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L'ile aux sirènes

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FINALISTE
Sélection Public

Il est arrivé par la route des Falaises, un mardi en fin de matinée. En longeant la rue des tavernes, il est allé jusqu’au rivage. Il a regardé la mer qui s’attaquait aux galets et il a écouté leur sanglot éternel. Il a jeté un œil distrait sur les mouettes qui criaient autour de lui. Puis il est remonté sur la digue et il a marché vers l’ancienne piscine aujourd’hui à moitié détruite. Il est resté là un quart d’heure, peut-être plus, devant des pierres brisées et des algues desséchées. Il a ajusté son lourd manteau gris, s’est protégé le visage dans son large col et est revenu vers les tavernes. Il est entré dans la troisième : « le bocal vide.»

La tenancière est surprise de voir entrer chez elle un étranger en cette arrière-saison détestable mais elle se contente de le saluer poliment. La pièce est basse et plutôt sombre. Les murs sont couverts de coquillages, de filets et de dessins de bateaux. Sur une étagère trônent des instruments de pèche, des figurines de sirènes sculptées dans divers matériaux et, au milieu, un bocal rempli d’un sable étrangement coloré, peut-être issu d’une mer lointaine. Accrochés au bar, trois marins pécheurs patibulaires et un poissonnier très propre sur lui discutent le coup. L’étranger s’assied calmement à une table, à proximité du feu qui brûle dans la cheminée. Il reste là longtemps, perdu dans ses pensées. C’est à peine s’il entend arriver la tenancière :
— Pardon, Monsieur. Puis-je vous servir quelque chose ?
L’homme lève la tête, celle d’un quinquagénaire qui a traversé la vie sans que son visage en soit marqué, et reste impassible pour demander le plat du jour avant de retourner dans son monde intime. Au comptoir, les quatre hommes élèvent la voix. La discussion porte sur les mers, sur les plus belles destinations, sur la vie à bord des bateaux. Tout en augmentant le volume de leur voix, les marins en viennent à parler des sirènes. Et le plus petit de tous, celui qui a la voix la plus aigüe et le nez le plus pointu crie subitement :
— Moi j’y suis allé et je les ai vues.
Ce qui provoque aussitôt l’hilarité des autres. Le petit se tourne alors vers l’étranger et le prend à parti :
— Croyez-moi j’y suis allé !
Une lueur étrange passe dans ses yeux sombres :
— C’était il y a vingt ans. J’étais parti sur la Licorne Hardie, le plus beau bateau parti du port, nous avions navigué des mois et des mois. Le capitaine nous a fait traverser le monde entier car il ne voulait pas rentrer chez lui. Il était devenu fou. Un soir, au large d’une côte inconnue, alors que nous avions tous bu la cargaison de rhum que nous devions livrer, le capitaine a mis le feu dans les soutes. J’étais saoul, j’ai plongé dans l’eau. J’ai nagé. J’ai essayé de nager. Devant moi, tant que je pouvais, jusqu’au petit matin. Avant que le soleil ne se lève, une femme est sortie de l’eau, à côté de moi. La plus belle femme du monde. La plus belle de l’univers. Ses longs cheveux blonds ondulaient dans les vagues, elle me souriait comme jamais personne auparavant ne l’avait fait. Et, au même moment, de l’autre côté, une autre femme a surgi de la mer, venant elle aussi de nulle part. Elle était aussi belle que la blonde, ses cheveux noirs et courts donnaient à ses yeux verts une puissance incroyable. Elles m’ont pris dans leur bras et elles m’ont porté jusqu’à la plage, au pied de leur village. J’ai vécu là trois semaines, les plus beaux jours de ma vie. Elles étaient toutes belles, leurs voix étaient délicieuses. Je n’ai jamais mangé de repas plus savoureux que dans leurs huttes. C’était le Paradis.
L’étranger écoute très attentivement. Il va répondre lorsque les trois autres rient aux éclats. Ils ont déjà entendu cette histoire des centaines de fois. Le plus grand reprend son souffle puis se tourne vers l’étranger :
— Et trois semaines plus tard, les secours l’ont retrouvé, mort saoul dans un café du port, amnésique !
Le petit marin maugrée et s’emporte. Les autres le calment en lui offrant un autre verre. L’étranger attend que le silence revienne et, entre deux bouchées du poisson frit que la tenancière vient de lui servir, il prononce distinctement :
— Moi je suis allé dans ce village. Je n’étais pas saoul et j’en suis revenu.
Sa voix est ferme, sans hésitation. L’étranger termine son repas, comme si de rien n’était.
La tenancière revient près de lui et dépose un pichet de vin. Ses yeux bleus translucides semblent amusés :
— Vous les avez vues, c’est vrai ?
Il opine de la tête, silencieusement puis il demande s’il est possible de louer une chambre pour quelques jours. La tenancière lui tend une clef et lui indique l’emplacement de l’escalier qui conduit aux étages. L’étranger salue poliment l’assemblée et prend congé.

