L’hôtel du dernier songe

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Je remarquai aussitôt que mon client n’était pas d’humeur badine. Loin s’en faut. Il m’indiqua la voiture garée devant le gîte .Il paraissait inquiet et regardait partout ; c’étaient des regards perçants qui traverseraient les murs si mes murs n’étaient pas ce qu’ils étaient, en pierre véritable, vieux de plusieurs siècles et qui certainement n’étaient pas du genre à s’effriter ! L’hôtel donnait sur une vaste cour où pouvaient se garer les voitures. La voiture de chaque hôte avait son emplacement privé. L’entrée de l’hôtel affichait sur le mur de pierre un nom gravé de lettres en fer forgé ; le nom est resté, je ne l’avais pas changé lorsque j’avais acquis l’ensemble de l’hôtel et ses dépendances. Toute l’habitation en pierre rouge foncé, brunie par endroits par les intempéries était entourée d’immenses jardins et d’arbres centenaires. Le paysage plaisait aux touristes par son allure sauvage. L’endroit était situé dans la campagne sans être isolé des villes avoisinantes et j’avais donné tout le confort moderne à l’habitation qui bénéficiait de toutes les commodités technologiques. Le réseau Internet était accessible ; dans chaque chambre, il y avait les services habituels de téléphonie et de télévision. Des bains bouillonnants, un bar rempli, un petit secrétaire et des prospectus complétaient l’ensemble des produits proposés. Je n’étais pas peu fier des nouveaux aménagements que j’avais apportés à mon gîte de vacances.
Il fallait arriver de la gare en voiture par des routes sinueuses qui longeaient le sous-bois et les halliers touffus. Les repas se prenaient dans la grande salle commune et j’offrais quelques menus divertissements comme des promenades à cheval sur les sentiers forestiers. On pouvait pratiquer un peu de pêche, de la navigation sur le lac. Des fêtes pouvaient être organisées sur les vastes pelouses du jardin. Une ferme voisine acceptait les visites et faisait faire le tour de son enceinte au milieu des animaux familiers. Je fus brusquement ramené à la réalité :
-« Est-ce que l’hôtel a été construit depuis longtemps ? me demandait mon client qui avait retrouvé l’usage de la parole. Je l’avais si peu entendu que je fus surpris de l’intérêt qu’il prenait à découvrir son environnement . Il avait paru si absent, si distant, si lointain qu’il me paraissait descendre d’une gravure d’antan.
- Cela va faire dix ans déjà que je le possède. Je l’avais acheté à l’ancien propriétaire qui l’avait mis en vente avant sa mort. Il l’avait en sa possession depuis très longtemps, c’était même un bien de famille à ce que j’ai cru comprendre ; j’ai gardé le nom et l’ensemble des bâtiments tels qu’il les avait agencés mais en ajoutant les dernières innovations en matière de confort et de commodités. Vous avez accès à tous les services de communication.
- J’ai vu que vous avez une aire de jeux près de la mare.
- C’est une petite crique que j’ai en effet aménagée.
L’homme regarda partout sans rien dire. Il cherchait ses mots. Je le devançai.
-« Les repas sont servis à des heures imposées pour faciliter le service. Souvent après le déjeuner, les hôtes aiment bien se promener dans le jardin ou se rendre en ville. Nous avons une navette qui dessert la ville la plus proche ainsi que la ferme avoisinante.  »
L’homme hocha la tête. Je relus sa fiche. Il venait de l’étranger et vivait à l’étranger. Tout portait à croire qu’il s’offrait quelques petites vacances dans cette contrée reculée plutôt isolée et qui n’avait été restaurée que par les circuits touristiques.
L’homme reprit soudain :
- Ya t il encore des maisons voisines comme la vôtre ?
- Il y en a une. C’est une ferme que nous faisons visiter sur rendez-vous ou sur inscription.
On peut s’y rendre par la navette, ou à cheval ou à pied mais c’est une véritable marche et on vous prépare un pique nique.
- Il y avait une maison par ici. A-t-elle été transformée ?
