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L'île aux enfants

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Josy finit de dresser le couvert du lendemain. Pas franchement à l'aise Josy. Pas franchement ! Parce que Gros Nounours est là. Accoudé au comptoir. Elle lui avait pourtant dit de ne pas s'pointer sur son lieu de boulot. N'en fait qu'à sa tête çui'là ! Il est pas méchant. Il est pas bête. Pas plus qu'un autre. Et pi, ses gros bras plein de tatouages, ça la rend folle Josy ! Elle aime s'y blottir, elle aime les caresser. Et pi, y'a toujours un moment, dans l'désir, où quand ils la saisissent un peu brusquement, ils lui font grimper l'échelle et l'envoient en l'air, dans le ciel. Le septième ou n'importe quel aut'. In the sky la Josy ! C'est pour ça qu'elle préfère Gros Nounours à son lapin de tous les jours. Et pi faut dire que le lapin, il a pris des airs de chasseur ces derniers temps...

M'enfin qu'est-ce qui fout là ? Il est quatre heure de l'après-m', devrait pas être sur son chantier ? Si. Non en fait, il doit avoir débauché parce qu'il'n'tourne pas au café !

- « Josy ! Viens donc voir un peu c'qui s'passe au bar !

Ah ben ! Si l'patron s'en mêle... L'patron, c'est pas la fine mouche. Ou alors, la mère mouche, elle s'est accouplée avec un bourdon et y'a tout pris d'son père :

« Dis donc, tu l'connais l'gars, là, au bout du comptoir ?
« Ouaip !
«  T'sais qu'il est pas en train d'me d'mander ?... si toi et moi... Enfin... Enfin tu vois quoi !
« Ouaip !
Comment qui s'appelle ?
« Bertrand.
« Bon ben... Bertrand, tu lui causes cinq minutes et hop, tu lui fais comprendre qu'on a not' lot d'emmerdes pour la journée, alors qu'il peut remballer les siennes ! Il est déjà à son quatrième demi .
«  Heéé ! Patron, tu peux me r'mette ça s'toplait ?!
« ...
«  Hep ! Patron ! Tu traînes un peu la patte ! Tu traînes pareil su' la Josy ?!

Et voilà, voilà, voilà... Fous deux ours polaires sur la même banquise avec une seule femelle et c'est l'réchauffement climatique direct !

C'est l'patron qui embraye.Il dit rien. Il passe juste de l'aut' côté du bar. Et du haut de son mètre quatre vingt-cinq en forme d'oeuf de Pâques, il saisit le Bertrand par l'col bac, et lui fout une mandale. Sonné Gros Nounours ? Nan...Juste en train de réaliser que l'bar à Josy c'est pas l'Ile aux Enfants, et que Casimir, il aime pas être chatouillé. Alors, comme il est malin, le Bertrand, il chatouille encore un peu.

« Ben dis ! C'est qu'ça doit êt' vrai c'que j'crois, pour qu'tu réagisses comme ça, hein ? Mais c'que t'as pas compris, c'est qu'moi, j'l'aime Josy et j'la baise bien en plus, pas com....
Bing !
Oh ! Merde ! Lui a pété l'nez !

Bon Josy, dans ces cas-là, elle va chercher du monde. Il lui a toujours dit l'patron d't'façons : « Si un jour, ça dégénère dans mon bistrot, tu t'emmêles pas ! Tu vas chercher du monde ! »
Bon, pas besoin d'chercher trop : Y'a Paulo et l'Dédé qui sont d'jà sur place. A trois, ils foutent Gros Nounours dehors. Mais Gros Nounours, il a toute sa bande qui bosse dans la rue, sur l'mur de Madame Machin, au 33. Et quand ils voient que Nounours commence à s'faire péter les arcades, ils s'ramènent... A trois aussi.
Commence à être un peu l'bordel sur l'Ile aux Enfants et ça commence aussi à pisser l'sang !

Josy, elle s'affole pas. Elle a encore toute la salle de devant à dresser. Elle raccroche son tablier. Vont bien finir par se calmer.

