15
min

L'homme qui arriva involontairement en retard à son propre enterrement

Image de Albert.vidal

Albert.vidal

39 lectures

1

Une histoire vraie.
Les faits relatés dans les lignes qui suivent se sont déroulés, selon la formule consacrée: Il y a bien longtemps. Peut-être encore une légende ? Ce n’est pas si sûr que cela. Les cascades du Sautadet (le saut d'Hadès, Hades étant le Dieu Grec des enfers) sont si mystérieuses que de leur part nous pouvons nous attendre à tout, même à une résurrection d’entre les morts. C’est bel et bien à une résurrection que le texte qui suit vous convie.
Gaston, était-ce son nom ? Plus personne ne sait. Ce qui est certain c’est qu’il habitait le petit village de la Roque sur Cèze dans le Gard.
C’était un solide paysan dur au labeur, courbé du matin au soir, d’un soleil à l’autre selon l’expression de l’époque, sur les manetons de son araire. L’été il allait tête nue. L’hiver il portait une très vieille casquette à visière d’où s’échappaient deux jugulaires de velours râpé, nouées sous son menton toujours hérissonné d’une barbe de huit jours. Il passait sa journée de travail à injurier copieusement Bijou son pauvre canasson, attelé au timon d'une antique charrue par une chaîne usée, aux maillons grignotés par la rouille. Gaston suivait le pas lourd et puissant de l’animal et pour le diriger tirait autoritairement avec sa paluche droite à hue et à dia sur les guides. De sa pogne gauche crispée sur l'un des manetons il essayait de maintenir enfoncé dans la terre le soc qui se frayait par secousses répétées un chemin à travers la pierraille de la colline. Il labourait ainsi ses vignes toute l’année, et enterrait aussi ses « estoubles » (en Provençal = terrain sur lequel les céréales ont été moissonnées) en été. Le soir, les reins rompus, les battoirs ankylosés, il rejoignait Morphée dès la bougie mouchée, au premier ronflement. Madame se couchait peu après. Elle prenait encore le temps de terminer au coin de l’âtre encore rougeoyant le ravaudage d’une ou deux paires de grosses chaussettes masculines orphelines de leurs talons, élimés par le frottement dans les sabots de son homme. Pour ce perpétuel rapiéçage elle utilisait les mêmes petits bouts de ficelle que ceux qu’elle employait habituellement lors de la préparation du cochon. Ils étaient noués autour des boyaux tous les quinze centimètres pour les étrangler et en faire des chapelets de saucisses. Ces ficelles mêlées à la laine provenant de la toison des moutons que Madame Gaston élevait dans un enclos jouxtant le fenil, servaient d’éléments d’usure pour les chaussettes. Mais les talons calleux, cornés même de son Gaston, malgré cette économe et solide précaution, arrivaient pourtant, à la suite de ses interminables marches forcées en sabots derrière Bijou, à percer ce treillis, après avoir déchiré les kroumirs qui lui protégeaient les pieds du contact rugueux du bois.
Pour un couple de cultivateur à cette époque là les journées étaient pénibles, les distractions vespérales ou nocturnes tout au long de l’année étaient rares. On ne pouvait se coucher très tard qu’en hiver lorsque les jours étaient plus courts que les nuits, et seulement le samedi soir, après une veillée entre amis. Les autres jours il fallait dormir pour être bien reposé, frais et gaillard, prêt le lendemain à recommencer une nouvelle journée de travail.
On se couchait tôt dans les campagnes. Le soir après le maigre repas composé d’une assiette « d’aigo boulido* » bien huileuse, (en Provençal = soupe de pain rassis, d’huile et d’eau) d’un morceau de lard et d’un demi fromage fait avec le lait des chèvres de la ferme, posé parcimonieusement avec la pointe du couteau personnel, par petits morceaux, sur un quignon de pain, les paysans étaient fourbus. Lorsque la nuit arrivait, fatigués par les nombreuses heures d’un dur labeur les couples de travailleurs comme celui formé par Gaston et Madame ne désiraient que leur « pucier ». À peine avaient-ils dépliés leurs corps fourbus et douloureux sur la paillasse, qu’ils pénétraient sans passeport somnifère, dans le pays des songes. Le lendemain à l’aube, il leur fallait se lever très tôt pour faire manger Bijou et les bêtes, au moins une heure avant de partir aux champs.
