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L’histoire d’Herbert – Episode 2.

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JPM

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Herbert rabattit les volets et referma la fenêtre de sa chambre. Dans la pénombre, en quelques petits sauts, il retrouva son lit et s’y assit. Il mit ses mains sur son visage, couvrant ses yeux, son nez, ses oreilles. Ne plus voir, ne plus sentir, ne plus entendre.

Ce qui se passait un peu plus loin, dans le camp, il ne pouvait y croire. Aucun mot ne pouvait sortir de sa bouche, bâillonnée elle aussi par ses mains tremblantes. L’indicible à quelques centaines de mètres de lui, l’impensable que l’imagination-même n’aurait pu concevoir.

Soudain, une terrible pensée traversa son esprit : « Et si Franz avait été dans ce train » ?

Herbert se releva, s’habilla rapidement avec les vêtements de la veille, posés sur la chaise de bois qui faisait office de portant, à côté du lit et de sa petite armoire, uniques meubles de la chambre. Dans les combles, cet ancien grenier était sa pièce à lui, dans la maison familiale. Au rez-de-chaussée, se trouvaient la cuisine et la chambre de sa mère. Pas de séjour, pas de salle de bain, pas de toilettes à l’intérieur. On se lavait dehors, au puits, et le petit abri plus loin offrait un triste accueil, glacial en hiver et malodorant en été, pour que l’on n’y prenne pas trop longtemps ses aises.

Il dévala l’escalier de pierres en enjambant les marches deux par deux, appuyé sur sa béquille. Sa dextérité était le fruit de l’expérience. Pour lui, cette jambe absente n’avait jamais existé, si bien qu’elle ne lui manquait aucunement, et qu’elle ne constituait pas du tout un handicap. Il se pensait aussi agile que n’importe qui, et ne voyait pas pourquoi sa mère voulait qu’il restât là, à ses côtés, alors que tous les autres étaient partis à la guerre.

Sa mère s’affairait déjà dans la cuisine, préparant un petit déjeuner frugal composé du café froid de la veille, chauffant dans une cafetière fendue sur un four de fonte chargé de bois, d’un morceau de pain rassis, et d’un bout de lard pour avoir de la force, avant de commencer une nouvelle journée de travail.

- Bonjour Herbert, lui dit sa mère.

Herbert ne répondit pas.

- Ça ne va pas ? Tu as l’air malade, poursuivit-elle, en ayant relevé la tête du four
- Non, ça va Mutti...
- Tu es tout pâle !
- Mutti, ne me dis pas que pour toi tout est normal !

La mère d’Herbert ne répondit pas.

Herbert n’insista pas. Les yeux rivés sur lui interdisaient le rajout du moindre mot.

- Ce matin, nous irons vendre nos œufs à l’épicière du village. Tu prépareras la charrette. Je dois charger du bois au retour, pour l’hiver prochain
- Oui Mutti.

Sans avoir avalé quoi que ce soit d’autre que sa salive, Herbert sortit de la maison. Il fut à nouveau saisi par cette odeur âcre, omniprésente, dès qu’il eut franchi la porte. Si sa mère ne lui en parlait pas, peut-être qu’au village les gens lui diraient quelque chose, lui donneraient une explication sur ce qui se passait à Dachau, au soi-disant camp militaire. Il se dirigea vers la grange où était remisée la charrette.
Cette grange, encore remplie des mots de Franz...

Une heure plus tard ils arrivèrent au village. Le vieux cheval de trait avait encore tiré la charrette jusqu’à bon port, malgré ses 32 ans. Sa mère lui avait dit que c’était son père qui l’avait acheté, deux ans avant sa naissance. C’était alors un bel étalon de 6 ans à peine, qui leur serait utile pour le labour, pour le bois, pour tous les travaux de la ferme. Toutes les économies du couple y étaient passées. Malheureusement son père ne le vit pas grandir. Mais heureusement, ce cheval ne fut pas réquisitionné par l’armée allemande, lors de cette guerre dont son père ne revint jamais.

Sans ce cheval, jamais sa mère ne serait parvenue à s’en sortir. Il occupait donc une place capitale dans leur vie de paysans. Et surtout, il assistait aux côtés d’Herbert, dans la grange, aux discussions avec Franz, et ça, ça faisait de lui un véritable confident.

