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L'homme au fauteuil

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Sylviearditi

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Il pleuvait ou il ne pleuvait pas. Est-ce important au moment où on doit mourir? Tout ce temps, c’est à dire ces trois dernières années, il avait évité cette idée, et pour cela, il avait procédé comme pour un travail : avec méthode, sang froid et mauvaise foi. A présent, il était l’un des derniers, si ce n’était même, à cette heure, le dernier... si on ne comptait pas les faux-morts de la bibliothèque. D’autres que lui s’étaient laissés envahir par l’angoisse, ils avaient zigazagué comme des baudruches crevées ; avaient-ils pour autant sauvé leur peau? Non.
Il y a deux ans, il s’était dit qu’après tout, il pourrait adhérer aux idées de l’ennemi, comme certains de ses camarades avaient tenté de le faire. Mais ce fut impossible! Ne se dépouille pas de lui-même qui veut. Il s’était rendu à certaines de leurs réunions et il avait prononcé leurs mots, sans les comprendre. Il attendait l’impact positif de la résonnance des sons sur son mental, comme cela lui avait été promis. Rien n’était venu qu’un baillement. Il avait tiré. Mordu la poussière. Il était resté embusqué dans la neige en essayant d’ouvrir son cœur à une volonté plus grande que celle de rentrer chez lui. Il marcha pieds nus, jusqu’à l’os, pour s’oublier dans la douleur ; il tua un chat, il déchira l’unique photo qu’il possédait de sa mère, il changea son nom. Rien n’y fit. La seule chose qu’il avait était capable d’oublier, c’était son âge. Quand il était revenu, il s’était senti l’âge qu’avait le monde, c’est à dire éternel et vieux.
Aujourd’hui, il était allé au bureau et y avait passé la journée, seul. Les autres, les collègues, avaient étés tués. Certains peut-être encore étaient cachés quelque part, ce qui équivalait à être mort. Depuis des semaines, il entendait des sanglots étouffés provenant du ventre de la photocopieuse ; en l’ouvrant, il n’avait rien vu, mais par précautions, il avait laissé près d’elle des biscuits et une bouteille de lait qui avaient été consommés. Lui, il n’envisageait pas de rester vivant autrement que comme il l’avait toujours été : alternativement assis dans son bureau, au volant et chez lui . Depuis longtemps, c’est vers son fauteuil que convergeait chacune de ses journées. Il y retrouvait les multiples rêves qui incubaient en son absence dans le terreau de cuir ; des rêves de promenades ou de courses dans les bois, des rêves de voyages lointains et de nus au fusain, des rêves de course de vélo et de patates au barbecue qu’il ne réalisait jamais. Comme c’était bon! C’est cela, ce soir et malgré le pressentiment, qui lui avait fait prendre sa voiture et rentrer. Il ne portait pas d’arme parce qu’il n’avait pu apprendre à en manier, ni à en aimer. A ce propos, le chat, il ne l’avait pas tué. Seulement, il n’avait pas empêché Sid de le faire. Si ce benêt à lunettes pouvait être là ce soir pour le tuer, lui! Il l’aurait fait ! Ranger son barda, voler de l’eau, chanter pour qu’il roupille, Sid aurait fait n’importe quoi pour n’importe qui, pourvu qu’on lui récite des poèmes où les femmes ont des serpents à la place des cheveux. Mais il n’y avait aucune chance qu’il réapparaisse jamais, parce qu’après avoir évicéré le chat, il s’était pendu avec ses intestins, et que c’était il y a longtemps.
AU bureau, son contre-maître s’était foutu en l’air, aussi, quelle épidémie! »Ils ne m’auront pas vivant »! Bang. Foutu en l’air, la cervelle avait giclé sur les murs des wc pour messieurs du quatrième; était-ce cela, la cohérence? Faire vomir les gens du ménage?

Sa cohérence à lui était de se servir un verre, d’allumer un cigare et d’en exhaler la fumée vers un plafond, clair comme un ciel d’été, malgré la pluie qui, peut-être en ce moment, lavait la rue, faisait reluire le trottoir que l’ennemi emprunterait dans un instant pour venir jusqu’à lui : une toilette mortuaire urbaine, en quelque sorte.
Il était sur son fauteuil ou peut être dedans. Ce fauteuil lui appartenait d’autant mieux qu’il avait été fabriqué sur mesure pour son père Dix ans auparavant, celui-ci était mort d’une belle mort, c’est à dire d’une longue maladie. Lui aussi mourrait prochainement de maladie : celle des autres, celle des fous. Pronostic, trois ans. Alors qu’un rond de fumée cerna très exactement l’ampoule du lustre, il se demanda si cette maladie n’était pas malgré tout la sienne. Après tout, il faisait partie de ce monde. Il n’était séparé d’aucun des autres, quels qu’ils soient et même si ça le faisait vraiment chier. La pensée de l’ennemi avait bel et bien contaminé les siennes puisqu’il devait lutter à chaque instant pour s’en préserver. Jamais, elle n’avait cessé de le contraindre à faire en fonction d’elle. A l’usage, il devait convenir que son esprit s’était considérablement aiguisé. Sa vision du monde était devenue un cristal pur, d’une lucidité absolue, de celles qui ne s’atteignent qu’en état d’hallucination. Quelle dommage que ce trésor soit en passe d’être anéanti à jamais.

