L'homme sans ombre

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Bonjour, après des années dans la communication, je me suis reconvertie comme "instit" et mon métier me comble. C'est dans le cadre d'un atelier d'écriture que j'ai rédigé ces quelques ... [+]

Tristan savoure sa grasse matinée, il s’étire voluptueusement dans son lit, jette un œil à son réveil, 10h40. Décidément, il va falloir qu’il se lève car il doit se racheter une paire de chaussures de marche pour repartir avec son meilleur ami sur le chemin de St Jacques de Compostelle. L’année précédente, ils avaient fait la première étape du Puy en Velay jusqu’à Conques. Rentrés fourbus mais ravis de cette belle expérience, ils s’étaient alors promis de reprendre la route chaque année pendant une dizaine de jours. Il leur faudrait plusieurs années pour parcourir la distance mais cette perspective loin de les décourager, les motivait.

Le jeune homme a horreur de faire des courses. Surtout un samedi. Mais il ne peut y couper car le week-end suivant c’est le mariage de sa cousine Louise. Peut-être y aura-t-il moins de monde à l’heure du déjeuner ? espère-t-il. Il file donc sous la douche, enfile un short et un T shirt et sort. Il a eu raison, le magasin est presque désert ; en une demi-heure il trouve chaussure à son pied et en profite pour compléter son équipement. Il décide alors d’aller au café prendre une salade.

En sortant du magasin et il en aperçoit un de l’autre côté de l’avenue, avec une terrasse ensoleillée. Une table semble l’attendre. Il se dirige vers elle d’un pas alerte mais au bout de quelques pas, chancèle, se raccroche comme il peut à un feu rouge. Croyant avoir été aveuglé par le soleil ou avoir fait un faux pas, il s’apprête à reprendre sa marche lorsqu’un enfant se plante devant lui, le regarde intrigué, le pointe du doigt et se retourne vers sa mère en criant : « regarde maman, le monsieur il n’a pas d’ombre, c’est normal ? ». Sa mère confuse, le tire par le bras en bafouillant un vague mot d’excuse. Atterré, ce dernier constate que le gamin a raison : son ombre a disparu.

Comment est-ce possible ? Pourquoi ? La retrouvera-t-il un jour ? Les questions se bousculent dans sa tête, augmentant encore plus son désarroi. Il tente de se calmer en respirant doucement et profondément plusieurs fois de suite. Il se redresse enfin, inspire un bon coup, prend un air dégagé, lâche le feu rouge et se précipite sur le passage piétons. Le tangage reprend de plus belle. Il peine à accoster sur l’autre trottoir. Il se laisse littéralement tombé sur la chaise. N’ose plus bouger. Il va déjeuner et peut-être qu’après cela ira mieux, tente-t-il de se persuader. Angoissé, il parvient à peine à avaler une salade et un café. Il faut qu’il reparte. Il aspire à être chez lui mais la distance lui paraît impossible à parcourir. Il décide alors de prendre le bus pour se rapprocher au maximum.

Il se met debout et se dirige, en titubant, vers le feu rouge où il s’appuie, l’air de rien. Il est affolé. Sans son ombre, il a perdu son équilibre ; tout mouvement devient désormais périlleux. Un homme d’un âge certain s’approche en souriant :

- jeune homme, puis-je vous aider ? Où allez-vous ?
- non, non, je vous remercie, ça va passer. Je viens d’avoir un léger étourdissement, lui répond Tristan embarrassé.

L’homme n’insiste pas, comprenant sa gêne.
Il parvient tant bien que mal de l’autre côté et s’affale sur le banc sous l’abribus. Naufragé au milieu de la foule d’un samedi après-midi, Tristan a du mal à se remettre de ses émotions. Il parvient à monter dans le bus et trouve heureusement une place assise. De l’arrêt du bus à chez lui, il met généralement à peine dix minutes ; il lui en faudra cette fois-ci près de 45 pour couvrir la distance. Il s’accroche à tout ce qu’il peut : lampadaires, feux rougex, murs et panneaux d’affichage.

