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L’homme qui voulait épouser son poisson rouge

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Ahmed Marsaoui

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Si un homme peut épouser une femme. Si en terre d’Islam, un homme a droit paraît-il à quatre femelles. Rien que pour lui tout seul. Si dans certains pays d’Europe, désormais une femme peut en épouser une autre et un homme peut convoler en justes noces avec un autre homme.
Et si hommes et femmes ont combattu pour pouvoir jouir... de ce droit. Et ils l’ont gagné.
Alors, pourquoi n’en ferais-je pas autant avec mon petit poisson rouge, moi ?
J’y ai bien le droit moi aussi, non ?
Le poisson rouge dont il s’agit, c’est celui que j’avais offert à mon ex-femme pour son anniversaire, le mois dernier.
Mais elle m’a quitté. Il y a trois jours de cela. Après cinq ans de mariage. Je l’ai appelée le lendemain soir de son départ pour voir si elle reviendrait dans le cas où elle aurait changé d’avis. Elle m’a répondu que sa décision, elle l’avait prise après mûre réflexion et qu’elle était irrévocable. Elle a ajouté que que son avocat me contacterait très bientôt pour engager la procédure du divorce.
- Ne m’appelle plus, m’a-t-elle précisé. D’ailleurs je vais changer de numéro de téléphone.
- Alors si c’est comme ça, je te souhaite bonne chance.
J’allais lui demander puisque son départ était définitif, pourquoi elle avait emporté les clés de la maison. Mais elle avait déjà éteint son téléphone.
Elle est donc partie. D’une manière définitive ? Tant pis pour elle. Je n'en fais pas plus de cas que de la boue de mes souliers.
Elle a emporté les clés. Mais pas le poisson rouge. Heureusement. Parce qu’au cours de ces trois jours sans elle, il m’a tenu compagnie. Lui au moins il est docile, discret. Enfin d’une compagnie agréable. Très agréable. C’est ce matin qu’il m’est venu l’idée de l’épouser. Je veux dire épouser mon petit poisson rouge. Ne riez pas.
Avant de rentrer tout à l’heure chez moi, il faut que je lui achète à manger. Il doit s’ennuyer tout seul dans son aquarium en attendant que je rentre.
La plupart des gens se marient pour avoir des enfants. Nous n’en avons pas eu. Les couples se forment pour faire un bout de chemin ensemble dans la vie. On se tient compagnie. Quelque soit le sexe du conjoint, identique ou différent.
Moi aussi je me suis habitué désormais à la compagnie de mon petit poisson rouge. Je lui parle. Je lui demande son avis à propos de tout et de rien. Dès que je rentre le soir, il m’accueille en frétillant faute de pouvoir me sauter au cou pour m’embrasser.
Hier soir, je lui ai posé la question si par hasard il savait pourquoi elle était partie.
II m’a répondu en agitant la queue puis il est parti se terrer un moment au fond du couloir sous le petit rocher. il a longtemps boudé ainsi. Peut-être qu’il ne voulait pas que je lui parle d’elle et qu’il était jaloux. Alors j’ai décidé de ne plus évoquer son nom en la présence de mon petit chéri.
Elle est donc partie refaire sa vie ailleurs. Mais mon petit poisson rouge, lui, il est toujours là. Il n’y a pas de risque à ce qu’il me fausse compagnie. Il me laisse penser en silence ou à voix haute sans me contredire ni interrompre le fil de ma pensée. Je vous défie d’aller trouver cette vertu chez un bipède. Si vous en trouvez un qui possède cette qualité, moi je vous paie un mois de séjour aux Bahamas, tous frais payés !
Ma décision, moi aussi, je l’ai prise. Elle est irrévocable.
Je vais épouser mon petit poisson rouge. Et pour arracher ce droit, dès demain, je vais faire un sit-in sur le parvis de Notre Dame de Paris en compagnie de mon petit poisson rouge jusqu’à ce qu’on daigne m’accorder... ce droit. J’allais dire m’ « accorder sa main». Ne riez pas. Si, on ne peut pas me donner la main de mon poisson chéri, anatomie oblige. Qu’on m’accorde donc sa nageoire. Il en a deux.
Mon poisson rouge est beau. Très beau. A quoi tient sa beauté ? J’y ai réfléchi car je m’attendais à cette question que vous ne manqueriez pas de me poser. Le maire me la posera. Les journalistes de la radio et de la télé n’y manqueront pas lorsqu’ils viendront nombreux pour couvrir l’événement.
J’ai préparé ma réponse pour le cas où...
Et savez-vous ce que je leur répondrais ?
Je leur dirais que mon poisson rouge, je le trouve beau, un point c’est tout. Je n’ai pas envie de frimer et de leur répondre par exemple :
« Sa beauté réside dans l’harmonie de son corps fuselé, l’élégance de ses gestes et mouvements... Il faut voir comment il évolue dans son bocal. A rendre fous d’envie et de jalousie les danseurs et les danseuses de ballet qui se tortillent les chevilles pendant de longues heures d’entraînement pour pouvoir réussir une simple figure de danse.
Mon poisson, lui, il a l’élégance innée.
Alors : finesse, élégance, harmonie... n’est-ce pas là ce qui constitue la beauté d’un être ? »
Si cette réponse ne les satisfait pas et qu’ils préfèrent que j’use du verbiage philosophico-métaphysique qui est en vogue de nos jours, je pourrais leur répondre sur un ton professoral et emphatique :
« La beauté de ce poisson est indiscutable. »
Dès l’entrée je leur décroche ainsi cette assertion péremptoire, comme un uppercut dans la gueule. Et quand j’aurais remarqué qu’ils sont sonnés à point, et que l’envie leur sera passée de tenter de me répondre, je continuerais, sur le même ton, une octave en-dessous :
« dans l’insondable beauté de son corps, il rappelle à notre conscience tout ce que L’Etre dépose de sens en vue de faire advenir la plénitude du Silence et de La Sérénité afin de combler l’insuffisance et la viduité de La Parole, l’agitation stérile du Mouvement et de L’Errance. »
Ne trouvez-vous pas que c’est enivrant comme réponse ?
On dirait un morceau tiré de La Parole Révélée. D'ailleurs Dieu est parti depuis longtemps. Sans retour. Comme ma femme. Dieu serait-il une femme ? Alors à nous les produits de substitution : « Présence », « Parole », « Etre »...
Moi, mon petit poisson rouge me suffit.
Sa seule présence me comble de bonheur.
J’étais perdu dans ces pensées lorsque je suis arrivé devant chez moi.
J’ouvre la porte et me rends dans la cuisine pour déposer les achats. Ensuite je vais dans le salon pour souhaiter le bonsoir à ma future moitié. C’est là que j’ai failli tomber raide. L’aquarium est vide. Mon petit poisson chéri a disparu. Le bocal sphérique où je l’avais acheté le premier jour et qui était posé sur le guéridon près de la fenêtre, lui aussi a disparu. A la place elle avait laissé un bout de papier sur lequel elle avait griffonné quelque chose d’écrit. Et au dessus, elle avait posé les clés de la maison.
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Artvic · il y a
Une suite!😉😉🌟
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Jean-Francois Guet · il y a
Ton texte est succulent, bravo Ahmed :)
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