- Oui, ce sont désormais des petits logis que nous proposons aux familles nombreuses. »
Je le vis opiner de la tète, très doucement comme s’il se rappelait quelque chose. Il semblait plongé dans un rêve. Il examina à nouveau le salon, s’attardant sur chaque objet, avec lenteur
Il monta le grand escalier. Il n’était plus tout jeune. Ses cheveux blanchissaient. Ma foi, si je devais le décrire, je dirais sans hésiter qu’il nous arrivait de loin et cela voulait tout dire, patriarche ou touriste, baroudeur ou aventurier, que sais-je, il émanait de lui ce fluide qui permet de tout imaginer.
Dans la chambre, Rodolphe s’assit à son bureau, regarda longtemps par la fenêtre puis ouvrit sa mallette. Il en sortit un carnet noir, recouvert de cuir noir. Il se pencha et pendant un moment, il ne bougea plus, plongé dans son écriture :
« Je n’ai pas pu résister à l’idée que je pouvais te sentir encore près de moi si je revenais tout simplement vers le lieu de notre première rencontre. Je te le dis tout bas, ma douce, je suis dans ta maison. Je viens d’y entrer. Ma voiture, je l’ai laissée sur le sol gris du parking. J’étais venu ainsi, en voiture, avec mes parents, souviens t-en. La fenêtre par où tu regardais furtivement, je n’ai pas pu m’empêcher de la regarder encore. Y a t- il quelque chose de changé encore ? Tout a changé, ma tendre, tout sauf les fleurs, l’herbe folle, les bois, les grands arbres feuillus penchés au dessus des têtes. Le ciel si bleu n’a pas cessé d’être bleu. C’est en le contemplant que je me suis rappelé combien mon cœur battait la chamade ce jour où nous devions nous rencontrer par l’entremise de nos parents. Nous avions eu droit à quelques regards dans un salon que je n’avais pas bien visité à l’époque mais la pendule a égrené son tic tac monocorde, la pendule a figé le temps. Je ne me souviens que de ces coups sourds qui brisaient le silence de la pièce. Tu ne disais rien et je m’évertuais à prononcer des mots comme on prononce les vœux d’engagement. Ah ! Si j’avais su ce jour là que je m’étais engagé pour l’éternité, j’aurais préparé mon cœur à cette ample et vaste mission. Mais je ne savais rien, ni toi, ni moi, nous ne savions rien de ce qui allait nous arriver. Quand ils nous ont dit que le jardin valait le détour, je crois que nous n’attendions que cela. Nous échapper des regards curieux qui pesaient sur nous. Nous nous échappâmes. Le jardin couvert de fleurs, de massifs formés avec soin, ciselés avec art par tes soins permanents croulait sous des roses sauvageonnes, brillantes de gouttelettes d’eau, ce jardin, je l’avais parcouru, en ne regardant que ta longue chevelure bouclée, les plis soyeux de ta robe simplement ajustée. Que reviennent ces moments précieux, qu’ils reviennent dans leur candeur première et c’était ce que je voulais retrouver en revenant ici, quarante ans après, seul, irrémédiablement condamné. Car vois-tu, c’est là que je mourrai. Je n’en ai pas pour longtemps, les médecins m’ont laissé quelques jours, un mois peut-être si je parviens à supporter mes douleurs. Si je pouvais revivre notre joie, nos premières hésitations, je pourrais partir heureux, sans remords... »
La pendule sonna les huit coups du dîner. J’avais prévenu ma clientèle que tous les hôtes prennent leurs repas entre dix neuf heures et vingt-deux heures.
La nuit tombait vite. Je vis descendre mon dernier visiteur qui s’arrêta devant la vieille et lourde pendule en bois qui égrenait nonchalamment ses coups ; c’était un des ornements les plus anciens de l’habitation ; la vieille décoration datait des premiers habitants et je l’avais conservée sans même y penser car la pendule n’avait jamais été déplacée, imposante et digne comme une tour de pierre fichée dans l’angle du mur du couloir. De voir mon visiteur contempler longuement cette antique relique me fit penser que j’avais laissé traîner certaines vieilleries dans les recoins et autres couloirs où elles paraissaient ne gêner personne. Il y avait ce meuble en bois massif tout en longueur et qui servait de portemanteau, d’armoire ou de vestiaire placée devant l’entrée, enchâssée dans le mur à tel point qu’il en faisait partie intégrante.