Quand Marvin rentre du Lycée, il prend la rue Saint-Martin. A vélo, c'est plus prudent. Non pas qu'il respecte ce que sa mère lui dit, mais il s'en est rendu compte tout seul. Car sur la rue Saint-Martin, les trottoirs sont plus larges et son vélo peut mieux zigzaguer entre les piétons.
Il rêve un peu, Marvin. Il a son MP3 sur les oreilles et Ophélie lui a avoué tout-à-l'heure qu'elle le kiffait grave. Il n'y avait jamais pensé à Ophélie. Parce qu'elle est blonde et que les blondes... mais elle est rudement bien gaulée quand même ! Mais il croyait qu'elle sortait avec Alex, alors... Ben, alors rien... C'est juste trop cool d s'faire kiffer.
Il remonte la rue à toute vitesse parce qu'il est branché sur SkyRock. Mais qu'est-ce que c'est chiant ces travaux au niveau du 33 ! Quand est-ce qu'ils vont l'achever l'mur de Madame Dupouy ?
Oh ! Mais qu'est-ce qu'il s'passe de l'autre côté ? On dirait qu'y a du grabuge ? Mais c'est Dédé !... Celui qui vient de s'faire cogner là et qui tombe lourdement sur le pavé ! C'est dédé ! Putain... l'après-m... les mecs... Faut arrêter la bibine à c't'heure là ! C'est l'heure du goûter !
Marvin a envie de rire mais quand même, il refuse de passer devant là, comme ça. Non assistance à personne en danger, en première, sa mère ne lui pardonnerait jamais ! Alors, un coup de guidon vers la droite, rétropédalage et hop !
Josy surveille de derrière les carreaux. Elle sourit. Finalement, d'jà du temps d'son père, Marcel Bazoin, Le Marcel Bazoin, c'était comme ça !Les gars du bâtiment, ils bossent ensemble et ils sont solidaires. «  On est né avec des poings, ce s'rait con d'passer sa vie à s'les serrer dans les poches» qu'il disait. Bosser, ou cogner sur la tronche de ceux qui leur r'viennent pas, on dirait qu'ils savent faire qu'ça ! Heureusement, elle n'a pas élévé son fils dans c't'esprit là. Et oui, lui, l'aura son bac au moins.
Ah, ben tiens ! Vlà les flics ! Un bon coup de M. Propre sur la banquise, vlà qui va rappeler à tout l'monde qu'y a encore un peu d'ozone sur terre !
Mais qu'est-ce qu'y font ces cons ? Ils pilent. Là, en pleine rue ? Mais qui les a appelés ? Z'ont eu l'temps d'être prévenus du foutoir ?
Bon ben... c'est l'moment d's'emmêler. Josy pose son torchon. Elle tire son paquet d'clopes de sa poche, puis une clope de son paquet d'clopes pour prendre l'inspiration... Va falloir causer... Et puis, elle sort.
Là, en un flash, elle voit le rétropédalage, le coup d'guidon, et la voiture jaune qui sort de son stationnement. Elles comprend pourquoi les flics pilaient. La voiture jaune, elle a déboîté sans faire gaffe c'te conne ! Bonjour les flics, mauvaise l'amende !
Rétropédalage, coup d'guidon et l'gamin sur l'capot . Josy jette sa clope. Elle hurle. Elle court.
- « Appelez les pompiers !

Elle hurle mais elle n'entend plus rien. Plus la bétonnière d'vant le mur de Madame Machin. Plus les klaxons. Plus les moteurs. Plus la musique qui sort par une portière ouverte.
- « Appelez les pompiers !

Plus la sirène des flics. Plus le silence des bisounours qui ont stoppé net de s'fout' sur la gueule.
- « Appelez les pompiers !
Elle s'agenouille sur le bitume et prend la tête du gamin dans ses bras.
- « Ne le touchez pas Madame ! Vous risquez de l'blesser !
Mais qui a dit ça ? Mais il est blessé là dj'à Ducon !
- «  Appelez les pompiers !
« Ils arrivent M'dame. On les a prévenus. C'est votre fils ?
Oui... enfin non... enfin ça pourrait... Faites qu'et'chose !
C'est fait M'dame. Mon collègue est secouriste !

Le collègue en question est effectivement en train de couvrir le gosse. Un autre ramasse le vélo et fait la circu.
«  Venez avec moi madame . Laissez faire la police !

L'ouïe revient à Josy. La sirène. Des pompiers c'te fois. Et puis la vue aussi. Et ce qu'elle voit, elle veut pas l'voir. Ca lui arrache le cœur. Lui tronçonne les jambes. Lui saccage les tripes. Le gamin s'évanouit quand les pompiers l'embarquent.
Elle revient maintenue par les épaules, dans les bras d'un policier.
- « Ca va M'dame ?
«  Oui... Non... Ben Non ! Vous voyez bien que non ! Ca va aller l'petit ?
« On n' sait pas. On vous tiendra au courant.
Et il la laisse là. Devant l'bistrot. Elle y rentre en écrasant sa clope abandonnée sur le trottoir mais toujours allumée. Elle est sonnée.
- « Ben ma Josy... T'en fais une tête !
Il a une tronche Gros Nounours ! Là, c'est plus Casimir, c'est Gloubilboulga !
- « Pourquoi qu't'as pas appelé les pompiers Nounours ?
« Ben quoi... J'ai rien... ça va... J'ai vu pire !
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