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L'histoire sans fin

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Anna Tinebra

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Le réveil sonne. Elle ouvre un œil. Elle n'a pas envie de se lever. Il fait froid.
"Je ne supporte plus qu'il oublie d'allumer le chauffage le matin", pense Marie, tous les jours à 7h00.
Elle entend la voix de son père. J'attends encore 5 minutes et il sera parti travailler, je pourrais déjeuner en paix, pensa-t-elle.
Elle sort de son lit de deux personnes, enfile un peignoir. Cela fait un peu grand-mère mais j'ai bien chaud, se dit-elle en voyant son reflet dans le miroir.
Elle descend lentement la cage d'escalier, se dirige vers la cuisine en passant par le couloir principal. Le panier du chien est installé à l'entrée. Elle aime caresser le chien pour le saluer le matin. Snoopy, un gentil basset reçu en cadeau, il ya plusieurs années. Marie aurait certainement du le nommer Droopy, parce qu’avec ses oreilles tombantes, son regard triste, ca coulait de source. Mais elle aime surprendre.
Elle tourne les vannes des radiateurs, prend un bol de café dans l'armoire. Un bol rouge, elle aime le rouge. Elle trouve cette couleur complexe; avec une seule couleur, on peut représenter l'amour, la richesse, la colère, le sang,...c'est fascinant. Elle s'installe près de la fenêtre. Elle regarde le potager au fond du jardin. Elle aime s'occuper du jardin: planter, arroser, enlever les mauvaises herbes, faire des recettes avec les légumes soigneusement récoltés. Elle ne le raconte pas à ses amies. Elles considèreraient que c'est ringard.
Un léger rayon de soleil traverse la cuisine. C'est une belle journée qui s'annonce, dit-elle à voix haute.
Marie est heureuse. Cela fait une semaine qu'elle est heureuse. Elle a reçu un coup de fil lundi dernier.


Il est 12h30. Marie finit son repas. Elle entend son téléphone retentir. Elle décroche
"Allo"
"Mademoiselle Marie Walin?"
"Elle-même"
" Bonjour, Monsieur Toiry, éditions lire en compagnie."
"Bonjour, merci d'avoir appelé."Elle sourit au téléphone.
"j'ai bien reçu vos textes, vos nouvelles. "Je souhaiterai vous rencontrer pour en discuter. Je suis libre lundi prochain et vous?"
"oui", répond-elle sans ajouter un autre mot.
"14h, gare de Charleroi. annonça-t-il.
"D'accord. Je porterai un bonnet rouge." Ils se saluèrent poliment.
Elle ne savait pas pourquoi, elle avait spécifié ce détail. Ca l'avait fait sourire.
Lorsqu'elle était stressée, il lui arrivait très souvent d'ajouter des phrases inattendues.
Cela lui avait rappelé l'examen de latin du moyen âge, cours obligatoire en première année en philo-romane. Elle avait visiblement mal répondu à la dernière question du test oral. Le professeur, un homme d’une cinquantaine d’années, chauve, barbe grise, lui avait répliqué: "je dois y aller je suis pressé". Marie avait rétorqué avec un sourire naïf "oh, moi aussi, je dois y aller j'ai un autre rendez-vous! Au revoir, Monsieur, bonne journée.
Dès qu'il avait quitté la classe, elle avait pleuré. Puis en une fraction de seconde, elle avait éclaté de rire, en se traitant de mythomane fatiguée par sa session d'examen.