Il arrive enfin chez lui. Epuisé. Se jette alors sur son divan et fond en larmes, le cœur oppressé par l’angoisse. Il évacue toute la tension accumulée et arrive peu à peu à s’apaiser. Que faire ? Inutile d’affoler ses parents en signalant ses symptômes. Ils ne pourront rien faire à plus de 400 kms de là. Ses frères et ses amis, non plus. Ils ne le croiront pas ; au mieux, ils lui conseilleront un peu de repos, croyant à un surmenage. Seule possibilité : son généraliste, un homme posé, toujours de bon conseil et digne de confiance. Oui, mais il ne consulte pas avant lundi. Tristan passe donc le reste du week-end terré chez lui, prostré, sans oser sortir ni répondre au téléphone. Les messages s’accumulent :

- Allô Tristan, c’est Paul. Alors, t’as trouvé ta nouvelle paire de pompes ? N’oublie pas de les faire d’ici notre départ, sinon bonjour les ampoules...Bon, ça te dirait un cinoche ce soir avec Matthieu, Juliette et Nadège ? On irait voir le dernier Almodovar à la séance de 20h00 à l’Odéon. Si ça te branche, rejoins-nous. Après on irait grignoter un morceau chez moi.
- Allô, mon chéri, c’est maman. Je voulais savoir si tu avais bien pensé à acheter une couverture de survie, les nuits sont fraiches, même en août, tu sais. Nicolas, Pauline et les enfants viennent de repartir. On va pouvoir souffler avec ton père car ça n’a pas été de tout repos, tu imagines. Castille et Elliot n’ont pas arrêté de se chamailler et le bébé pleurait tout le temps. J’avais oublié, c’est usant. C’est dommage que tu n’aies pas pu venir au moins le week-end, les enfants t’ont bien regretté.

Chez lui, Tristan remarque cependant qu’il marche normalement sans tituber. Mais seulement jusqu’à la nuit tombée car à peine allume-t-il la lumière que ses vertiges le reprennent.

A 9h05 le lundi matin, il se présente au cabinet du médecin. Il avait prévu dix bonnes minutes pour remonter sa rue, bien lui en a pris car dès l’instant où il a traversé sa cour inondée de soleil, il a perdu à nouveau l’équilibre.

- Qu’est-ce qui vous amène monsieur Devol ? Vous n’êtes pas déjà parti en vacances ?
- Non, non, je pars dans 15 jours ; enfin, normalement.
- Bon alors, dites moi tout.
- Vous n’allez pas me croire : j’ai perdu mon ombre. Je sais que c’est fou, mais c’est malheureusement la vérité. Résultat : en pleine lumière, je perds l’équilibre, je n’arrive plus à avancer sans tituber.
- Comment ça ? perdu votre ombre ? ce n’est pas possible !
- Je vous avais bien dit que vous n’alliez pas me croire ! Venez dans la cour, vous verrez.

De mauvaise grâce, le médecin se lève et suit Tristan. Il constate avec stupeur que ce dernier n’est pas victime d’une hallucination.

- vous avez raison, c’est incroyable ! Si je comprends bien, lorsque vous n’êtes pas près d’une source de lumière, les symptômes ne se manifestent pas.
- C’est tout à fait ça.
- J’avoue que c’est la première fois que j’observe un tel phénomène. Je n’en ai d’ailleurs jamais entendu parler. Il faut que je vous envoie à un confrère. Laissez moi réfléchir.

Au bout d’un moment le visage soucieux du médecin s’éclaire :

- j’y suis, je vais appeler un de mes vieux camarades de faculté que j’ai revu dernièrement à un colloque. Il m’a laissé sa carte. Ah ! la voilà. Nous nous sommes connus en première année de médecine mais il a abandonné pour faire de la recherche. Il est directeur de recherche en physique au CNRS. Il a fait une thèse sur les propriétés de la lumière, je crois. Appelez-le demain, d’ici là je l’aurai prévenu de votre appel.
- Merci, mais ne pouvez-vous pas me donner des remèdes contre les vertiges ? C’est très handicapant et angoissant, vous savez.
- Bien sûr, j’imagine mais malheureusement tant que nous n’aurons pas identifié les causes de ce phénomène, je ne pourrai rien faire pour vous. Ce ne sont pas des vertiges ordinaires, si j’ose dire. Il va falloir vous organiser pour éviter au maximum la lumière ou vous aider de points d’appui quand vous y serez contraint.
- Pouvez-vous au moins me prescrire quelque chose pour dormir ; je n’ai pas fermé l’œil depuis 2 jours ? J’aurai aussi besoin d’un arrêt de travail car je ne suis vraiment pas en état de m’y rendre et encore moins de travailler.
- Vous faites quoi déjà ?
- Je suis assistant vétérinaire au zoo du jardin des plantes.
- En effet, je vous en fais un tout de suite. Il vous reste deux semaines avant de partir en vacances, c’est ça ?
- Oui.
- Bon, rassurez-vous, d’ici la fin de vos vacances, on aura sûrement résolu le problème, avance sans conviction le médecin.