L’événement objet de cette histoire, et dont Gaston fut le principal acteur eut lieu un dimanche, le seul jour de détente et de repos, que s’accordaient tout de même les manouvriers
et les cultivateurs après une semaine de 72 heures d’efforts. C’était bien avant les 35 heures hebdomadaires démotivantes et contre-productives du temps de travail légal actuel.
Ce samedi là Gaston se coucha dès la dernière bouchée de pain et de fromage avalée. Comme les soirs ordinaires elle fut suivie d’un verre de « picrate maison » (vin rouge de mauvaise qualité) qui la fit dégringoler illico dans son estomac. Il était pressé de dormir car il avait fait le projet d’aller à la pêche de très bonne heure, à l’aube, après une bonne nuit réparatrice de toutes les courbatures endurées dans la semaine. La dernière aiguillée cousue, sa femme se glissa elle aussi dans le lit à côté de lui, en faisant crisser la mince paillasse de crin. Dans un grognement ensommeillé Gaston en macho dominant l’apostropha péremptoire:
- Demain tu donneras à manger à Bijou. Je vais à la pêche à la fourchette dans les cascades.
Puis il reprit le cours du rêve qu’avait interrompu l’effondrement de la partie du vieux sommier réservée à son épouse, lorsque celle-ci s’y était assise pour enfiler sa chemise de nuit, après qu’elle eut ponctué d’un signe de croix chasse-mouches sa dernière prière, celle du soir. Prière rengaine, très intéressée, au cours de laquelle elle implorait à chaque fois le « Tout-Puissant » pour qu’il donne de l’argent pour le ménage et la santé à son couple ainsi qu’aux animaux de la ferme. Jusqu’à ce jour le « Tout-Puissant » avait été généreux.
- Ouais, fit madame bougonne en se glissant entre les draps rugueux de toile écrue, odorants et jaunis par plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois (?) d’un service nocturne sans «  bugade  » (en Provençal = lavage du linge à la rivière) . Elle s’endormi peu après.
Gaston était un pêcheur assidu. Souvent il partait ainsi tôt le dimanche matin, pour aller avec sa fourchette embrocher un sandre ou une belle perche. Il était bon apnéiste et pouvait rester plus de deux minutes sous l'eau. Un gros avantage lorsque l’on descend au fond du plan d’eau après les cascades du Sautadet. Ces cascades et le plan d’eau sont situés sur le territoire de la Roque sur Cèze au fond d’une gorge ouverte par le sabre de Dieu dans le dur de la croûte terrestre. C’était pour lui à l’arrivée des beaux jours sa détente hebdomadaire. Le mot anglais «sport» n’étant pas encore usité dans les campagnes, il disait goguenard à son épouse.
- Je vais à mon Office Dominical.
Elle avait le sien elle aussi, mais plus religieux: Madame allait à la Messe dans la chapelle au haut du village. Gaston moqueur ajoutait:
- Tu penses à moi dans tes prières.
- Tu n’es qu’un chenapan, répondait véhémente Madame Gaston offusquée. Les poissons te mangeront, tu iras en enfer, et là les diables t’empaleront avec ta propre fourchette, ils te feront griller à la broche comme un petit cochon.
- Mais tu es bien contente de manger les poissons que je pique avec ma fourchette, ils ne sentent, ni le souffre, ni le diable, répondait invariablement Gaston qui avait fait, depuis son service militaire, une croix sur la religion !
La discussion sur la géhenne promise à Gaston s’arrêtait là. Depuis des années, malgré les flammes de l’enfer que lui souhaitait sa femme pour le punir de son abstinence religieuse, il continuait à plonger dans les cascades.
À 6 heures, ce matin là, à l’heure où le soleil se dispute le ciel avec la nuit anémiée, lorsque par petits bonds d’une crête de colline à l’autre son cercle rougeâtre commence à éclairer les guérets, Gaston était déjà sur les rochers des cascades en surplomb au-dessus de
l’eau. Il regarda la colline au levant, au moment où l’horizon accoucha du disque solaire tout enflammé et entouré de nuages sanguinolents, il plissa le nez et fit une moue de dépit.
