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L’Homme de Kaboul

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Dan Mézenc

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Elle laissa le téléphone sonner plusieurs fois. Puis décrocha. Ecouta son éditeur lui annoncer que le Prix Goncourt était attribué à son roman, L’Homme de Kaboul, que les jurés et les journalistes l’attendaient pour le journal télévisé de 13h. Elle ouvrit le tiroir du meuble sur lequel était posé le téléphone, saisit le revolver qui y était rangé et se logea un balle dans la tête.

Annabelle a trente ans. Elle habite cours Victor Hugo, une avenue chic de sa ville de naissance, préfecture bourgeoise du département. Elle a emménagé depuis quelques mois dans un des beaux appartements d’un immeuble construit dans les années soixante. Elle habite au septième étage et bénéficie d’une superbe vue panoramique sur la ville et la campagne environnante. Tous la félicitent et l’envient d’avoir eu la chance de trouver un tel appartement. Au huitième et dernier étage, sous les toits, des studios et de petits appartements sont habités principalement par des étudiants ou de jeunes couples. Annabelle enseigne depuis trois ans le français, en centre ville, au lycée Denis Diderot, là où se retrouvent les rejetons de la bonne société. Les autres sont généralement orientés vers le lycée technique situé dans une proche banlieue. Annabelle est belle, elle sait que les garçons la regardent, que, dans la salle des profs, les jeunes profs parlent d’elle, que les hommes se retournent vers elle quand ils la croisent alors qu’elle parcourt les trottoirs de la ville. Mais Annabelle est toujours seule, en est malheureuse et n’a jamais compris pourquoi les hommes lui avaient toujours filé entre les doigts telle une poignée de sable. Un bel appartement, un métier souhaité, mais une vie amoureuse désespérément désertique.

Annabelle a sympathisé avec Sarah. Depuis la rentrée universitaire, Sarah habite l’un des studios du huitième étage. Sarah, après son baccalauréat, a été admise en BTS Hygiène et Propreté, elle a vingt-ans à peine. Annabelle se demande ce que l’on peut bien apprendre dans ce genre de section et plaint en silence Sarah d’une telle orientation. Comment diable, peut-on s’intéresser à ce genre de sujet ? se demande Annabelle. Les deux jeunes femmes se sont souvent croisées dans l’ascenseur de l’immeuble ou chez les commerçants alentour avant que l’une invite l’autre pour un café, et que l’invitation soit rendue. Elles ne sont pas vraiment amies, de bonnes connaissances, un voisinage agréable, quelques fous rires complices et quelques confidences partagées. Cependant, Annabelle porte un jugement assez négatif sur Sarah, elle la trouve laide. C’est vrai que Sarah n’a pas la classe, l’élégance et la garde-robe d’Annabelle, qui elle sait suivre la mode, accommoder vêtements, chaussures, accessoires et maquillage, qui dépense beaucoup d’argent dans son apparence. Sarah ne vit qu’avec les quelques centaines d’euros que, comme l’imagine Annabelle, ses parents sûrement modestes, lui confient chaque mois afin qu’elle puisse assurer son quotidien, le restaurant universitaire, quelques allers-retours en train jusqu’au domicile parental et quelques rares sorties entre amis.
Et Sarah n’a pas la beauté et la grâce naturelle de sa voisine, sans être un laideron, elle est assez insignifiante, voire transparente. Jamais les regards ne se portent naturellement sur elle. Elle ne laisse de trace ni dans les esprits ni dans les mémoires. Mais Annabelle apprécie sa gaieté, son humeur toujours au beau fixe, sa joie de vivre communicative, sa bonhommie naturelle qui ne laissent ni les soucis ni les angoisses s’accrocher aux aspérités de sa personnalité. Elle voit la vie en rose. Annabelle s’interroge parfois de ce qui lui permet une telle bonne humeur.

Un jour de printemps, devant la perspective d’un week-end ensoleillé mais tristement solitaire, Annabelle propose à Sarah de partir en pique-nique sur les bords du lac de montagne qui se situe à quelques kilomètres de la ville. Sarah est très heureuse de cette proposition, elle non plus n’avait d’autre projet que de passer son weekend dans son petit studio, révisant mollement ses cours. Elles ont pris la voiture d’Annabelle qui s’est stationnée sur un parking de terre où se trouvent déjà quelques voitures. Après deux kilomètres de marche sur un chemin en pente douce, elles atteignent le lac. De larges plages d’herbe sont propices à la détente, au repos et à la sieste. Quelques familles sont déjà là, des enfants jouent. Des mamans préparent le pique-nique dominical. Annabelle et Sarah se sont mises à l’écart des familles, en bordure d’une haie de charmes. Annabelle sort de son sac à dos une bouteille de vin rosé encore un peu frais. Pour notre apéritif ! dit-elle, enjouée. Et pour se saouler un peu ! Puis après quelques salades, fromages et fruits, les deux jeunes femmes s’allongent, s’assoupissent puis se mettent à discuter, de tout, de rien, de leur famille, de leurs envies et de leurs aventures amoureuses. Annabelle ne dit pas tout, ne dit pas ses frustrations. Sarah raconte sa vie avec un garçon qui l’a soudainement quittée pour une autre, mais aussi cette rencontre récente avec Hussein, cet étudiant étranger qu’elle vient de rencontrer lors d’une soirée, le mois dernier. Ils se sont revus avant-hier et ont passé la nuit ensemble dans le studio de Sarah. Sarah est heureuse, il faudra qu’elle le présente à Annabelle. Il y a juste un petit souci : il n’a pas de papiers, clandestin donc. Mais, elle est tellement heureuse.