Elle est fière d'elle. A à peine 20 ans. Elle a décroché un rendez-vous avec le directeur d'une maison d'éditions.
C'est son secret. Elle n'a rien dit à ses parents. Surtout, ils ne doivent pas savoir.
Elle habite rue du Calvaire à Monceau-sur-sambre, rue en pavés. Elle décide de prendre le train pour rejoindre le lieu du rendez-vous.
Marie remarque que le supermarché situé en face de chez elle a changé d'enseigne. Elle s'attarde sur ce détail tout le long du trajet. Depuis quand ont-ils changé le nom? Elle n'arrive pas à s'en souvenir? Elle longe la rue de Trazegnies pour atteindre la gare de Marchienne-au-Pont. Elle prend son temps, elle est partie suffisamment tôt pour se permettre de profiter de cette balade.
Arrivée sur le quai, elle est un peu essoufflée. Marie se lance un petit " on a plus vingt ans ma petite Mariette !". Elle monte dans le premier train à destination de Charleroi-Sud. 5 minutes plus tard, elle y est.
Elle décide de se placer devant la gare.
Cette gare date de 1874 C’est la seule date qu’elle garde en mémoire. Marie a toujours eu du mal avec les chiffres. Elle aime la gare de Charleroi. D’ailleurs, elle était présente à l’inauguration des lieux, il y a quelques années. La ville avait fait le choix de rénover l’infrastructure au lieu de construire un autre édifice.
Elle observe les mendiants sur le pont en face. Ils accostent les passants pour une petite pièce ou une cigarette. Marie a l'impression qu'ils sont plus nombreux qu'auparavant. Cela l'attriste un peu.
Elle repense à son rendez-vous. Monsieur T. lui a peut être demandé de la rencontrer pour lui faire part de quelques remarques. Il a des questions à lui poser ? Il a peut être trouvé le sujet banal, l’écriture simpliste et le tout peu cohérent ?
Elle est de plus en plus nerveuse. Finalement, il a peut être détesté, et souhaite lui dire de vive voix.
« Marie ne te décourage pas », se dit-elle intérieurement. Comme pour le cours de latin, allez hop en seconde sess’, et c’est réussi !
Un homme d’un âge mûr se dirige vers elle. Il choisit de l’emmener chez Vanhove, les spécialistes du café à Charleroi. Une des plus vieilles places où il est bon déguster du café importé tout droit des pays d'Amérique centrale et du sud.
Tout en marchant à ses côtés, Marie résume sa pensée par des images: « Marie W., bonnet rouge tricoté sur cheveux noirs, Monsieur T, veste en velours brune pas de cheveux. ».
Elle n’avait pas besoin de parler, elle ne se sentait pas mal à l’aise. Elle avait un sentiment de déjà vu. Comme si elle revivait cette balade à travers la ville. Elle se souvient de l’article de presse lu quelques jours auparavant ( jeudi 29 aout 2013) dans le Vif l’Express : Trois théories pour expliquer l’impression de « déjà vu ». Elle se rappelle surtout de la fin de l’article: « À ce jour, aucune de ces théories ne peut prétendre être l’explication du phénomène. En attendant que les chercheurs découvrent un nouveau moyen de l’étudier, vous pouvez toujours le faire vous-même. La prochaine fois que vous aurez une impression de "déjà vu", prenez un moment pour y penser. Avez-vous été distrait ? Y a-t-il un objet familier quelque part ? Votre cerveau agit-il lentement ? Ou est-ce autre chose ? »
Marie est incapable de répondre à ces questions. Soudain, une pensée traverse son esprit; c’est peut être une réminiscence d'une vie antérieure. Elle finit par conclure que ce débat avec elle–même est trop mystique.
Ils montent à l’étage du Café. Ils s’installent face aux larges fenêtres qui permettent de voir le magasin l’Innovation.
Il commande un café noir. Marie a une théorie sur les buveurs de café noir. Ils veulent surement impressionner, avoir l’air viril, montrer qui est le plus fort. Alors pour se donner du courage, elle décide de prendre un espresso. Elle précise qu’elle souhaiterait un verre d’eau après la dégustation.
Elle a envie d’ajouter un « même pas peur, Monsieur T. ».

Il sort lentement de sa mallette les textes de Marie. Elle est heureuse, elle reconnait son écriture. Toutefois, elle remarque que le papier a jauni. Ca l’interpelle, peu importe finit-elle par penser. Elle avait envie de connaître son opinion sur ses écrits.
«J’ai aimé vos nouvelles » dit-il en la fixant intensément. Elle n’écoute plus le reste. Il a aimé, c’est le principal.
Son téléphone sonne. Il décroche. Son visage se crispe. Il doit partir. Elle est déçue. Il insiste pour la raccompagner à la gare. Il marche rapidement, ne dit pas un mot. Il a l’air si triste. Elle n’ose pas demander. Elle a du mal à respirer.
Il promet de la rappeler demain, lui serre la main un peu fort.
Marie s’installe dans le train. Il ne démarre pas tout de suite. Elle regarde par la fenêtre. Elle prend le temps d’apprécier ce moment. Elle n’arrête pas de repenser à la phrase de Monsieur T. «  j’ai aimé vos nouvelles ». Monsieur T. croit en elle. Elle a du talent. Elle doit poursuivre son écriture et finir ses études. C’est décidemment une belle journée, pensa-t-elle le sourire aux lèvres. 
Benjamin consulte son agenda. « C’est le jour j. Je dois lui téléphoner. Je dois encore essayer. J’ai tellement envie d’abandonner. Je suis si fatigué. Si triste. Je l’ai tellement aimé, je l’aime encore. »
Il a continué à écrire ses rendez-vous dans un agenda. Il y a pourtant bien longtemps qu’il ne travaille plus. Les premières années, il avait continué à écrire. Il a même cessé de lire. Il ne lit plus rien. Il écoute la radio pour ne pas se couper du monde.
Il ne vit plus que pour elle. Il lui arrive encore de rêver. Il aimerait qu’elle prononce son prénom. Il aimerait qu’elle le regarde. Il aimerait qu’elle soit tendre avec lui.
30 ans de vie commune, ca compte. Il ne comprend toujours pas.
Leur histoire est si belle. Ils se sont rencontrés grâce à la « Mort ». C’était le titre de sa nouvelle. Il était impressionné, une femme si jeune parlant de la mort avec humour. C’était plus fort que lui. Il devait la rencontrer.
Il l’a aimé tout de suite. Son pantalon à carreaux brun, son bonnet rouge tricoté. C’était évident qu’elle s’intéressait peu à la mode. Il se souvient de ces boucles noires rebondissant sur ses épaules, lorsque pour la première fois ils se sont promenés dans les rues de Charleroi. Elle avait commandé un espresso. Il en avait conclu que cette fille avait du caractère.
Assez rapidement, ils sont devenus inséparables. Les parents de Marie n’ont pas vu cette relation d’un bon œil. 12 années les séparaient. La mère de Marie ne cessait de lui répéter « Il est trop âgé. Lorsque vous voudrez des enfants, il sera trop vieux pour être père. Il vieillira plus vite que toi. Tu devras t’occuper de lui, le soigner et peut être lui donner à manger ! »
Elle ne pouvait plus vivre avec ses parents. Un matin, elle débarqua à Bruxelles. Benjamin avait un petit appartement, non loin de la gare du midi. Elle voulait vivre à ses côtés, dormir tous les jours dans son lit, sentir son odeur.
Durant cinq longues années, Benjamour, c’est comme ça qu’elle l’appelait, et Marie ont tenté d’avoir des enfants. Au moins un, un tout petit. Mais rien.
Ils décidèrent de tourner la page. Ils ne seront jamais parents.