Le lendemain matin, l’étranger retourne vers la vieille piscine détruite puis il prolonge sa balade sur la plage, bravant le froid. Il s’assied et il jette aux mouettes des morceaux de pain en les regardant distraitement se chamailler et crier. Vers midi, il se dirige vers « Le bocal vide » et entre dans la taverne. La tenancière le salue poliment et lui propose le plat du jour qu’il accepte aussitôt. Le feu est plus faible qu’hier alors l’étranger s’assied devant la cheminée. Il grelotte. Sa mine est grave. La jeune femme s’approche de sa table et y dépose un bol fumant :
— Tenez, une bonne soupe chaude, ça vous réchauffe un homme ! Et ce n’est pas n’importe quelle soupe. C’est la recette de ma propre mère qui elle-même la tenait de sa mère et ainsi de suite depuis cinq générations.
Elle se tourne vers l’étagère et désigne de la main une galerie de portraits placés autour du bocal de sable, derrière les licornes. Elle sourit :
— Et je suis Mathilde, la dernière héritière et seule survivante. Pour vous servir la meilleure soupe de la région. Bon appétit, Monsieur.
L’étranger enserre le bol dans ses mains glacées et sourit à son tour :
— Enchanté Mathilde, moi c’est Jean. Je me réjouis de boire cette soupe.
La porte s’ouvre : les trois marins et un vent froid s’engouffrent dans la taverne. Ils réclament aussitôt leur boisson habituelle puis le marin le plus grand apostrophe l’étranger :
— Un petit verre avec nous ?
Jean soulève légèrement l’épaule gauche et accepte. Les trois marins s’installent à sa table, contre la cheminée. Ils grelottent, eux aussi. Quatre chopes atterrissent sur la table en bois. L’étranger boit calmement sa soupe tout en écoutant les trois marins se présenter et, lorsque vient son tour, il répond qu’il a lui aussi longtemps voyagé sur les mers au départ du plus grand port du pays.
— Puis un jour, j’ai renoncé à tout cela. La mer me fatiguait, le vent me glaçait et je ne trouvais aucun plaisir à voir le soleil se coucher dans les ondes. Vous connaissez ça, vous aussi ? Cette lassitude qui s’installe, port après port. On peut prendre un vague plaisir à découvrir une nouvelle cité mais partout on retrouve les mêmes quais, les mêmes hôtels, la même nourriture... J’ai préféré jeter l’ancre, pour toujours.
Mathilde écoute depuis le comptoir. Elle intervient subitement, sa voix mélange la douceur et la tristesse :
— Mais les Sirènes alors... Vous ne voulez plus les revoir ?
Surpris, Jean lève le regard vers la tenancière :
— Elles sont si loin maintenant.
— Mais connaissez-vous le chemin ? Pourriez-vous y retourner ?
— Oui, je connais le chemin mais ne m’en demandez pas plus, je ne peux pas le partager, je l’ai juré.
Le petit marin intervient à son tour pour rappeler que lui aussi a été contraint de jurer de ne jamais révéler l’emplacement de l’Ile des Sirènes. Ce qui fait ricaner les autres.
Mais il insiste en se tournant vers Jean :
— N’y a-t-il pas à l’entrée de la baie, une grande colline en forme de tortue ?
L’ambiance s’envenime rapidement. Mathilde préfère mettre tout le monde dehors et fermer son établissement. En franchissant la porte, Jean ajuste son col et marmonne :
— Si, il y a une colline en forme de tortue.
Les trois marins disparaissent rapidement et Jean se retrouve seul dans la rue glacée. Il n’est pas encore très tard, il retourne donc sur la digue, malgré le froid. Peu avant la piscine détruite, il entend une voix derrière lui, c’est le petit marin. L’homme est essoufflé. Il bégaie :
— Monsieur, je voulais vous dire merci. Vous m’avez sauvé la mise. Ils n’avaient jamais voulu croire que j’étais allé sur l’Ile des Sirènes. Je vous en prie, appelez-moi Thomas et acceptez mon amitié.
Jean lève les yeux au ciel :
— Allons, Thomas, tu sais tout de même que ce n’est pas vrai. Mais cela ne m’empêchera pas d’être ton ami.