C’est vrai qu’il est beau, Hussein. Un grand gaillard, vingt-sept ans, un long corps aux muscles secs, un large regard plein de vie. Annabelle le regarde avec envie quitter son appartement après le diner qu’elle a organisé pour accueillir son nouveau voisin. Hussein s’est installé chez Sarah. Quel drôle de couple ! Hussein et Sarah. Ce bel afghan et cette petite boulotte de Sarah ! Ce doctorant en lettres et cette future responsable de la propreté d’un quelconque hôpital ! Ce fin lettré qui parle un français presque parfait et cette provinciale au langage mâtiné d’expressions populaires ! Ce produit des grandes familles de l’aristocratie de Kaboul et cette petite prétentieuse sans passé ! Ce bel homme qui a dû fuir son pays, traverser de multiples contrées, prendre des risques innombrables pour étudier ici et cette petite paysanne qui n’a guère été au-delà de la préfecture de son département de naissance ! Annabelle s’interroge sur ce couple improbable. Annabelle veut cet homme. Annabelle ne comprend pas pourquoi Hussein est heureux avec Sarah. Annabelle fera tout pour lui prendre cet homme. Annabelle est amoureuse et malheureuse.

Ainsi va la vie. Ce petit couple inattendu et cette belle prof de français qui se croisent et se recroisent, partagent quelques repas, quelques sorties. Les uns heureux et l’autre non. Mais c’est quand Hussein est venu seul, dans l’appartement d’Annabelle, son manuscrit sous le bras qu’elle a crû son heure enfin venue. Enfin, elle allait lui prendre cet homme. Hussein écrivait depuis de longs mois un roman, l’histoire de son grand-père, un homme flamboyant, qui avait traversé le vingtième siècle, une épopée grandiose dans un pays aux multiples bouleversements. Trois cent feuillets dactylographiés, écrits dans un français imparfait, pleins de ratures, de fautes, de renvois qu’il fallait relire et corriger. Tous les soirs, Hussein et Annabelle se penchaient sur ces feuillets. Elle corrigeait et minaudait. Elle relisait et aguichait. Elle réécrivait et provoquait. Elle retouchait et séduisait. Et Hussein, impassible, prenait note, modifiait, adaptait son roman. Puis s’en retournait dans les bras tendres de Sarah.

On frappe à sa porte. Annabelle ouvre. Deux policiers lui font face et se présentent. Nous avons été informés de la présence de clandestins dans votre immeuble. Avez-vous des informations à nous donner ? Euh, non, je ne sais rien. Si parfois, quelque chose vous revenait, n’hésitez pas à nous appeler. Et celui qui semblait être le chef des deux policiers remit à Annabelle une carte de visite. Un nom et un numéro de portable, un morceau de carton bleu qu’elle range dans le tiroir du meuble sur lequel est posé le téléphone. Elle se précipite chez Sarah. Personne. Ils sont sortis. Absent le jour de cette visite policière. Un hasard, se demande-t-elle.

Hussein revient chaque soir voir Annabelle et travaille avec elle sur son roman. Dernières retouches, dernières corrections. Le texte est subjuguant. Annabelle le sait, c’est un grand roman. Elle sait aussi que jamais Hussein ne se laissera séduire et ne comprend pas pourquoi. Alors, elle prend le téléphone et compose le numéro noté sur le petit morceau de carton bleu. Puis elle ouvre son ordinateur, efface le nom d’Hussein pour le remplacer par le sien sur la première page du manuscrit, juste au dessus du titre, L’Homme de Kaboul. Et elle en imprime quelques exemplaires qu’elle envoie aux grands éditeurs parisiens.

Il était six heures, le lendemain matin, quand elle vit Hussein et Sarah, encadrés d’uniformes, la tête baissée, s’engouffrer dans une voiture dont le gyrophare dessinait des cercles bleus dans le cours Victor Hugo.

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Annie Thibault · il y a
C'est glaçant et cela me rappelle un roman lu il y a quelques années. Coîncidence?
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