Il régnait au village une ambiance d’un calme particulier, depuis que les hommes étaient partis. Le village n’était pas fantôme, parce que les femmes s’évertuaient à le faire vivre en assurant toutes les tâches quotidiennes, mais cela se faisait en silence.
Herbert se rappelait d’autres moments dans ce village, où la bière coulait à flots, où les hommes s’en remplissaient à pisser par terre, vociférant contre le ciel, la grêle, et les femmes insoumises !

La charrette s’arrêta devant l’épicerie.

- Attends-moi là, Herbert, je vais déposer les œufs, ordonna sa mère en sautant de son siège.

Elle prit le panier à l’arrière, et disparut derrière l’enseigne « Sie finden was Sie suchen ».

Herbert descendit doucement de la charrette, attacha le vieux cheval à la balustrade de l’épicerie, avança jusqu’à la fenêtre de la façade, et regarda discrètement au travers. Il vit sa mère qui discutait avec l’épicière. Elle en aurait sûrement pour un moment. Il s’éloigna alors, et prit la direction du presbytère, pour voir le curé du village. Il pensa que le curé pourrait lui donner des explications sur le camp. « Un curé, ça ne pouvait pas mentir », se disait-il.
Arrivé au presbytère, il toqua lourdement à la porte.

- Entre Herbert ! C’est ouvert ! Lui indiqua le Père Volker qui l’avait vu arriver
- Bonjour mein Vater, lui répondit Herbert en entrant
- Qu’est-ce qui t’amène si tôt le matin ?
- Mein Vater, je voulais vous voir...
- Dis-moi Herbert, je t’écoute
- Pardon mein Vater, mais cette odeur dans le village...

A ces mots, le visage du Père Volker se referma instantanément. Herbert fut surpris de cette réaction car d’habitude, il était un homme jovial et plutôt bon vivant.

- Vater, je voudrais savoir..., demanda Herbert le regard insistant
- Savoir quoi Herbert ? Savoir quoi !
- Ce qui se passe à Dachau, répondit Herbert l’œil perçant
- Il vaut mieux que tu ne saches rien Herbert..., lui lâcha le Père Volker en baissant les yeux, ne pouvant soutenir le regard acéré du jeune estropié
- Mais pourquoi ?
- Parce que tu y perdrais ton âme, mein Sohn, murmura le Père Volker
- Mais Vater, si c’est bien ce que l’on dit, si c’est bien ce que je pense, nous ne pouvons l’accepter !
- L’église n’est pas concernée, Herbert, affirma le Père Volker en retrouvant un semblant d’autorité
- Mais Vater !
- Non je te dis, ne t’en mêle pas !
- Et si Franz y était emprisonné ?
- Que dis-tu là Herbert ?
- Hier, j’ai vu un train qui contenait sûrement des prisonniers, je me suis dit que Franz...
- Non Herbert, Franz n’y est pas, asséna le Père Volker avec force
- Comment pouvez-vous dire ça Vater ?
- Il n’y est pas je te dis ! T’ai-je déjà menti ?
- Non mein Vater, mais j’ai ressenti...
- Bon Herbert ça suffit ! Je parlerai à ta mère, conclut fermement le Père Volker.

Il invita Herbert à ressortir, en le prenant tout de même par le bras mais sans ménagement.
Herbert vit la porte se refermer derrière lui. Son malaise ne faisait que grandir. Il retourna le plus vite possible à la charrette, mais sa mère l’attendait déjà, trépignant, les rênes à la main et le visage grave. En le voyant arriver, elle lui lança froidement :

- Où étais-tu encore passé ?
- Chez le Père Volker...
- Mais bon sang Herbert ! Qu’es-tu allé faire chez le Père Volker ?
- Je suis allé pour...
- Monte ! Nous rentrons
- Mais Mutti ? Et le bois ?
- J’irai demain, seule.

Le chemin du retour se passa sans un mot, dans le silence de l’inquiétude. La journée se déroula, elle aussi, sans qu’aucune parole ne fût échangée, chacun vaquant à ses occupations. Herbert ne s’était jamais senti aussi seul. « Ce soir, se dit-il, j’en aurai le cœur net ».