Ils vinrent. Pour eux, ni code, ni interphone, ni porte suffisamment blindée. Il cassèrent défoncèrent, broyèrent et furent là, boueux, crasseux, livides, une herse d’armes pointée vers lui.
Ils ne formaient qu’un; qu’un seul bras tendu, qu’un seul tendon arqué, qu’un seul cran, qu’une seule volonté. Ils n’avaient pas appris à être chacun quelqu’un d’autre. Rien ne semblait plus important que ce qu’était en train de faire là l’esprit commun. C’était pourtant dur, ils avaient marché longtemps, probablement pas dormi, peut-être y en avait-il un qui avaient mal au dos ou une envie terrible de quitter ses chaussures, de pisser ; un qui n’en pouvait plus d’être debout. A leur place, il se serait épongé le front, aurait demandé un verre d’eau, la possibilité de prendre une douche! Si l’un d’entre eux le demandait, il lui préparerait une serviette propre et une savonnette. Il lui masserait les orteils. Ils avaient l’air épuisé.

Non, on ne peut pas dire que ce fut une surprise. Trois ans déjà qu’ils emportaient les têtes et charriaient le sang en une même rivière écarlate.Un feu brûlait dans leurs yeux. Ils avaient passé tant de temps de leur vie à s’organiser qu’ils n’avaient plus besoin de s’organiser pour être organisés. Ils bougeait comme un corps unique. Le frissonnement de l’échine de l’un appuyait sur la gâchette de l’autre. Un raclement de gorge était immédiatement suivi d’acte. Quelle curiosité! Vivre pour voir ça peut-être une fin en soi : une machine humanoïdale à fureurs synchronisées. Chacun faisant caca indépendament mais partageant le même cerveau, et celui-ci étant si saturé qu’aucune pensée propre ne peut plus s’y mouvoir. Pour lui, c’était exactement l’inverse! Quelle volonté suprême pouvait bien présider à l’engendrement d’une telle monstruosité?

On le secouait, pleuvait sur lui une pluie de postillons. Ils tentèrent de le jeter à terre, mais il était plus lourd que l’air, plus puissant qu’une mâchoire d’acier. « Un cigare? » Proposa-t-il? Il lui en restait bien trop, au vu au temps qui lui restait pour les fumer. Ils ne comprirent pas à quel délice ils étaient invités ; il prirent ça pour une insulte et frappèrent encore dans une admirable synchronicité.




Son fauteuil était en cuir auburn, lustré par l’amour du confort que son père lui avait transmis. Petit, il avait joué sur ce même objet, séparé de lui par les jambes de son père sur lesquelles il se juchait. Mais plus que quelques centimètres, c’étaient de nombreuses années qui le séparaient du moment de ressentir la raideur souple de son cuir dans le creux de ses reins : tant qu’il avait été en vie, son père seul avait eu le droit d’y trôner. En son absence, sa mère le recouvrait d’un drap qui hantait le salon. Nul n’aurait provoqué le fantôme du patriarche vivant. On se tenait à l’écart, sur des chaises ou des tabourets ou sur le canapé dont le velours grattait. Il savait qu’il le posséderait un jour et il lui fut douloureux de vivre tant d’années, habité par cette convoitise immense qui ne pouvait s’accomplir que par le deuil.

