L'Homme-oiseau

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Il n’avait pas été conçu par des dieux. C’était seulement une anomalie génétique : il était né avec de la peau et du cartilage entre les poignets et les genoux, tant et si bien qu’il était doté d’ailes dignes des plus nobles chauves-souris.
À sa naissance, personne ne put oser porter le poids de cette « déformation » : sa mère l’abandonna au coin d’une rue, comme si elle attendait de lui qu’il vole de ses propres ailes à seulement quelques semaines. Personne n’avait osé se rapprocher de cette créature ailée, qui semblait tout à fait tombée du ciel, dans une société où tout ce qui différait du modèle humain type imposé était considéré comme illégal. Banni et rejeté de la société dans laquelle il n’avait même pas eu l’occasion de se développer, il resta longtemps seul, enveloppé de ses longues ailes, au bord d’un trottoir sur lequel l’humidité et la crasse se déposaient en abondance, dans un pays hostile à son existence.

Dans ce pays, l’injustice était la loi. La liberté, c’était celle que le régime du Dictateur imposait. L’information, c’était celle qui était diffusée par l’unique chaîne de télévision. Et cette chaîne niait simplement l’existence même de ces hommes-oiseaux.
Car il n’était pas le seul. Des troubles du génome s’étaient peu à peu instaurés au sein des sociétés humaines, et des mutations, liées probablement à l’usage de produits toxiques ou simplement mutagènes, s’étaient peu à peu propagées : c’est ainsi que certains individus se voyaient pourvus d’ailes et que d’autres se retrouvaient avec les pieds palmés, tandis que d’autres encore étaient couverts de champignons sur les parties les plus intimes de leur corps et d’un lierre sauvage autour des os.
Le régime en place niait leur existence. Ou, du moins, avait choisi un mode de classement radical : tout ce qui différait de l’homme caractéristique n’était pas humain. C’était des créatures maléfiques, proches des hommes en apparence, mais dont la noirceur de leur âme entravait leur propre liberté.
Car la liberté sous ce régime était celle que proclamait la statue de la liberté : une liberté statique, sans mouvement, une représentation fixe supposée définir radicalement ce que les hommes devaient atteindre. Et ce qu’il devait atteindre, c’était la flamme, la flamme que prônait diffuser le régime en place, la flamme qui allait guider sur le droit chemin toutes les âmes en peine, tous les égarés qui répondaient pourtant au critère de ce qui était considéré comme humain, mais qui se perdaient, en refusant de manière incompréhensible d’adhérer au régime.
Le Dictateur avait rapidement trouvé le moyen de pallier ce manque de coopération : rien de tel que de trouver matériellement la flamme. Les détracteurs étaient envoyés au plus vite au bûcher, montrant ainsi l’exemple de la fin d’une glorieuse quête qui avait échoué.

Notre homme-oiseau, lui, n’était nullement dans l’obligation de participer à cette société : il n’y appartenait pas. Considéré comme membre d’une espèce étrangère venue sur terre dans le but d’asservir les hommes au Mouvement selon l’appellation terrorisée du Dictateur, il ne se préoccupait ni de la flamme, ni de l’information diffusée. Personne ne l’avait recueilli, il s’était fait tout seul, expérimentant tout, balbutiant d’abord, puis prenant peu à peu confiance. Il était devenu adulte, fort et courageux, prêt à affronter l’hostilité, rempli d’un idéal pour lequel il voulait se battre.
Il n’était pas un paria. Il le savait. La différence effrayait les Hommes, comme il se plaisait à les appeler. Mais, lui, l’Hybride, savait pertinemment qu’au fond, il n’était pas beaucoup différent d’eux. Influençable, il l’était, mais personne n’avait osé l’influencer.
Il était donc totalement indépendant, ce qui, selon les mots du Dictateur, était un asservissement à sa condition d’homme-oiseau.
Mais il n’écoutait pas le Dictateur. Il avait donc conçu sa propre idée de la Liberté, et elle ne ressemblait en rien à celle édictée par le régime : la Liberté n’était pas celle qui était représentée par la frigide statue de la liberté, elle n’était pas cette immobilité, mais le Mouvement, permanent, inlassable, qui permettait à l’Homme de persévérer dans le cours de la vie, le Mouvement qu’il prônait en s’élançant avec habileté dans les airs, en voguant sur les courants de brise, en domestiquant le Vent et la Nature au gré de ses vols.
Car il avait bien saisi la gravité de l’évolution des Hommes et savait très bien qu’il n’était que le début de cette évolution : les Hommes payaient le mal qu’ils avaient fait à la Nature, les blessures qu’ils lui avaient infligées avec une violence délibérée, les inventions détraquées qu’ils avaient pendant si longtemps impunément appliquées sur la terre fraîche et fertile.
Désormais, les générations futures allaient payer. Et cet affront était remboursé par la naissance d’Hommes hybrides, comme lui, qui possédaient certains traits de la Nature qu’ils avaient détruite.
Il savait bien qu’il n’était que la victime des abus de ses parents et ancêtres. Et il ne s’en plaignait pas. Après tout, il avait appris à vivre avec et était parvenu à faire de son anomalie un avantage. Mais tous les Hybrides ne se posaient pas dans le même cas que lui. Et les persécutions se faisaient de plus en plus oppressantes à leur égard.
Il fallait que quelqu’un y remédie.
Il prit donc la décision de mener la résistance au régime du Dictateur. Pour affirmer sa légitimité et celle de tous les autres Hybrides, qui n’étaient en réalité que le symbole de la nécessité pressante de renouer avec la Nature, qui avait rendu leur existence possible par une cohabitation pacifique aux avantages réciproques.
Il considérait la relation entre les Hybrides et la Nature comme fondamentale et spontanée, et concevait celle entre les Hommes et la Nature comme politique et indispensable. Le plus dur étant de faire prendre conscience aux hommes de cette indiscutable évidence.