- Rouge le matin la pluie est en chemin, pensa tout haut notre homme. Zut il va pleuvoir aujourd’hui, et je n’ai pas pris ma capuche, ajouta Gaston déçu.
Après ce monologue, résigné, il entreprit de se déloquer. Il posa sur le rocher ses hardes, aux relents de sueur concentrée, des vêtements de tous les jours: Un patchwork de « pétas » élimés jusqu’à la trame d’avoir été portés depuis des années, et lavés à la rivière seulement
une fois l’an, au printemps. Il les recouvrit d’une grosse pierre et de ses sabots; non pas pour
les cacher, il n’y avait aucun voleur dans le village, mais pour éviter qu’un coup de vent inopportun annonciateur de l’orage les emporte au loin, et l’oblige à rentrer nu à la maison.
Quelle rigolade alors pour Madame Gaston. Il aurait droit à un sermon sarcastique du genre:
- C’est une punition parce que tu n’es pas venu à la messe. C’est bien fait pour toi.
Ce dont il se fichait autant que de sa première paire de souliers, celle que sa mère lui avait achetée à l’occasion de ses 7 ans, pour qu’il n’est pas l’air d’un va-nu-pieds lors de sa communion privée. Mais étant pour la paix dans les ménages, et un peu superstitieux il préférait ne pas tenter le fameux diable, celui qui devait selon sa femme, le faire rôtir comme un cochon de lait. Ce diable Grec farceur, était bien capable de sortir des entrailles du Saut d’Hadès et d’envoyer une tempête qui emporterait ses hardes et ses galoches dans les champs, rien que pour l’ennuyer. Au fond des cascades Gaston ne pouvait rien surveiller, encore moins les facéties d’un diable. Certains villageois assuraient même avoir vu de ces créatures sataniques les nuits de pleine lune sautiller sur les rochers des cascades à proximité du Trou de l’Enfer.
Gaston se ceintura la taille avec une corde de chanvre; quelques mètres de celle qui lui servait à attacher ses jeunes pieds de vigne. Entre la corde et la peau de son ventre, sur son flanc gauche au niveau de la taille, il glissa le manche d’un long poignard rouillé dont la lame était effilée d’avoir trop souvent été mordue par une pierre à aiguiser: Un reliquat familial de l’une des nombreuses guerres contre les Prussiens. Ce coutelas lui servait encore pour « espoudasser » (en Provençal = couper) les pampres de ses vignes avant chaque sulfatage. La main droite armée de sa fourchette, un harpon à trois dents acérées: le trident du Dieu Neptune, Gaston sauta à pieds joints dans l’eau 5 mètres plus bas. Il sauta dans la partie Ouest du canyon nouvellement éclairée par le soleil, à quelques brasses du Trou de l’Enfer. Du haut de son perchoir il avait aperçu de beaux brochets et d’énormes carpes qui louvoyaient à un mètre sous la surface de l’eau au fond des marmites immergées, leurs écailles clignotaient comme une multitude de lucioles aquatiques en renvoyant la lumière naissante du soleil.
Aucun pêcheur ne vit Gaston plonger. Les cascades étaient libres de visiteurs. Pas de flâneurs non plus sur les rochers, ni de diable en goguette. Pardi, personne n’avait encore appris à flâner en ces temps de labeur acharné, même pas les diables en retour de sabbat
Après une profonde goulée d’air, tête première, notre homme piqua vers le fond en exposant sans pudeur durant deux secondes ses fesses nues aux rayons chauds et à la vue du soleil, qui n’en rougit pas plus pour autant.
Madame Gaston mangea seule son repas de midi. Son mari n’était pas encore rentré à la maison.
