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L’histoire de Koty Mačke.

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Pierre Launay

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Autrefois, je parle d’il y a très longtemps, il n’y avait pas de chat en Orient. Pour quelle raison ? me direz-vous. Et bien pour la même raison qu’il n’y a pas d’opposum dans le parc de St Cloud, d’alligators dans le ru Marivel, ni de phacochères dans la rue Anne Amieux : parce que c’est comme ça, et voilà.

Or, le roi de Siam qui était une personne très cultivée et très au fait de la marche du monde, connaissait l’existence des chats pour en avoir vu dans des catalogues illustrés. Il les trouvait très beaux et savait l’essentiel de ce qui concernait leur mode de vie : qu’ils faisaient pleuvoir en se passant la patte derrière l’oreille, qu’ils étaient le complément indispensable d’un bon feu de cheminée pendant les longues soirées d’hiver, qu’ils faisaient ronron, miaou et pipi dans leur litière quand elle était propre. Mais il déplorait de n’en avoir jamais vu en vrai.

Or, à cette même lointaine époque, il y avait dans les escaliers qui montent vers la rue Brancas, justement pas très loin du Parc de St Cloud, une petite fille appelée Koudiedji Mačke. Comme son nom était difficile à dire, tout le monde l’appelait Koty. Elle venait d’un pays très lointain et parlait très peu mais elle s’entendait à merveille avec les chats, ou plutôt, les chats recherchaient sa compagnie d’une façon tout à fait extraordinaire. Partout où elle allait, ils apparaissaient, venant de nulle part pour se frotter à ses jambes en ronronnant, miaulant comme pour tenir avec elle de longues conversations auxquelles elle prenait part, se mettant sur le dos pour présenter leur ventre doux à ses caresses, bref, pour faire mille façons de chats.
Le roi de Siam qui était, comme nous l’avons dit, un personnage très bien renseigné, entendit parler de Koty.
Il fit appeler un messager et lui dit :
– Allez me chercher cette Koty et donnez lui l’ordre de venir immédiatement ici dans mon royaume !
– Mais Majesté, commença le messager,
– Mais quoi ? demanda le roi, furieux d’être interrompu,
– Mais si elle ne veut pas ?
– Si elle ne veut pas, vous lui coupez la tête !
C’était ainsi qu’en ce temps là le roi de Siam résolvait les problèmes trop ardus qui se présentaient à lui. Le messager n’osa pas objecter que couper le tête de Koty ne ferait pas venir les chats. Il se mit en route sans tarder car le voyage était très long. Il fallait prendre le train, le vélo, le ballon dirigeable, la diligence, une chaise à porteur et plusieurs fois le bus et le métro. Il arriva enfin en gare de Ville d’Avray puis se présenta chez Koty qui le reçut très aimablement alors qu’elle était en pleine partie de chat perché. Il lui transmit le message du roi de Siam.
– Honorable madame Koty, mon maitre sa majesté le roi de Siam vous donne l’ordre de venir immédiatement dans son pays afin de le peupler de chats, faute de quoi, vous aurez la tête tranchée.
Koty éclata d’un rire si frais et si cristallin que le messager se sentit un peu ridicule. Elle lui répondit.
– Va dire à ton maitre que ce ne sont pas de façons d’inviter une jeune fille. S’il menace de me couper la tête, je préfère rester dans mon pays.
Le messager se dit qu’effectivement, les gens du pays de la rue Brancas pourraient trouver désagréable qu’on vienne couper leurs têtes et qu’il valait peut-être mieux surseoir à l’exécution.
Il retourna donc dans le royaume de Siam et rapporta au roi la réponse de Koty. Comme il se doutait bien qu’elle ne lui ferait pas plaisir, il lui décrivit les chats qu’il avait vus avec elle et leur mille jeux. Il lui dit qu’il avait eu le grand honneur d’en caresser un qui était infiniment doux et élégant et affectueux et moumoune comme tout, et le roi oublia cette histoire de couper la tête.
Il demanda au messager s’il savait comment il convenait d’inviter les jeunes filles.
Le messager répondit :
– Je crois qu’elles aiment qu’on leur dise « s’il vous plait ».
