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L'histoire d'Oscar - Conte pour enfants pas toujours sages

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Chantal Parduyns

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- Oscar ? Oôôôôôôscar.... Oooscâââââr ?
Cet appel plein d’angoisse vient du bout du jardin et couvre le clapotis aérien d’une fontaine. Un mince filet d’eau tombe dans un étang, où l’on pourrait juste tremper un pied entre les lis jaunes qui exhalent une odeur de terre sucrée. Sous la surface, des poissons rouges jouent à cache-cache entre les racines.
- Oscar ? Oôôôôôôscar.... Oooscâââââr ?
Au bord de l’étang, sur un petit talus recouvert d’herbes tendres, une crapaude s’époumone, luisante de sueur. Elle ouvre grand la bouche vers le ciel, gonfle sa gorge tant qu’elle peut ; on dirait qu’elle va éclater !
- Oooscaaarrrr ! Il est temps de rentrer !
La voix cassée, elle s’assied enfin, épuisée.
- Ce gosse me tue ! Pas moyen de le garder à la maison. Je passe mes journées à l’appeler, à le chercher dans les herbes du jardin et à me faire un sang d’encre.
Elle jette un regard noir et lourd sur un gros crapaud joufflu ; Emile, tranquillement étalé sur une moelleuse feuille de nénuphar, pousse un gros soupir, étend ses pattes et fait mine de se lever.
- Ça n’a pas l’air de te tracasser, lui dit notre crapaude d’une voix aigrelette, pleine de reproches.
- Arrête de t’énerver comme ça, Molly. Il finira bien par rentrer ! Et puis, il n’est sûrement pas loin. Il traîne avec le fils des voisins, comme d’habitude...
- Mais, justement, c’est ça qui me tracasse ! Les voisins n’ont pas l’air de surveiller leur progéniture. Là-bas, tout le monde court où il veut ! Un accident est si vite arrivé. Et puis, c’est un quartier dangereux, de l’autre côté de la haie.
- Je sais, lui répond Emile. Mais à cette heure-ci, il n’y a plus de danger, le soleil se couche... Et l’après-midi, je surveille les alentours...
- Oui, oui, mais j’aimerais qu’Oscar reste ici, je serais plus tranquille.
- D’accord, Molly. Je lui en parlerai, soupire Emile. Ah, eh bien, le voilà qui rentre, ton fils !

Quelques minutes plus tard, la famille est réunie autour de l’étang pour le souper. Emile et Molly encadrent leurs trois enfants, tout est calme, mais ça ne dure pas. Soudain, Oscar jette un coup de langue rapide sur le dos de Jolly, sa petite sœur, qui tombe tête la première dans l’eau.
- Maman, Oscar m’a frappée ! crie-t-elle en gesticulant au milieu de la mare.
- J’ai pas fait exprès, j’attrapais une mouche ! réplique Oscar.
- Ça suffit, maintenant ! Oscar, arrête d’embêter ta sœur ! Jamais moyen de manger tranquille, ici !
- Papa, j’ai plus faim. Je peux aller me baigner, demande Dolly, l’autre sœur d’Oscar.
- Non, tu restes à table, tu iras au bain plus tard.
- C’est pas juste ! Jolly y est bien, elle !
Le Papa crapaud, excédé, tape de la patte sur un gros caillou et sort sa grosse voix :
- Jolly ! Sors de cet étang et reviens à table, tu fais fuir les insectes ! Quant à toi, Oscar, il faut que nous ayons une petite conversation, dit Emile en fixant son fils d’un gros œil noir et glacé.
Le calme est revenu autour de l’étang : il est rare qu’Emile se fâche et ses colères impressionnent toujours les enfants. Toutes les pattes sont maintenant bien alignées, chacun s’occupe d’attraper ses proies d’un coup de langue rapide et précis. Le repas se termine en silence.

Pendant que Molly surveille le bain des filles, Emile tente de raisonner son fils :
- Ta mère et moi aimerions que tu ne passes pas toutes tes journées chez Hector. Ses parents ont assez à faire avec leurs propres enfants.
- Oh mais je ne les dérange pas, au contraire, ils aiment bien que je joue avec Hector. Lui aussi, il n’a que des sœurs !
- Bon, eh bien, tu pourrais amener Hector ici, pour jouer l’après-midi. Et le soir, vous iriez chez Hector, propose Emile.
- Oh nooooon, répond Oscar, déçu.
- Pourquoi, non ?
- Ben, y a rien à faire, ici ! C’est tout petit. Hector ne voudra jamais venir ! Ses parents ont une vachement plus belle maison, avec plein de chambres. Et puis leur étang est dix fois plus grand, avec des poissons énormes ! On peut y faire des courses. Il y a mille fois plus de plantes pour jouer à cache-cache, des cascades énormes pour faire du toboggan ! Ce serait la honte d’amener Hector ici !
- Oui, oui, je sais tout cela, soupire Emile. Mais ce quartier est dangereux, très dangereux.
- C’est pas si dangereux que ça, réplique Oscar. Et puis je suis grand maintenant : je sais retrouver mon chemin, me libérer des racines au fond de l’étang, éviter la machine qui coupe l’herbe,...
- Il y a d’autres périls, là-bas... Ta mère et moi, nous le savons bien, nous vivions de l’autre côté de la haie, avant. Nous avons déménagé parce que c’était trop dangereux. Donc, il n’est plus question que tu passes tes journées là-bas et que tu disparaisses sans prévenir ! C’est clair ?
- C’est pas vrai, vous avez déménagé parce que vous êtes des froussards, crie Oscar avec de grosses larmes humides dans les yeux.
- Comment ? tonne son père.
- C’est le père d’Hector qui l’a dit. Tu as eu peur de lui, parce qu’il est beaucoup plus fort que toi !
- Le père d’Hector peut penser ce qu’il veut. Tu peux amener ton copain ici quand tu veux mais je t’interdis d’aller de l’autre côté de la haie sans me demander l’autorisation. C’est bien compris, Oscar ?
Oscar hausse les épaules, tourne le dos à son père et plonge dans l’étang.