Près de lui sur une table, à porté de sa main, des livres, avec des marque pages aux endroits qu’il avait décidé être sa philosophie, lui donnaient un espoir qui le poursuivrait loin quand tout serait fini. Il avait aimé, les femmes, les livres, les enfants turbulents, mais jamais ailleurs qu’ici, sur ce fauteuil, qu’il entendait devenir son tombeau de cuir. Ils poussèrent un cri, unanime. Lui qui les avais étudiés par la plume des plus fins philosophes—tous morts aujourd’hui,— il savait les comprendre. Il les connaissait mieux qu’ils ne se connaissaient eux-mêmes. Il fut pris pour eux d’une infinie indulgence, voire d’une peine. Seraient-ils jamais heureux comme il l’avait été, comme il l’était encore, comme il entendait le rester pour l’éternité? Gagner du temps, finir le cigare, sentir encore le cuir très exactement fait pour épouser son corps.
L’un d’eux arracha le cigare de sa bouche. Un autre le frappa, mais il s’agissait de tous. Il s’affaissa. Il saignait. Il les admirait.
-Prête serment! Lui ordonna une voix multiple. Et nous te laisserons la vie sauve.
-Qu’est la vie sauve? Demanda-t-il. Et il continua de têter un cigare, qui n’était déjà plus qu’imaginaire.
Il se souvint de ses parents, qui l’avaient amené chez le psychanalyste, afin qu’il puisse définir quelle personne il souhaitait devenir en ce monde. Des aspirations sublimes lui étaient venues alors. Non pas pour lui. Il s’était déclaré une passion pour que chacun ait le loisir de devenir vraiment lui-même. Ses parents avaient hoché la tête d’un air approbateur. Il leur demanda:
-Voulez-vous continuer à vivre sans savoir qui vous êtes? Sans avoir peint, sans avoir écrit?
-Nous sommes fidèles au Maitre, répondirent-ils. Le Maître est vorace en fidèles et veut te voir rejoindre nos rangs.
Il le frappèrent à la tête, c’est à dire au cœur. Un morceau de son crâne sauta sur le tapis.
-Un rang n’est pas une vie, dit-il.
Tant qu’il sentirait le cuir du fauteuil s’imprimer dans sa chair plus profondément que leurs armes, il se sentirait vivant. Et il avait envie de se sentit vivant encore et encore. Qu’était dans ses côtes la sensation aigüe du métal froid : il avait aimé, de lui même, sans injonction aucune, des femmes douces et spirituelles, qui tiraient des conclusions qui le laissaient sans voix. Connaitraient-ils jamais cela?
Ils s’impatientaient. La patience n’était pas leur fort, non. L’un, tous, se jeta sur lui pour lui couper la tête.
Il avait lu. Il savait leur éducation guerrière. Toute pitié absente. Il gagna du temps. Tans que le fauteuil était plus doux que tout, il serait un fils, un amant, un vivant. Le confort de sa vie prenait des airs absents. Il soupira et ce fut d’aise. Il ne souhaitait pas mourir debout, mais assis. Ils ne le jetteraient pas à terre.
Quelque part dans les abîmes de la bibliothèque qui lui faisait dos, se cachaient quelques ombres qui avaient survécu. Il les cachait. Les nourrissait. De son fauteuil, il les entendait pleurnicher. « Cache-toi avec nous », imploraient les âmes perdues à leur bienfaiteur. Dénichés, ils feraient bientôt allégeance au Maître comme ils avaient fait allégeance à la noirceur du cagibi. Il entendait leur souffle qui tentait de le persuader. Assombris comme des rats, ils naviguaient au bord de n’être plus des êtres, mais des diligeants, des hordes qui adhéreraient pour tenter de sauver ce qu’ils avaient déjà perdu. Ils n’étaient plus des hommes mais de potentiels rampants collectifs. Il suffirait que les ennemis poussent un rayon de la bibliothèque pour qu’ils vendent leurs âmes; eux qui avaient été, qui avaient aimé en dépit de toute obligation, qui avaient étés libres, ils entreraient dans les rangs de ceux qui marchent du sable à la neige dans des chaussures en série, des frusques en série, mus par une pensée unique.
Il n’existe qu’un fauteuil tel que celui-ci au monde. Patiné par un certain amour, une certaine vision de la vie. Et c’est le sien.
On le tire encore, on ne veut pas lui offrir le cadeau de le tuer sur ce fauteuil. C’est pour cela qu’il n’ont pas tiré encore. Le fauteuil leur est insupportable! Ce fauteuil est unique, il n’y en a pas deux pareil. Ce fauteuil est le monde tel qu’il doit être. Et si. Et si il le quittait pour avoir « la vie sauve ». Il partirait avec eux dans les contrées lointaines, lèverait leur bras, crierait de leur voix et sa vie serait sauve. Un jour, peut-être, leur déclin venu, il reviendrait ici, sur le cuir, mais sa modification aura été telle qu’il n’existerait plus. La vie sauve n’existe pas si elle n’est pas la vie.
-Un genoux à terre, chien! Fais allégeance au Maitre!
On le moleste, mais son corps déchiré est de plomb, de métaux lourd, d’univers. Il pèse comme le monde d’avant le big bang, une cuillerée de lui fait un milliard de kilos.
Alors ils tirent. Qui a tiré? Tous, un seul. Pas d’avocat pour les défendre, pas d’amour à attendre de leurs yeux, pas de larme à recueillir comme une perle de cœur.
Mort, son corps se love dans le cuir, ne glisse même pas dans son sang visqueux jusqu’au sol.
L ‘aboutissement de toutes les journées de son existence sur les genoux de son père, d’abord, puis sur son propre séant. Un nu au fusain s’assoit sur ses genoux. Dans son fauteuil.
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