La nuit tombée, il ouvrit la porte de l’armoire de sa chambre et en sortit un étui de cuir. A l’intérieur se trouvait une vieille paire de jumelles, un cadeau que le gouvernement lui avait fait quand il était enfant, en dédommagement pour la disparition de son père, avaient-ils dit...
Il n’avait jamais utilisé ces jumelles, car on lui avait raconté qu’elles étaient utilisées sur les champs de bataille. Mais ce soir, pour la première fois, il en aurait besoin.

Il descendit doucement l’escalier, marche à marche cette fois pour que sa mère, endormie dans sa chambre, n’entende rien, et il sortit dans la nuit. Il alla dans la grange, sella le cheval, accrocha sa béquille comme on accroche un fusil, et monta sur un escabeau pour pouvoir grimper sur son dos. Après quelques contorsions, enfin installé en amazone, il sortit de la grange, et il chevaucha en silence vers Dachau.

A la lisière de la forêt ceinturant le camp, il attacha le cheval à un arbre en le laissant caché sous les branches, et il s’approcha en rampant, jusqu’à un fossé entourant un mur surmonté de barbelés. Il chercha un angle de vue. Ce n’était pas facile d’y voir quelque chose. Il faisait noir, et de hauts murs empêchaient de partout le regard de ceux qui n’avaient pas à regarder. Seule la porte du camp offrait une perspective, à travers ses grandes grilles de fer forgé. Sur ces grilles, aussi noires que la nuit, il put lire... «Arbeit macht frei ». Herbert ne comprit pas le sens de cette courte phrase. Ce camp n’était-il pas qu’un camp de travail finalement ?

Il se saisit des jumelles, toujours allongé dans le noir, face à la porte principale. Il se mit alors à observer, profitant de la lumière blafarde des projecteurs, éclairant le camp depuis les miradors.

Il perçut des baraquements, un nombre impressionnant de bâtiments, alignés, rectangulaires, comme autant de pierres tombales d’un gigantesque cimetière. Cette seule vision lui glaça le sang. Plus loin, il pointa ses jumelles sur quelque chose qui lui semblait bouger. Il régla la netteté de l’oculaire, et distingua une file de gens qui marchaient, têtes basses, vers un autre bâtiment.

Il vit les portes de celui-ci s’ouvrir, les gens y entrer, et les portes se refermer derrière eux. Sur le fronton de ce bâtiment, il put lire non sans difficulté... « Duschen ». Cette fois encore, il se demanda pourquoi on faisait prendre des douches aux prisonniers en pleine nuit.

Quelques minutes plus tard, il entendit ce qu’il n’avait jamais entendu dans toute son existence. D’horribles hurlements simultanés de dizaines de personnes, des cris mêlés, stridents, déchirèrent la nuit. Puis, plus rien. Un silence total.

Les portes du bâtiment se rouvrirent. Herbert aperçut des hommes y entrer avec des brouettes vides. Il les vit ressortir, quelques instants plus tard, avec ces mêmes brouettes lourdement chargées. Il ne parvenait pas à déterminer leur contenu, la lumière des projecteurs n’était pas assez forte. Mais il comprit qu’il était de couleur claire, blanche peut-être, et que ce qui dépassait des bords des brouettes ressemblait à des membres humains, débordant de tous côtés.

La vue d’Herbert se troubla. Il posa les jumelles et s’essuya les yeux. Après quelques secondes, il reprit son observation et suivit les brouettes du regard. Il les vit entrer dans un autre bâtiment encore, surmonté, lui, des fameuses cheminées qu’il pouvait voir depuis sa chambre. Quelques instants plus tard, les cheminées crachaient cette fumée noire, et l’odeur qu’il avait sentie au village, envahit l’air, les arbres, le fossé, la nature, ses poumons. Elle envahit tout.

Herbert lâcha les jumelles. Il ne put retenir son estomac qui se révulsa en libérant un jet acide qui lui brûla la gorge.

Il resta ainsi sans voix, peut-être une heure, ou peut-être plus, à regarder l’œil hagard et voilé, ce camp, ce camp de la mort.