Elle pensa qu’un meunier propriétaire de l’un des moulins installés sur la rive gauche de la Cèze l’avait invité à casser une croûte. Elle ne se fit aucun souci. Souvent Gaston ne rentrait pas de la journée. C’était très fréquent lorsqu’il travaillait avec Bijou loin de la ferme, qu’il se rendait à pied à l’un des marchés de la ville voisine, ou qu’il était invité
par un couple d’amis pour faire une causette autour d’une bouteille de liqueur verte d’absinthe. Les meuniers eux, la gorge toujours déshydratée par la poussière de farine en
suspension autour du tamis à bluter étaient des soiffards, ils buvaient sec, et ils accueillaient
volontiers des villageois dans leur moulin pour trinquer entre copains, et s’encanailler les
papilles. Deux miches de pain, un saucisson « bout du monde », (en Provençal = très gros saucisson) quelques fromages de chèvre et au moins deux bouteilles de vin, du « picrate » de l’année, perdaient leur capsule de cire rouge, leur bouchon et leur contenu lors de ces libations dionysiaques masculines. Au cours de ces réunions, à quatre ou cinq, ils refaisaient le monde ou se vantaient de leurs exploits militaires, pour ceux qui malchanceux, lors de la conscription, avaient été tirés au sort pour 5 ans d’enrôlement.
Lorsque Madame Gaston anxieuse alla trouver Monsieur le Maire pour signaler ce qu’elle
pensait à ce moment là n’être qu’une petite soûlerie entre amis, la cloche de la chapelle tinta
8 fois. Le soleil, presque vieux d’un jour de plus, déclina, puis tomba derrière le rocher de Descatte.
- Gaston a disparu depuis ce matin, dit-elle penaude à l’Officier Municipal.
- Tu t’es disputée avec lui, il avait bu ? Demanda le Maire.
Tout le village savait que Gaston à l’arrivée des beaux jours faisait fréquemment des écarts de conduite et qu’il avait souvent le gosier en cascade, comme la rivière.
- Mais non, il est parti très tôt comme tous les dimanches à la pêche dans la Cèze, du
côté des cascades, répondit l’épouse du disparu. Ce mécréant ne vient jamais à la Messe avec moi. Il préfère attraper des poissons. Après sa pêche il devait passer chez le meunier pour lui acheter de la farine pour faire le pain de la semaine.
- Je vais avertir le garde champêtre, il ira voir s’il n’a pas roulé sous une table du moulin.
Nous deux, nous allons faire un tour au bord des chutes, répondit le Maire. Puis il ajouta:
- On ne sait jamais! Sans préciser sa pensée. Va vite chercher un parapluie et tu me rejoindras au bout du pont de l’autre côté de la rivière. Ainsi firent-ils.
Le meunier n’avait pas vu Gaston de la journée, par contre le Maire, et Madame Gaston inquiète, trouvèrent les vêtements du mari de celle-ci toujours protégés de l’hypothétique diable par la grosse pierre plate aidée de ses croquenots que le bonhomme avait posés sur ses frusques avant son plongeon. En serrant contre elle les vêtements imbibés d’eau de pluie dégageant un fumet généreux, l’odeur masculine de son homme amplifiée par l’humidité, Madame Gaston compris que leur présence signifiait que son Gastounet était encore dans l’eau, bel et bien noyé. Elle pleura sans pudeur, dans les bras protecteurs du Maire.
Le lendemain accompagnée de Monsieur le Curé elle alla poser un gros bouquet de roses provenant du jardin familial à l’emplacement des habits.
Le « Capelan » (en Provençal = curé) dit une prière et bénit l’eau de la rivière en trois coups de goupillon. Il pleuvait par intermittence, et parfois entre deux gouttes une troué dans les nuages donnait au compte-goutte du soleil au paysage. La pluie en filets étroits coulait sur le visage de la veuve au fond des sillons de ses joues, déjà chiffonnées par de longues rides. Pour n’avoir que cinquante ans à peine révolus la brave dame avait le corps bien décati. L’eau du ciel se mêlait aux larmes qui ruisselaient de ses yeux gonflés de chagrin. Le parapluie noir, veuf de quelques baleines et « rapetassé » (en Provençal = reprisé) de surcroît, arrivait presque à contenir l’averse; par contre il n’était d’aucune utilité en l’absence d’un mouchoir, trop cher pour le budget du couple, pour étancher les pleurs reniflés de Madame Gaston.