22 mars, jour anniversaire de leur rencontre. 15 ans déjà. 15 ans d’amour, ca se fête. Le baiser de Gustave Klimt pour lui, un bébé basset pour elle.
Il ne se souvient plus quand elle a commencé à oublier. Il ne veut pas s’en souvenir. Aucun remède, il n’existe pas de médicament contre cette maladie.
Un jour, il l’a retrouvé sur le quai de la gare de Bruxelles. Elle voulait prendre le train pour rentrer chez elle, à Monceau-sur-sambre, rue du Calvaire. Elle devait se préparer pour un entretien qui pourrait changer sa vie. Elle affirmait qu’elle avait reçu un coup de fil d’une maison d’édition. Monsieur T. lui avait donné rendez-vous à la gare de Charleroi.
Désormais, la vie de Marie se résumait à quelques souvenirs, comme des photos mises l’une à côté de l’autre.
1970 : elle vit avec ses parents à Monceau-sur-sambre, rue du Calvaire.
15 mars1970: coup de fil de Mr T
22 mars 1970 : rencontre avec Mr T, 1874, la « Mort », bonnet rouge, veste brune, café noir, espresso.
22 mars1985 : Snoopy entre dans sa vie.
«Il est primordial de privilégier un environnement familier » avait expliqué le docteur Clément. Cette phrase le hantait depuis 5 ans.
Au début, il restait près d’elle, lui montrait des photos, lui racontait leur histoire, invitait des amis. Les amis finirent par décliner les invitations, elle écoutait les histoires mais ne les comprenait plus. Finalement, il n’a plus eu envie de regarder leurs photos.
«Oui, j’arrive tout de suite, Nelly, juste le temps de la raccompagner à la gare ».
Depuis 3 ans, Nelly, s’occupait du ménage de la maison. Nelly était la voisine, elle avait proposé ses services pour aider le quotidien de Benjamin.
«Je pensais qu’il dormait. Vous comprenez Benjamin. »
«Oui, je comprends. Faites disparaitre le panier, la couverture et la gamelle. »
Marie rentre épuisée de son après-midi. Benjamin sort par la porte de derrière. Il ne supporte plus de croiser son regard. Elle ne le reconnait plus depuis si longtemps. Il patiente chez la voisine.
Comme tous les soirs, Marie avale une pilule pour s’en dormir. Comme tous les soirs, il attend qu’elle s’endorme. Il se glisse lentement dans le lit, l’effleure, respire son parfum et rêve de la « Mort ».

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Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Un excellent texte, d'une vraie profondeur et où les personnages prennent de l' épaisseur tout au long du récit jusqu'à l'inéluctable prise de conscience. Bravo !
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Anna Tinebra · il y a
merci
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J. Chablik · il y a
Construction subtile, flou des temporalités dont on comprend au fur et à mesure la portée narrative, et sujet très grave au fond. Chapeau !
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Anna Tinebra · il y a
Merci pour votre commentaire.
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Lammari Hafida · il y a
Une lecture passionnante , mon vote ! Je vous invite à lire mon poème en finale < Coup de foudre > si le cœur vous en dit et bonne soirée !
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Boogie · il y a
Un peu, beaucoup (à la f ...) de toi !!! j'aime beaucoup.
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Vanina Laetitia Ricarda · il y a
Ça fait drôle que l'histoire se passe chez nous, j'ai adoré visualiser les rues et les détails de ton histoire. Bonne continuation à toi
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Anna Tinebra · il y a
Merci pour les encouragements.