L'homme au par-dessus gris

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Ensorcelée par les mots, fascinée par les auteurs, je m'essaie à pratiquer l'art magique de l'écriture sous toutes ses formes. Ma plume se veut sincère et intimiste alors j'espère que  [+]

Image de Eté 2016
Rose avait les yeux bleu vif derrière ses lunettes en demi-lune, vifs et pétillants même si elle avait dépassé les quatre-vingts ans. Elle habitait, au cœur de la ville, un petit appartement au-dessus du bureau de Poste qui faisait face à l’église. Elle entendait le clocher sonner les heures et le temps qui s’écoulait prenait ainsi une terrible consistance. Encore une journée, encore un matin, encore une heure...
Depuis la mort de Louis, son mari, le temps s’était ralenti, comme dans un mauvais film... Les journées s’étaient rallongées, étirant ainsi le fil de son ennui. Les couleurs chatoyantes de sa vie s’étaient diluées dans sa tristesse. Tout était monochrome car Rose était seule.
Elle avait bien deux enfants qui l’aimaient et qu’elle aimait assez pour ne pas vouloir les importuner. Ils avaient leur vie, leur foyer... loin de Rose et de son ennui. Les coups de fil, les fêtes et repas de famille étaient une trêve à sa solitude mais dès la communication coupée ou le dernier invité parti, la solitude revenait lui sauter à la gorge pour lui rappeler que, seule, elle resterait.
Alors elle repensait à Louis car, dans son appartement, tout le lui rappelait : les photographies de leur mariage, les vêtements qui restaient dans l’armoire tels qu’ils avaient toujours été, l’odeur prégnante de son mari qui embaumait la chambre à coucher, les pinceaux et le cahier à esquisse négligemment posés sur la console de l’entrée.
Louis adorait peindre et dessiner. Il passait beaucoup de temps à immortaliser les moindres recoins de sa ville : les petites ruelles pavées, les fontaines, les coteaux aux teintes chaleureuses de l’automne, la petite église dont il avait une vue depuis son salon mais aussi le fleuve. Rose le revoyait encore s’asseyant, sur un banc de pierre, au bord du Rhône qui avait son lit à deux rues de chez eux. Louis avait bien souvent fixé le mouvement des vagues sur la toile. Fleuve impétueux et colérique aux couleurs tourbillonnantes et boueuses ou fleuve tranquille et serein aux douces ondulations mordorées. Rose adorait le voir peindre car, alors, le regard de son époux s’allumait d’une joie quasi enfantine. Croquer les paysages était sa gourmandise. Savoureusement, Louis prenait le temps de choisir le bon angle et l’heure exquise où la chaude lumière déclinante napperait de douceur les ombres de l’onde. Ses yeux photographiaient le monde à travers le filtre de sa sensibilité, lui qui montrait si peu ses émotions. Rose était fascinée de le voir peindre ainsi car il devenait alors insaisissable.
Mais à présent, les pinceaux aux couleurs éteintes prenaient la poussière et Rose n’avait pu se résoudre à les ranger dans un carton. Elle n’enfermerait pas ses souvenirs comme on avait enfermé le corps de son époux... dans une boîte. L’aide ménagère qui venait tous les matins avait beau lui faire comprendre qu’il fallait faire du tri et de la place, Rose était encore libre de faire ce qu’elle voulait chez elle.
Son ennui était rythmé par la monotonie de sa vie. Au lever, toujours à six heures, toujours le même rituel, immuable. Elle sortait du lit, enfilait pantoufles et robe de chambre et se dirigeait dans le salon. Elle tirait les épais rideaux pour faire apparaître les hautes fenêtres en bois et c’est alors qu’il apparaissait dans le cadre... l’homme au par-dessus gris. Il avançait en direction de l’église.