Le lendemain matin, Jean se rend à la poissonnerie, au cœur du village. Dès qu’il le reconnaît, le patron, derrière son comptoir, pointe son couteau vers lui. Il demande le silence aux quelques clients présents puis, d’un air solennel :
— Mesdames et messieurs, voici un homme qui est allé sur l’Ile des Sirènes. Qu’il soit le bienvenu chez moi.
Jean lève les deux mains et sourit, un client plus jeune applaudit en sourdine. Une femme ricane : « Ah ! C’est donc vous ! Je vous imaginais plus athlétique. ». La porte s’ouvre et Mathilde, protégée par un lourd manteau vert, entre et salue amicalement Jean. Elle regarde l’étalage et se régale déjà du repas qu’elle va préparer avec le saumon qui la regarde d’un œil mort. Elle se place près de Jean, l’effleurant presque, et lui murmure :
— Pensez-vous que ce saumon soit allé lui aussi près de leur Ile ?
Jean fait la moue et agite légèrement la tête de gauche à droite :
— Non, il y serait resté !
Et elle complète, taquine :
— Vous avez raison, c’est tellement plus malin de venir mourir ici.
C’est au tour de Jean de se présenter devant le poissonnier. Il achète quelques crevettes puis murmure, en croisant Mathilde :
— Je ne mourrai pas ici, mais chez moi, à Jolibois. A propos, je ne rentrerai que tard ce soir, je vais marcher jusqu’au port du Nord.

Avant de gravir la falaise, Jean s’arrête de longues minutes près de la piscine détruite, pour regarder l’eau et écouter les mouettes. Il semble dire quelques mots, peut-être aux oiseaux, peut-être à un fantôme, sans se rendre compte que Mathilde, cachée derrière un arbre, l’observe. La nuit est tombée sur la ville. Dans la chambre qu’il loue à l’étage de la taverne, Jean, après sa promenade, s’est couché sur le lit et il somnole. La pâle lumière de la lune éclaire le modeste mobilier. On frappe à sa porte. Il se lève, ouvre et découvre Mathilde. Cette dernière titube légèrement, sa voix est faible. Inquiet, Jean la fait entrer et lui propose son unique chaise. Mathilde s’assied et respire rapidement. Il s’inquiète :
— Que s’est-il passé ? Rien de grave ?
Elle agite sa tête puis le regarde droit dans les yeux :
— Tu... tu as bien dit Jolibois, c’est là que tu habites ?
— Oui, oui, c’est mon village, depuis toujours...
— Tu étais déjà venu dans notre village, n’est-ce pas ?
— Il y a très longtemps, oui.
— Je m’en doutais. Viens avec moi...
Elle l’entraine dans la partie privée du bâtiment et le fait entrer dans une chambre, celle d’un enfant, d’une fille probablement s’il se fie aux couleurs des décorations. Mathilde ouvre le tiroir du petit bureau et en tire un vieux cahier. Elle l’ouvre et tourne les pages rapidement puis elle s’arrête, quelques pages avant la fin. Elle lit, d’une voix tremblante : « Aujourd’hui, je me suis installée sur la digue, non loin de la piscine, pour vendre mes bijoux. Une heure avant midi, un garçon est venu, le plus beau garçon que j’ai vu dans toute ma vie. Il m’a acheté un bocal, avec une sirène, celui que j’aimais le mieux. Il m’a dit que c’était le plus beau et j’ai souri. Je crois que j’étais toute rouge. Il m’a dit qu’il reviendrait. Je dois t’avouer maintenant, Cahier Secret, qu’il est venu dix jours de suite, il a une petite tache sur le bras, en forme de tortue, c’est mignon. Il s’appelle Jean et il habite Jolibois. Il m’a juré qu’il reviendrait après les vacances. »
Les derniers mots sont prononcés avec une infinie tristesse et les pleurs reprennent. Jean soulève la manche de son pull et dévoile sa tache de naissance, une petite tortue. Mathilde pose un doigt, puis deux, et caresse la tortue :
— C’est donc toi. Pourquoi n’es-tu jamais revenu ?
Posant la main sur son cou, infiniment tendrement, il murmure :
— Ce voyage, je l’ai fait cent fois, mille fois peut-être. Mais ce n’était pas possible à l’époque, je n’avais pas les moyens de voyager. Je te jure que j’ai pensé à toi sans cesse depuis lors. J’ai gardé ton bocal tu sais, la plus belle de toutes les œuvres. Les couches de sables coloriées sont restées longtemps l’une sur l’autre formant une sirène, puis peu à peu les couleurs se sont détériorées, se transformant en un gris étrange. Toi tu as été ma vraie sirène. Et c’est pour te revoir que je suis venu ici, j’ai cru que c’était toi mais tu as changé ton prénom et j’ai eu un doute... Je suis si heureux de t’avoir enfin retrouvée.
Il veut l’embrasser mais elle se soustrait et pose un doigt sur les lèvres de Jean :
— Attends Jean, attends, je dois te montrer quelque chose, viens avec moi. Habille-toi et viens.