Tristan n’y croit pas non plus. Il ressort encore plus abattu de chez lui. Il pressent que sa situation n’est pas prête de s’améliorer avant des jours, des semaines, voire des mois. Il peut dès maintenant faire une croix sur sa randonnée, il en sera bien incapable.

En rentrant chez lui, il appelle son patron pour lui signaler son arrêt de travail. La secrétaire veut savoir ce qu’il a au juste. Il parle de vertiges et écourte la conversation. La fin de journée s’étire. Tristan limite ses déplacements, tente de s’abandonner dans la lecture d’un bon bouquin, sans succès. Il se couche tôt, espérant trouver le sommeil pour oublier un peu ce qui lui arrive. Sa nuit est hachée de cauchemars. Il envisage l’horreur de sa vie à venir : l’abandon de son métier, la presse aux aguets, les médecins pour qui il sera devenu un « cas intéressant », les rares amis à se manifester, la curiosité malsaine de ses relations.

Le lendemain matin à la première heure, il appelle le CNRS. Un homme affable lui répond et lui propose un rendez-vous pour la fin de matinée. Tristan commande un taxi et arrive fébrile. Le chercheur est un homme chaleureux qui, au premier regard, a noté toute la détresse et la fatigue nerveuse de Tristan. Il l’installe dans un cabinet, lui pose des électrodes sur le buste et l’allonge. Concentré, il commence alors une série de tests : il plonge Tristan dans l’obscurité et rallume brusquement la lumière pour noter comment son corps réagit. Il le fait marcher dans le noir, dans la demi obscurité et ainsi de suite jusqu’à la pleine lumière. Il lance des chiffres à son assistant qui les rentre sur un logiciel.

Deux heures plus tard, le chercheur demande à sa secrétaire de reporter ses rendez-vous de l’après-midi et se tourne vers Tristan, l’air faussement dégagé :

- On avance bien, mais il va me falloir encore un peu plus de temps. On va faire une pause. Je vous invite à déjeuner au self, ce n’est pas La Tour d’argent, mais ça a le mérite d’exister...
- Je n’ai pas très faim, vous savez...tente Tristan. Vous avez une idée de ce qu’il m’arrive ?
- Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions ; je veux croiser mes résultats avec d’autres tests. Mais il faut que vous mangiez sinon mes mesures pourraient être faussées par une anémie. J’imagine que vous n’avez pas beaucoup mangé depuis ce week-end ?
- non, je n’y arrivais pas.

Le déjeuner ressemble à la scène d’un mauvais film où les acteurs connaissent mal leur rôle et sont ailleurs. Les deux hommes n’ont qu’une seule pensée : trouver au plus vite une réponse à ce phénomène étrange. Et surtout une solution. La deuxième batterie de tests et leur croisement avec les premiers révèlent une chose incroyable : le corps de Tristan a perdu ses propriétés d’opacité. Devenu translucide, il ne fait plus obstacle à la lumière. Malgré son esprit scientifique, le chercheur doute des résultats. Il a devant les yeux un jeune homme d’une petite trentaine d’années, de haute stature, dont la poignée de main tout à l’heure était bien réelle.... Il fait et refait ses calculs. Et retombe toujours sur le même résultat stupéfiant.

Comment le lui annoncer ? Que lui dire au juste ? Et après, comment résoudre cette énigme ?

- Je vais pouvoir vous livrer les résultats de mes premières analyses
- C’est grave ?
- Grave, non, ce n’est pas le mot adéquat, mais complexe, sûrement.
- Bon, dites-moi : je veux savoir. L’incertitude me ronge depuis 3 jours.
- Eh bien voilà : votre corps est devenu translucide.
- Comment ça ? vous me voyez, vous m’avez touché toute la journée, ce n’est pas possible !
- Je sais, vous n’êtes pas l’homme invisible mais cependant votre corps a perdu son opacité ce qui explique que la lumière le traverse.
- Mais est-ce irréversible ? Ce phénomène se traduira seulement par des vertiges ou des symptômes plus graves encore ?
- Je ne sais pas. Il faut que j’approfondisse mes recherches et en parle à mes collègues.
- Ca va durer combien de temps ?
- Je n’en ai malheureusement aucune idée. Je crains qu’il faille être patient. Je suis désolé mais je suis incapable de vous en dire plus pour l’instant
- Non, ce n’est pas possible, pas possible, pas poss...

Tristan s’agite, hurle et se réveille en sursaut, en sueur. Il réalise alors qu’il a fait un horrible cauchemar. Une inquiétude sourde le taraude cependant, il se lève et allume la lumière. Son ombre est là, derrière lui, fidèle.
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