Le lendemain, Oscar passe son temps à bouder. Il refuse de jouer avec ses sœurs, ne répond pas quand on lui parle, donne des coups de patte rageurs aux poissons et aux escargots.
- Ça lui passera, pense Molly, qui le surveille du coin de l’œil.

Le jour suivant, Oscar n’y tient plus. Le temps est crapaudement superbe, une petite pluie tombe depuis le matin. Il entend Hector coasser et rire de l’autre côté de la haie. Ses parents sont occupés à nettoyer la maison, c’est parfait ! Discrètement, il se faufile sous les arbres et disparaît.

Soudain, des cris aigus s’élèvent du jardin des voisins. Emile et Molly se redressent, surpris.
- C’est Oscar ! Emile, c’est Oscar ! s’écrie Molly.
- Nom d’un grillon ! Reste ici avec les filles, j’y vais.

De l’autre côté de la haie, c’est la panique. Oscar saute partout en hurlant.
- Par ici, Oscar, par ici, crie son père en s’élançant dans la pelouse.
Une ombre noire plane dans le ciel, s’approche, grossit... Le ciel a disparu.
- Vite, sur mon dos, accroche-toi ! crie Emile.
Puis il bondit d’un coup sur le côté. Un clac assourdissant retentit dans les oreilles d’Oscar : deux lames noires, des ciseaux immenses, là tout près de ses yeux.
Sans se retourner, Emile détale vers les arbres. Et Pok ! un tronc de pommier arrête sa course.
Les deux crapauds, assommés, se retrouvent les pattes en l’air.

Emile reprend vite son souffle :
- Allez Oscar, dépêchons-nous d’aller rassurer ta mère !
- Où est Hector, Papa ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Hector, c’est bien malheureux... Il a été emporté par un héron, mon fils. Un oiseau immense. Il vole dans le ciel, repère les grands étangs puis plonge d’un coup pour pêcher les poissons, les grenouilles et les crapauds. Allez, on rentre à la maison ?

Oscar passe le reste de l’après-midi couché sous le ventre de sa mère. Il pleurniche et tremble comme une feuille. Sans arrêt, il répète la même histoire :
- On jouait au toboggan. Et puis, il y a eu un grand nuage noir, une lame énorme. Hector était en l’air, il criait, bougeait les pattes dans tous les sens, puis, il a disparu... Il ne va pas revenir, le héron, hein, Maman ?
- Il reviendra, Oscar, mais pas ici, pas chez nous, notre maison est trop petite pour ses ailes. Il ne sait pas venir ici.
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Keith Simmonds · il y a
Bravo, Chantal, pour cette histoire intéressnte et si bien écrite! Bravo! Mon vote!
Grâce à vous, mon haïku, EN PLEIN VOL,est en FINALE pour le Grand
Prix Automne 2016 et je viens vous inviter à renouveler votre vote si vous
l’aimez toujours! Merci d’avance! Il ne nous reste que 2 jours pour voter!

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Fleur de Tregor · il y a
Oups... j'avais oublié de voter. Voilà, c'est fait !
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Chantal Parduyns · il y a
Merci !
Puis-je oser une question ? Quelle est cette magnifique fleur qui vous sert d'avatar ? Je m'intéresse aux plantes depuis quelque temps et votre fleur m'intrigue...

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Fleur de Tregor · il y a
Belle leçon pour enfants désobéissants. Très beau récit, Chantal. Merci.
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Chantal Parduyns · il y a
Merci à vous aussi d'avoir compati aux malheurs de mon petit crapaud rebelle !
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Myl · il y a
Très agréable moment ; merci !
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Chantal Parduyns · il y a
Je suis très contente que ce conte vous ait plu et donc très fière de l'avoir écrit. Merci pour votre petit mot qui me va droit au coeur !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Comme quoi, chez les batraciens, la vie de parents n'est pas plus facile que la nôtre ! :-)) Très joli conte, plein de fraîcheur et base de discussions intéressantes en famille !
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Chantal Parduyns · il y a
Merci pour votre commentaire ! Je suis très contente que mon histoire vous ait plu. Je vous souhaite une agréable journée !
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