Rodolphe Karadec resta encore devant la pendule. Si cela ne tenait qu’à moi, je l’aurais pris pour un agent chargé de faire des recherches sur les vieux meubles pouvant celer des trésors . J’ai moi- même une imagination galopante ! La fiche de mon client ne livrait rien d’autre que ce nom aux résonances brumeuses. J’aurais voulu savoir un peu plus sur lui. Il m’intriguait. Il dégageait une aura de mystère qui renvoyait les échos étouffés d’une lointaine souffrance ; je sentais tout cela flotter autour de lui et songeur, je me laissais captiver par des images surgissant doucement de la vieille bâtisse pour me rappeler qu’il fut un jour où tout ceci n’était pas à moi. Je n’avais jamais cherché à m’étendre sur les zones voilées de mes nouvelles terres. Le jardin avait de quoi regorger de nombreuses cachettes d’enfant. Brusquement, je me suis mis à le considérer différemment cet hôtel restauré par d’énergiques coups d’abattage sauvage. L’entrée était très belle avec une allée de chênes dont la voûte aurait fait le rêve de plus d’un contemplatif. Mais il avait fallu trancher dans le vif pour poser le dallage du parking, son bétonnage et son bitume. La porte de l’entrée avait été modifiée. Le jardin avait été redessiné pour en faire un jardin d’agrément de sorte que les visiteurs avaient leurs pistes balisées, des sentiers rectifiés par le savoir faire d’un paysagiste que j’avais engagé. La petite mare, seul élément suranné avait été laissée à la nature vierge et folle. L’eau était si claire, si transparente qu’elle avait troublé plus d’un visiteur. Les réflexions qui en avaient été faites m’avaient conduit à laisser la mare comme elle avait toujours existé. Je pouvais comprendre que la mare avait été le théâtre de bien des rendez vous d’enfants rieurs ou effrayés par l’émergence d’un premier frisson amoureux. Des récits couraient sur les bords de la mare mais je n’avais pas l’âme rêveuse et vagabonde ; je n’y avais pas prêté attention. L’endroit avait de quoi nouer l’estomac. J’avais juste fait ajouter des bancs en pierre sur les bords des berges glissantes.
Rodolphe Karadec s’assit enfin à une place libre. C’était une petite table servie pour deux personnes et que j’avais ornée en son centre d’un vase de fleurs sauvages. Il y en avait à foison alentour. J’en ramenais souvent de mes promenades matinales.
La salle était joliment décorée avec ses petites lampes et ses bougeoirs dorés comme si l’alliance de deux époques réconciliait des familles longtemps désunies. Le service était simple ; j’avais pris le pli de servir des plats du pays, connus, appréciés des gourmets et des habitués ; des plats que l’on mijotait depuis toujours dans la région. Je vis mon client se resservir deux fois d’un même plat de pommes de terre gratinées au four. Il but deux verres de vin lentement en observant attentivement les tableaux accrochés aux murs, la finition des dessertes, les moulures des portes qui ont été restaurées, les lustres en cristal qui s’entrechoquaient encore quand le vent soufflait trop fort et c’était pour apprécier cette magie que je les avais conservés. Les rideaux de taffetas rebrodés de motifs anciens claquaient à la moindre rafale de vent ; les journées d’automne avaient cet air ténébreux qui nous ravissait, nous les habitants du coin. C’était l’heure propice aux légendes et la région essaimait de chroniqueurs et autres écrivailleurs en quête de la trouvaille susceptible d’émouvoir les lecteurs abonnés aux détails inhabituels propres à enflammer les imaginations.
En matière de récits fantastiques, la région abondait d’anecdotes plus ou moins troublantes, chacune ayant ses personnages et son historique. De très vieilles familles vivaient encore sous le coup de drames et de tragédies qui se répercutent sur des générations affligées par de vieilles querelles indomptées. Ces rancunes tenaces donnent à l’ensemble des terres un caractère mystérieux. Elles dévorent les regards d’un pli profond et gris qui confère aux visages une fixité mélancolique. Mon client avait tout de cette mélancolie.