- Demain dans la chapelle je dirai une prière pour les morts, et lorsque le corps remontera nous ferons un véritable enterrement, annonça le « Capelan ». Il était gêné d’avoir à employer le mot enterrement; un mot incongru, appliqué à une future dépouille, qui, gonflée comme
une outre, remonterait au jour bien plus tard.
- Merci Monsieur le Curé, murmura l’apprentie veuve dans un reniflement de désespoir, tout en faisant un signe de la croix expiatoire.
Le matin suivant, avant l’Office des morts que devait célébrer le « Capelan », la pluie
s’arrêta, le mistral se mit à souffler et chassa les cumulus. Un air sec sous un ciel limpide vint
remplacer la pagaille nuageuse et humide de la veille. Très tôt vers 8 heures 30, pour ne pas perturber les travaux des champs, les amis du couple, une cinquantaine de personnes, se réunirent dans la chapelle sous le château. Le bedeau fit sonner l’unique cloche, comme pour un enterrement. Une moiteur d’après orage, à peine fraîchie, flottait encore sous la voûte de la chapelle.
En retard pour cause d’éloignement du lieu du culte et d’une importante charge de travail, le meunier du moulin de Cors se rendait à l’Office, et il pressait le pas sur le chemin
qui longe la berge gauche de la Cèze. En arrivant près de l’entrée du pont il aperçut à 100 mètres devant lui, entre les parapets, un homme qui trottinait. L'homme portait un long et gros poisson sur le dos, retenus sur son épaule par un trident emmanché d’un gourdin en buis. Un coutelas se balançait au bout de sa main libre. Ses fesses rebondies et musclées semblaient nues et la queue du poisson lui claquait le joufflu à chaque pas. De loin sa tête paraissait cuite par l'effort et un trop plein soudain de soleil.
- C’est pas possible, dit le meunier après avoir forcé l’allure et rattrapé le nudiste. Gaston, tu es là, encore en vie? Il ajouta: Et tout nu en plus.
- Oui c’est moi Gaston, tu ne me reconnais pas, idiot, dis-moi plutôt quel jour nous sommes ?
- Aujourd’hui c'est mardi, et il y a deux jours que tu as disparu. C’est toi l’idiot. Tout le village te regrette déjà.
- Dépêchons-nous, continua Gaston, j’ai passé deux nuits dans les cascades. Ma femme doit se faire du souci, et en plus on m’a volé mes vêtements. J’ai trouvé des roses à leur place. Il ajouta: Et j’ai très faim.
- Tu mangeras plus tard, ta femme pleure, si nous marchons vite tu pourras assister à la fin de ton enterrement et nous raconter ton exploit: Deux nuits dans les remous, c’est pas courant !
- Les deux hommes pressèrent le pas. Ils furent accompagnés durant leur marche par des senteurs de nature dissipées par la pluie. Les odeurs s’évaporaient avec l’eau qui était tombée sur un sol poudré par des mois de sécheresse. La terre sèche avait léché la pluie. Le ciel était d’azur, et le printemps venait enfin d’assassiner l’hiver.
Ils arrivèrent essoufflés en haut du village. Gaston fit les derniers mètres en trottinant. Il entra ainsi, impudique, dans la chapelle, les fesses rougies au sang d’avoir été flagellées à chaque pas par la queue du brochet. Une cuisante promenade.
- Voilà Gaston, cria le meunier qui le suivait avec peine, essoufflé pour cause d’un embonpoint mimétique avec ses sacs de farine.
Gaston soulagé d'être enfin arrivé, abandonna d’un coup d’épaule son énorme brochet dans la petite allée entre les chaises, comme s'il vidait un gros chargement de fatigue. Madame Gaston en larmes, un voile noir sur les cheveux, courut se jeter dans les bras de son mari. Elle ne pouvait parler, aucun son n’arrivait à s’échapper de la béance de ses lèvres. Dans sa bouche à demi ouverte, des incisives absentes transformaient sa dentition en créneaux pour postillons. Des larmes lui maquillaient le visage et formaient de grosses gouttes, qui, passant par les ailes du nez roulaient jusqu’au bord sa lèvre supérieure pour aller ensuite, comme un robinet qui goutte, éclater sur l’épaule nue de Gaston. Cette bouche édentée, ces lèvres gonflées, mouillées par tant de liquide rendaient la pauvre femme encore plus pitoyable. Sa tête était comme une grosse éponge remplie de larmes sur laquelle pressait une main de géant pour en extraire le malheur subitement liquéfié. Elle avait un visage tavelé dont les tempes étaient tailladées de milliers de ridules scarifiées précocement par les ans et le travail.