L’homme-oiseau n’était pas un messie. Il n’annonçait rien (les hirondelles non plus d’ailleurs). Il se contentait de rassembler : un consensus s’était formé autour de son ambitieux projet et ce pas seulement du côté des Hybrides. Les Indésirables, égarés et perdus selon le Dictateur, participaient eux aussi activement à cette restauration de la Liberté, la vraie, celle qui reposait avant tout sur l’indépendance et l’individualité des Hommes et non sur un vain idéal porté par un régime totalitaire contesté.
Il voulait que les Hommes ouvrent les yeux sur leur dure existence, qu’ils cessent de rester dans le cadre contraignant imposé par le Dictateur, qu’ils sortent des sentiers battus en quelque sorte.
Et pour inciter les Hommes à se réaliser véritablement dans leur individualité, il n’avait trouvé qu’une seule solution : montrer l’exemple. S’assumer, lui, pauvre Hybride rejeté de tous et honni par le régime, et imposer sa vision de la liberté, révéler la vérité.

Un matin, sur la seule place publique autorisée par le régime, notre Homme-oiseau se posa sur le triste lampadaire du centre de l’esplanade. Il déploya ses imposantes et majestueuses ailes devant un public d’Hommes atterrés et impressionnés par cette étrange créature qui semblait vouloir s’adresser à eux.
Sur ses ailes, il avait fait tracer des dessins, des tatouages destinés à illustrer sa vision de la liberté.
Les Hommes levèrent vers lui des yeux révélateurs d’une terrible incompréhension.

Se sentant rougir, l’Homme-oiseau replia ses ailes tremblantes et se recroquevilla au sommet du lampadaire.
Une petite fille le pointa du doigt, la bouche ouverte comme si elle voulait prononcer quelques mots.
Pendu à ses lèvres, l’Homme-oiseau perçut l’enjeu de la situation : c’était les paroles de cette enfant qui allait déterminer les rapports que les Hommes entretiendraient avec la Nature dans le futur, c’était dans ses mots, dans sa bouche que tout allait se jouer.

L’Homme-oiseau cligna des yeux. La petite fille était toujours là, bouche bée. Et soudain, semblant venir de nulle part, une voix prononça ces paroles qui devaient rester dans la conscience des Hommes pour la postérité :
« L’avenir repose entre tes mains à présent. ».
Sur ces mots, la petite fille posa son regard sur les Hommes qui l’entouraient et, après un hochement de tête convaincu, annonça :
« Hommes, il est temps. Arrêtons cette scission ridicule : la Nature nous nourrit, nous sommes nous-mêmes issus de la Nature ; peut-on concevoir le fait de rejeter son propre créateur? Sommes-nous à ce point stupide pour ne pas comprendre qu’en ne prenant pas soin d’elle, nous périrons à notre tour? Ne soyons pas des imbéciles : si la Liberté, c’est d’atteindre la flamme de nos coeurs, aujourd’hui, mon coeur est enflammé et ce pour une seule raison : nous sommes tous dignes d’être sur cette planète et de coopérer avec la Nature qui nous a si bien dotés. Ne soyons pas des ingrats. ».
Les Hommes ne réagirent pas. Ils ne parvenaient pas à partager le point de vue de l’enfant.
Peut-être la préoccupation qu’elle dévoilait n’était-elle pas de leur temps.

La petite fille leva de nouveau la tête vers l’Homme-oiseau.

Il n’était plus là : il avait accompli son devoir.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et réussie ! Vous avez voté une première fois pour “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en Finale pour la Matinale en cavale. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne journée !
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