« Je suis allé me promener ensuite ; le dîner m’avait fait penser à nos dîners tranquilles quand tu te contentais de manger en silence pendant que j’aimais te regarder. Sais tu que j’ai repris deux fois de ces fameuses pommes de terre gratinées, la seule recette disais- tu que tu savais faire pour me taquiner ; puis mes pas m’ont conduit instinctivement auprès de la mare que nous avions rebaptisée la mare aux galets. C’était notre jeu que de lancer des petits cailloux dans l’eau et de nous extasier sur les millions de pellicules de gouttes qui s’éparpillaient sur les berges où nous étions tranquillement couchés. Période bénie où tout semblait féerique, quand même les petites fleurs semblaient vouloir nous tendre la main ! S’il y avait des elfes autour de nous ces jours là, je les aurais conviés à notre grande parade de l’amour. Je me souviens de la peur qui se tapissait en nous et que nous cachions vaillamment. La peur de décevoir l’autre, la peur d’être surpris, la peur d’échouer dans les grands projets que nous échafaudions sans cesse quand nos gestes se joignaient, quand même nos pensées se rejoignaient. De cette peur, je ne me souviens que d’une chose : qu’un jour, nous ne puissions plus nous voir. Jamais pourtant je n’ai pensé à la mort mais plutôt aux mille et un obstacles qui nous retenaient à cause des raisons avancées par nos familles. Comme elles se sont déchirées et comme je t’ai consolée quand tu t’es enfuie pour te réfugier dans mes bras ! T’en souviens tu, ma douce et comme ce chant monte encore en moi lorsque la seule promesse échangée a été de ne jamais nous séparer ! Mais la mort, qu’est ce donc que la mort, et combien je suis heureux aujourd’hui de dire que la mort me rapproche enfin de toi ! Quand tu tombas inerte dans mes bras, terrassée par la maladie et les fièvres, quand rien n’a pu te sauver, et qu’en te répandant l’immense amour dont j’étais plein, tu reculais néanmoins dans d’obscures ténèbres, j’ai su que le moment était venu d’accepter qu’on nous sépare. Vois tu, nous nous étions acharnés à ce qu’ils ne viennent pas nous séparer avec leurs sermons odieux de mésalliance, d’absence de titres et de richesses, nous les bravions du haut de notre amour indomptable, nous les gênions par notre si belle et
si légère insouciance ! Et voilà que la mort nous a séparés, cette mort dont je ne sais rien. Je ferai aussi un tour dans cette ferme qui nous a recueillis un moment avant que nous partions ensemble vers ces horizons qui nous ont servis de nouveau monde.
Ah ! Ce vieux monde que nous avions quitté, ma douce, est toujours tapi au coin des vieilles pendules, des vieux tableaux et des armoires aux pieds disjoints. Comme ils nous observent et comme ils pleurent de rester ainsi, immuables, incapables de s’approcher de notre liberté ! Je n’avais pas compris ces chaînes monstrueuses qui nous rattachent à notre enfance. Je les entends mieux cliqueter, heureux de m’en être défait. Le véritable bourreau, c’est le temps et c’est le temps qui nous ligotait. De ce temps, qu’ai-je à demander maintenant sinon de pouvoir arriver à toi. Ne crains rien, ma douce et tendre, je viens, je viens à pas hâtifs et cette fois rien ne pourra plus nous séparer »
Mon client eut l’air absent quand il descendit le lendemain. Le petit déjeuner était servi à des heures matinales. Les randonneurs avaient besoin de partir rapidement et nous avions un service qui contentait les lève-tôt comme les gros dormeurs. Rodolphe Karadec avait pris un sac à dos et me demanda le pique nique adapté à la promenade qu’il voulait entreprendre.
Je le vis s’éloigner mais c’était comme si je voyais s’éloigner un fantôme qui avait pris ses pénates quelques jours chez moi pour mieux se décider à prendre le large. Il faut dire qu’il ne fut pas plus loquace les autres jours et qu’il passait devant mon comptoir chaque jour avec un peu moins de mots. Et puis il n’y eut plus de mot du tout et il me régla son séjour sans mot dire. Je ne le revis plus.

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Flore A. · il y a
Un retour quarante ans en arrière pour retrouver dans un lieu des émotions partagées à cette époque là...
On essaie quelquefois de revivre des moments du passé, on les revit de façon si peu différente que c'est troublant. Bravo pour cette nouvelle si bien construite, je suis admirative.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Flore