Une dame patronnesse en viduité maritale, grenouille de bénitier en noir, abreuvée de patenôtres, et qui n’appréciait pas la nudité édénique de Gaston dans ce lieux consacré au
Seigneur, lui ceint les reins avec son châle noir de veuve confirmée et persévérante. Le Seigneur n’était plus offensé et les bonnes mœurs étaient dès lors respectées.
- Tu sais, dit Gaston à son épouse effondrée, j’ai passé deux jours au fond des cascades.
Pour s’excuser du dérangement auprès de ses amis, tous réunis là pour soutenir sa veuve et le pleurer, Gaston dut raconter son aventure:
- Lorsque j’ai plongé près du « trou de l’enfer » (partie très dangereuse des cascades) dit le rescapé des cascades, le soleil levant éclairait le fond de la rivière ainsi que toutes les marmites qui se trouvent au-dessous de la surface de l’eau. J’ai poursuivi le gros brochet que vous voyez là. De sa main libre il désigna le long poisson étalé entre les chaises. Sa femme toujours niflante (reniflante = expression Provençale) se cramponnait à l’autre main de peur de le perdre à nouveau. Je l’ai piqué avec la fourchette et il m’a entraîné dans un boyau obscur sous les chutes. Je plonge pourtant depuis des années, mais je n’avais jamais auparavant remarqué ce tunnel, car il est fermé au bout d’un mètre par un siphon.
Je ne voulais pas perdre ma fourchette ni abandonner un si gros poisson, j’ai donc nagé derrière lui en me cramponnant au manche du harpon. Nous sommes sortis du siphon après quelques mètres, dans une grotte où j’avais pied. J’ai jailli hors de l’eau sans lâcher le brochet. J’étais dans une vaste cavité où il n’y avait que 80 centimètres d’une eau très claire qui devait être au même niveau que celle qui forme le petit lac dans lequel j’avais plongé. Par une faille étroite dans la voûte, qui doit correspondre avec une marmite en surface, un rai de lumière amoindrissait l’obscurité. Ma vue imprécise portait à 3 mètres. Je ne voulais pas perdre le poisson. J’ai donc fait un nœud coulant autour de sa queue, avec la corde qui ceinturait ma taille, en serrant plusieurs tours et très fort, puis je l’ai débarrassé de la fourchette. L’animal était ainsi en laisse, il pouvait faire des ronds dans l’eau, et vivre encore quelque heures, ensuite j’ai attaché l’autre extrémité de la corde à mon poignet droit. Fatigué par tous ces efforts je me suis malheureusement assis pour m’accorder quelques minutes de repos. Les fesses sur un redan de la paroi rocheuse qui supportait la voûte, je pouvais voir l’entrée du siphon, l’eau y était transparente parce qu’éclairée par la lumière du jour. C’est à ce moment là que tout est devenu noir. Un nuage a dû s’installer entre le soleil et les cascades. J’étais dans l’obscurité totale et j’y suis resté jusqu’à ce matin. Dans le noir complet, j’ai entendu gronder l’orage. Heureusement pour moi qu’il n’y a pas eu de crue. Je ne serais pas ici pour vous raconter cette histoire.