Sans réfléchir, il la suit dans les ruelles étroites qui grimpent vers la campagne. Il n’ose rien dire. Ils marchent un quart d’heure puis longent un mur. Elle s’arrête devant une grille qu’elle ouvre dans un grincement sinistre. Ils entrent alors dans le cimetière. En contrebas, loin, dans une brume éclairée par une lune décroissante, la mer roule sur elle-même. Le pas de Mathilde est rapide, elle s’immobilise devant une petite tombe et dit, dans un sanglot :
— Lis toi-même... C’est trop pénible pour moi.
Jean a déjà compris mais il se penche pour lire à faible voix :
— Christelle...
Puis il se relève, ouvre les bras, et entoure Mathilde :
— Mais que s’est-il passé ?
Mathilde l’enlace à son tour :
— C’est la mer, c’est la mer qui l’a prise. Là, tu vois en contrebas ? Près de la vieille piscine ? Elle s’est aventurée trop loin dans l’eau. Son corps n’est revenu que le troisième jour...
Jean serre Christelle dans les bras :
— Je suis désolé, tellement désolé...
Mathilde ferme les yeux :
— Tu me conduiras à l’Ile aux Sirènes ?
Jean regarde la mer, par dessus l’épaule de Mathilde :
— C’est ici, Mathilde, ça a toujours été ici.
En contrebas, sur l’île artificielle de la piscine détruite, quelques mouettes posent leurs pattes dans le sable.

PRIX

Image de Eté 2017
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Elena Hristova · il y a
votre texte a ravivé mes vieilles croyances à l'île aux sirènes, on paradis perdu auxquels certains humains ont toujours aspiré
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Camille Dermonne · il y a
Ouh la la gros spleen, mon FX ....
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Clément Dousset · il y a
joli récit qui égrène sa mélancolie douce entre rêve et désillusion...
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Iméar · il y a
Belle histoire. voté. Si vous avez un instant, vous pouvez passer lire ma nouvelle, je viens d'arriver sur le site. http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/crever-sur-un-lit-de-barracudas
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Fred Panassac · il y a
Les sirènes sont de grandes séductrices. Cette mystérieuse histoire pleine de nostalgie m'a séduite !
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Klelia · il y a
Une jolie histoire qui cache une grande douleur
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Lucianna Galetta · il y a
Bonne chance monsieur Heynen ! Super nouvelle !
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Nadine Blocq · il y a
J'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir. J'ai commencé à lire et plus j'avançais plus j'avais envie de connaître la suite,splendide ,merci pour ces moments de rêve.À quand un nouveau livre
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Jocelyne Sarkis · il y a
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Christine Lrge · il y a
Voté.
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