figure, ce qu'aurait dû faire j p mocky lorsqu'il était passé ; bref, ce texte est très bien écrit, drôle et émouvant aussi ; voilà pourquoi je vote ; pas pour les deux sots, hein, pour toi.
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Anna Hoser · il y a
Après avoir lu un premier texte j ai eu envie d en découvrir un autre, je n ai pas été déçue j aime votre plume, vous nous emmenez dans des univers différents qui semblent pourtant chaque fois être sortis d un journal intime, avec, en prime quelques pensées "philosophiques" ;-)
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Did Ouv · il y a
Merci encore Anna... Peut être ALEA vous plaira également dans ce cas...
Amicalement.

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Javotte Bombardier · il y a
C'est drôle, j'ai un texte qui se déroule dans le Strasbourg Paris et qui raconte une autre histoire. J'aime beaucou ces lieux d'entre-deux ... Le texte est "L'échappée belle"
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Cajocle · il y a
Mon vote Did
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Claude Moorea · il y a
J'ai bien aimé votre histoire, même si elle est un peu longue, mais cela permet de mieux comprendre tout ce qui se passe dans la tête du personnage. J'ai senti beaucoup de sincérité dans ce texte qui a des passages très émouvants.
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Did Ouv · il y a
Vous avez raison Claude et vous êtes très intuitive, car c'est mon 1er texte, que j'ai écrit l'année dernière, avec ses défauts, mais c'est aussi mon plus personnel je crois.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime bien votre façon de raconter. C'est simple, vous vous adressez à nous comme ça, je ne sais pas comment vous l'exprimer, j'aime cette histoire.
Elle n'est pas parfaite, le coup du rêve non c'est trop facile :))) et puis jouer avec le temps c'est compliqué (j'en sais quelque chose, j'ai un texte en cours là dessus!!!) Je me permets ce petit bémol, mais globalement on ne s'ennuie pas, c'est drôle et émouvant, j'ai bien aimé voilà!

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Did Ouv · il y a
Merci Luc
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Emma A · il y a
J'ai ri souvent à lire votre histoire. Peut-être un tout petit peu trop longue, mais que c'est difficile de condenser ! et cela aurait été dommage de gommer la discussion avec la voisine dans le train... C'est vrai qu'on peut s'étonner de la volonté d'une communauté à rentrer dans le moule en se mariant, mais n'oublions pas qu'il y a des droits qui ne sont réservés qu'aux gens mariés. ils se protègent l'un l'autre ainsi.
C'est quand même l'angoisse cette idée de virus qui ferait perdre la mémoire. J'ai essayé de me demander quel bouquin j'aurais plagié à la place de Robert... pas trouvé...

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Did Ouv · il y a
Merci Emma

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