Tous les matins, tous les jours, à la même heure, il était là. Et Rose l’observait. Il avançait tête basse, le dos courbé, les mains plongées dans les poches. Elle ne le voyait toujours que de dos avançant d’un pas lent sur le parvis de l’église. Rose avait bien du mal à lui donner un âge même si elle devinait des cheveux gris sous le chapeau en feutre noir. Il faisait partie du décor, de cette ville, de ces murs, un personnage du quartier dont on ne sait pas grand-chose mais dont la silhouette nous est familière.
Comme elle, cet homme semblait enfermé dans sa routine, seul profondément seul. Sans trop savoir pourquoi, il la touchait. Rose le trouvait d’une profonde sincérité sans pourtant n’avoir ni croisé son regard, ni échangé une parole avec lui. Alors chaque matin, à la même heure, elle l’observait dans l’encadrement. Il était devenu un rendez-vous, il faisait partie de son rituel.
Un matin, alors que la chaude lumière du soleil naissant caressait l’homme au par-dessus gris, elle crut le voir glisser un cierge dans sa poche. « Un cierge pour un disparu, sa femme sans doute... », pensa-t-elle. Et l’esprit de Rose remonta le cours du temps, une photographie couleur sépia naquit de son imagination ou de ses souvenirs, qu’importe... De beaux mariés, bien jeunes, tout juste dix-huit ans. Malgré la guerre et les bombes, ils avaient célébré leur union. Le banquet eut lieu dans le petit corps de ferme des parents de la mariée. Tout le hameau était là. C’était l’oncle de la jeune femme qui avait célébré le mariage dans la petite chapelle. Le marié avait la gorge nouée lorsqu’il dut s’avancer vers l’autel au bras de sa mère. Il n’aimait pas être au centre de l’attention, être la cible de tous les regards. Il fut si ému lorsqu’il la vit... elle, rien qu’elle... Elle avait éclipsé tous les autres visages. Il savait, la certitude ancrée dans le corps, qu’il n’aimerait qu’elle. Pas besoin de grand discours, pas besoin de la comédie des noces, des serments et des sermons.
Ce fut alors tout simplement qu’il dit : « non » aux femmes qui cherchaient à le séduire alors qu’il était veuf depuis plus d’un an. « Non » aux membres de sa famille qui le poussait à refaire sa vie. Il était jeune et possédait beaucoup de terres, ce qui en faisait un bon parti mais tout cela ne comptait plus depuis que sa femme était morte, quatre ans après leur mariage. Il n’avait jamais pu lui donner d’enfant et ce regret l’asphyxiait toutes les nuits. Elle était tombé malade et il n’avait pas compris ou pas voulu comprendre que c’était très sérieux. Comment avait-elle pu partir en seulement trois mois, le corps si affaibli mais le regard si plein de force ?
Et puis un jour, vieux, la mine aussi grise que son par-dessus, il avait quitté la ferme et s’était installé en ville. Loin de la tombe de sa femme, il se rendait chaque matin en pèlerinage dans la petite église, en face de chez Rose, pour déposer une lumière pour celle qui avait illuminé ses jours.
Le regard vitreux de Rose se détacha de l’homme sur cette pensée. Finalement, il devait être comme elle... Alors elle déposa, elle aussi, une bougie près de la photo de Louis. La journée défila sur un tempo lent. La nuit tomba doucement, ses yeux se fermèrent, six heures sonnèrent.
Rose, plus fatiguée qu’à l’accoutumée, ouvrit le rideau pour découvrir cette nouvelle journée. C’était un matin sans lumière. Le soleil voilé derrière la brume qui voyageait au-dessus du fleuve. Il était toujours là, l’homme au par-dessus... Figé dans la même attitude, il avait cependant quelque chose de différent. Elle le trouva plus triste que la veille... Sa démarche, son allure avait la couleur du désespoir.