La dernière phrase de Gaston eut pour conséquence l’intensification des reniflements de son épouse, et un nouvel et abondant épanchement morveux et lacrymal. Il déposa un chaste baiser sur la joue inondée de larmes qu’elle lui tendit, puis il poursuivit son récit:
- Dans la grotte je me suis endormi; c’était la seule chose à faire. Me jeter à l’eau dans l’obscurité sans savoir où était la sortie aurait été suicidaire. Il valait mieux attendre que le soleil levant en éclairant le ciel et les cascades me permette de repérer l’entrée du siphon, je pourrais ainsi repartir par le bon boyau. Parfois le brochet me réveillait en s’ébattant dans l’eau. Il tirait mollement sur la corde qui devait le blesser. Mon sommeil fut agité. J’ai fais des rêves tricotés de malheur et j’avais le poids d’une gueuse en fonte au creux de l’estomac. Je me suis réveillé il y a environ une heure, avec un fragment de mauvais songe encore en tête, lorsque les rayons du soleil levant ont à nouveau bondis par-dessus la colline pour éclairer le Sautadet. L’eau de la grotte retrouva sa teinte émeraude, et un mince filet de lumière traversa la voûte. Alors j’ai vite pris ma fourchette dans la main droite ainsi que mon poignard et la corde du brochet qui semblait fatigué. Je me suis aidé de la
gauche pour repasser le siphon en sens inverse. J’ai retrouvé l’air libre avec plaisir et apprécié les rayons du soleil qui m'ont réchauffé comme une douce coulée de miel tiède. Le soleil brillait sans l'ombre d'un nuage et il avait bu la brume matinale. Après mon enfermement dans cette caverne obscure c'était pour moi, Monsieur le Curé, comme une résurrection, ajouta Gaston à l'adresse du prêtre.
J’ai ensuite « estourbi » (en provençal = assommé) le poisson avec mon poignard.
Mes vêtements avaient disparus, mais j’avais gagné un très beau bouquet de roses. Un cadeau de mon épouse sûrement ?
Merci pour ces fleurs, dit Gaston à sa femme qui acquiesça du menton. Elle l’écoutait religieusement, et ravie. Elle le regardait comme un phénomène de foire, en lui souriant affectueusement d’un air énamouré. Elle arborait juste une miette de sourire pudique et économe aux coins des lèvres, pas plus; mais le regard languide de ses yeux admiratifs embués subitement d’une douce rosée avait pour Gaston plus de valeur que tous les bouquets du monde. Elle nifla encore timidement, mais sans épanchement cette fois, elle semblait avoir épuisé son stock de jetage morveux, de sanglots et de chagrin. Madame Gaston était soulagée, son couple allait pouvoir repartir pour de nombreuses années de 365 jours de dur labeur. Ils continueraient ainsi tous les deux à courir après le malheur jusqu’à leur grand âge, jusqu’à leur mort c'est sûr ? C’était ça la vie pour les plus solides de nos ascendants.
Le travail étant le meilleur remède contre la paresse, ils travaillaient, travaillaient sans cesse, pour mourir ensuite à la tache.
Après le récit de Gaston, pour clore la cérémonie, le « Capelan » prononça un beau prêche, une homélie que n’aurait pas désavouée Bossuet, sur cette pêche miraculeuse.
- Vous savez, lui dit le prêtre en terminant son prône, vous êtes je pense le premier homme à être entré nu dans notre chapelle, pour cela vous direz cinq Pater et cinq Ave et vous allez donner ce poisson à tous vos amis ici présents. Pour notre tranquillité à tous ne dites jamais où se trouve la grotte, ajouta l’ecclésiastique
- Soyez-en sûr monsieur le Curé. Je le jurerais même, si je n’étais pas devant le Seigneur dans cette tenue, affirma Gaston. À ses côtés sa femme le regardait avec des yeux pétillants depuis peu de milliers d'étoiles.
Le brochet fut le plat principal d’un grand festin qui remplaça l’habituel repas de « retour de fosse » offert par la famille d’un défunt à tous ses amis présents à son enterrement.
Personne depuis n’a retrouvé la grotte de Gaston. Il n’a jamais voulu dire où était l’entrée du siphon qui y conduisait.
Quant au brochet, mort et mangé, lui qui la connaissait si bien, il est resté muet comme une carpe et son esprit a rejoint les mânes de ses ancêtres aquatiques.

1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Granydu57
Granydu57 · il y a
Une très belle histoire. Mon vote.
·
Image de Albert.vidal
Albert.vidal · il y a
Merci pour ton vote Granydu57 si tu passes par le Gard viens visiter les Cascades du Sautadet à La Roque sur Cèze. C'est un très beau village classé + pont médiéval + rivière + plages et + les cascades. Bon voyage. Albert VIDAL
·