– S’il vous plait ? Je n’ai jamais entendu cela. Qu’est-ce donc que ça veut dire ? demanda le roi.
– C’est une sorte de formule magique que les gens utilisent quand ils veulent obtenir quelque chose qu’on n’a pas envie de leur donner.
– Et bien soit. Retourne là-bas et met du « Sil vous plait » dans ta demande.
– Et heu... majesté...
– Quoi encore ?
– Pour la tête coupée ?
– Laisse tomber ce détail, c’est sans importance. Je ne lui couperai pas la tête, tant pis. Tout ce que je veux ce sont les chats !
Le messager refit son long voyage. Quand il arriva à la gare de Sèvres Rive-Droite, il avait bien répété son compliment et s’empressa d’aller le dire à Koty.
– Mademoiselle s’il vous plait. Mon maitre s’il vous plait, sa Majesté le roi de Siam s’il vous plait, vous fait dire, s’il vous plait, de venir dans son pays, s’il vous plait, pour y faire venir des chats s’il vous plait.
Koty attendit pour être bien certaine que le message était terminé puis elle répondit :
– C’est très bien. Votre maitre a compris qu’il fallait dire s’il vous plait. Je vais donc me rendre immédiatement dans son royaume.
Elle prit une petite valise dans laquelle elle mis ce qui était strictement indispensable pour voyager : son doudou d’amour, le livre d’aventure qu’elle n’avait pas encore terminé, une jolie broche pour mettre à sa robe, plusieurs pierres de sa collection de cailloux et une photo de sa Babouchka. Au moment de fermer la valise elle ajouta à tout hasard, quelques culottes, des chaussettes, un joli chemisier, une jupe de rechange et un pull-over.
Elle était tellement contente de faire ce voyage, qu’elle ne pensa pas du tout aux chats.
Lorsqu’elle descendit à la gare du Siam (il n’y avait qu’une seule gare parce que c’était un tout petit pays) le roi vint au devant d’elle. Elle fit une jolie révérence mais le roi qui la trouvait charmante regardait autour d’elle lui demanda :
– Mais où sont les chats ?
– Oups ! dit-elle, je les ai complètement oubliés !
– Quoi ? rugit le roi, vous avez oublié les chats ?
Et on vit bien à ce moment qu’il avait une furieuse envie de couper des têtes pour se calmer. Le messager qui tremblait comme une feuille tenta une diversion :
– M... maimaimais, Mamama... monmonmon...
– Vous avez oublié les chats !! hurla de plus belle le roi,
– Oui, mais il ne vont pas tarder à arriver, déclara Koty.
– C... comment ça ? demanda le roi
– Oui, c... comment ça, surenchérit le messager pour se faire bien voir.
Et à ce moment, on vit arriver de nulle part, un chat puis deux puis trois, qui vinrent se frotter aux jambes de Koty du messager et du roi. Bien sûr, celui-ce se calma immédiatement car c’est une chose bien connue qu’on ne peut pas rester énervé quand un chat vient vous câliner. Non seulement il avait tout à fait oublié sa colère mais il devenait complètement gâteux en scroutchant les jolies petites têtes et en poupougnant les petits ventres jolis, et en titillant les petits coups de papatte. Il y passa plusieurs jours et plusieurs nuits.
Lorsqu’il fut un peu remis de ses émotions, il demanda à Koty comment elle avait fait pour faire venir tous ces chats. Elle lui répondit :
– Mais c’est très simple, Majesté. Dans n’importe quel endroit, il peut y avoir des chats si y’a moi.

La réponse plut au roi de Siam qui décida sur le champ que tous les chats de son royaume s’appelleraient désormais : des chats « si y’a moi ».

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Cajocle · il y a
Génial.
De l'humour et un soupçon de contes de la rue Broca.

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Pierre Launay · il y a
Hin, hin ! Prends garde à ton derrière !
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Anna Hoser · il y a
Merci merci Pierre ! d'aussi loin que je me souvienne j'ai toujours adoré les contes et le votre n'a pas fait exception ! je l'ai dévoré avec la même gourmandise que lorsque j'étais petite et la chute m'a réjouie :-)
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Pierre Launay · il y a
J'en suis heureux. Merci de votre lecture.
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