L’angoisse étreignit alors le cœur de Rose. « Je ne le reverrai pas demain... », murmura-t-elle en un soupir. Et ses pensées s’égrainèrent, imaginant l’histoire de cet homme avec une troublante certitude. Il va prier pour son âme au pied de l’autel, dans la petite église car demain, il ne se lèvera pas, n’enfilera pas son par-dessus. Demain, le monde continuera sans lui car il l’a décidé. Il sera effacé comme un raté sur une toile, comme une tâche grise sur laquelle on glisse de la couleur pour réenchanter le décor. Dans l’attente d’une fin que l’on connaît, il va prier aujourd’hui. Prier pour lui, pour que l’on sauve sa pauvre âme anthracite. Non pas que l’Enfer lui fasse peur, non. Mais pour pouvoir la retrouver, elle... Celle qu’il a perdue voilà plus de quarante ans. Il va prier pour que l’on veuille bien les réunir. Elle l’avait trop attendu, il l’avait assez pleurée. Il déposera deux cierges cette fois-ci, l’un à côté de l’autre puis il retournera chez lui et déposera la photo de son épouse près de son cœur. Dans un dernier soupir, il l’appellera.
Rose fit un geste de la main comme si elle pouvait le saisir, le retenir ou lui dire au revoir. Elle détourna la tête et observa son petit appartement. Les couleurs de Louis lui manquaient. Elle éprouva le désir impétueux de ressortir tous ses tableaux, de revoir la moindre esquisse, le moindre croquis au fusain. Elle les disposa devant elle, au milieu du salon. Elle retrouva le premier tableau qu’il avait fait d’elle... Elle semblait si jeune... Elle se trouvait belle et elle savait que la jeune femme qu’elle voyait était encore cachée dans ce corps de grand-mère, sous la peau fripée et les paupières lourdes. Rose se mit à sourire et ses joues se colorèrent lorsqu’elle se souvint de la première fois où Louis l’avait peinte nue. Ce frisson sur la peau totalement dévoilée, le regard de l’homme dessinant les ombres de son corps, les muscles crispés se forçant à conserver la pause et cette chanson de Piaf qui tournait en boucle sur le vieux trente-trois tours... « La Vie en Rose ». Elle était si fragile et si vivante à la fois, son corps recouvert des couleurs du désir de Louis.
« Quel bazar ! » avait lancé l’aide ménagère en voyant l’amoncellement des toiles, carnets et feuilles de dessin griffonnées qui jonchaient le sol du petit salon. Mais Rose était satisfaite de voir ainsi, devant elle, ce patchwork de couleurs, les couleurs que Louis avait données à leur vie. Elle refusa qu’on y touche et passa toute la journée à les observer.
Le soir, Rose alla se coucher et posa près d’elle le nu que Louis avait fait d’elle. Elle prit dans ses mains noueuses la photo de son époux. Pas de larme, Rose sourit et, paisible, s’endormit.
Six heures sonnèrent... sept heures... Le rituel avait cessé. Rose ne s’était pas réveillée. Trois jours plus tard, de la fenêtre aveugle du petit salon, on aurait pu apercevoir son cercueil quittant la petite église.
Après les obsèques, la fille de Rose avait tiré les lourds rideaux pour faire pénétrer la lumière dans ce lieu sans vie et elle s’était installée au milieu du salon de sa mère. Assise sur le vieux fauteuil en cuir usé, elle contemplait tous les tableaux que sa mère avait soigneusement classés la veille de sa mort. Tout paraissait dans l’ordre chronologique de leur exécution. Au milieu de cet amas de toiles et de couleurs, elle revit le portrait que son père avait fait d’elle peu de temps après sa naissance et elle se sentit alors, plus que jamais, orpheline. Les yeux embués, son regard se posa ensuite sur l’unique tableau que sa mère avait laissé accroché au mur, face au fauteuil, entre les deux grandes fenêtres du salon. Elle n’avait jamais compris la fascination qu’il provoquait sur sa mère. Elle pouvait passer de longues heures à le regarder, absorbée par ses pensées. Il représentait l’église vers laquelle s’avançait un homme en par-dessus gris.

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