C’est le sifflet d’un train qui le sortit de sa torpeur. Il vit alors d’autres portes, qu’il n’avait pas perçues précédemment, s’ouvrir à leur tour. Le train entra dans le camp. Les portes se refermèrent. D’autres hommes en brouettes avancèrent vers le train. Cette fois, les hurlements étaient ceux de chiens.

Herbert en avait assez vu. Il recula au ras du sol jusqu’à la forêt pour retrouver son cheval. Mais sans escabeau, il ne put monter sur son dos. Alors, il décrocha sa béquille regrettant qu’elle ne fût pas un fusil, parce qu’il aurait voulu tous les tuer, ces barbares. Il se jura, à cet instant, qu’il ne resterait pas sans agir.

Ils s’en allèrent tous les deux, à pied, à travers la forêt, pour rejoindre la grange familiale.

Le lendemain matin, Herbert descendit les marches de l’escalier quatre à quatre. Il vit sa mère devant la cafetière froide, et avant qu’elle n’ouvre la bouche, lui dit :

- Mutti, je pars chercher Franz !
- Herbert...
- Mutti, tais-toi, je partirai ce soir.











(à suivre)

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Gargamel · il y a
Vu de l'extérieur, c'est vrai que la question qui se pose, c'est "n'ont-ils rien senti, n'ont-ils rien compris, étaient-ils trop laches, où avaient-ils peur les uns des autres pour être aussi aveugles, aussi impuissants, aussi conciliants ?" Et aussi qu'est-ce qu'on fera, nous, si, sous une autre forme peut-être, se reproduisaient de tels actes exécutés avec "normalité" dans l'indifférence, ou que certains essaieraient de justifier avec leur haine, comme si la haine étit aussi une excuse, alors que pour moi, là, il ne s'agit que d'hommes sans âme, sans esprit, sans rien !
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JPM · il y a
Merci pour ce grand commentaire
Les autres épisodes sont sur ma page y compris le n1...

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Gargamel · il y a
D'accord mais c'est une page ici, n'est-ce pas ! Je vais re-regarder.
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F. Gouelan · il y a
L'impossible réalité.
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JPM · il y a
Les autres épisodes sont aussi sur ma page ...
Le 1 aussi ....

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Geny Montel · il y a
Tout le monde se ferme les yeux, on veut cacher la vérité ou on ne veut pas savoir... Personne ne se sent concerné. Cette période atroce de l'histoire, comment certains ont-ils l'affront de la nier ? Votre récit est là pour nous faire une petite piqure de rappel. Il nous décrit également les conditions de vie à cette époque. Espérons que le cheval tienne encore le coup ! Le pressentiment d'Herbert était le bon. La Mutti va devoir se faire à l'idée de voir son fils partir...
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Sourisha Nô · il y a
Grand texte. Superbement écrit, qui fait (entre) voir la Shoah sous un angle totalement inédit,avec une profondeur qui crée presque un malaise.
j'ai une seule misérable critique..lors du dialogue entre Herbert et le curé, je trouve que "Mein vater", "mein sohn" est superflu...on sait qu'on est en allemagne. mais c'est bien tout,ma foi.

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JPM · il y a
As-tu lu tous les épisodes ?
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Michel Castre · il y a
Oui on aimerait lire tous les épisode rassemblés qui doivent faire une longue nouvelle ou peut-être un roman court?
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Utilisateur désactivé · il y a
La" solution finale" vue pour la première fois par un habitant du village de Dachau. . .
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JPM · il y a
Faut lire le 1 et tous les 10 en fait ...
Plus loin sur ma page

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Margue · il y a
comment la population pouvait-elle fermer les yeux sur cet horreur.... très dur !
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JPM · il y a
Faut aller au bout maintenant ....
;-)

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Marie · il y a
Terrible...terrible !
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JPM · il y a
Désolé ...
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Isabelle Lambin · il y a
Lecture difficile... Pas agréable de se replonger dans ce moment de l'Histoire. Tu es parvenu à parler d'actes ignobles, ce que je n'ai pu faire dans "Holocauste". Si l'envie te dit de le lire, il est toujours sur ma page Short.
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JPM · il y a
Coucou
J'irai voir
A plus

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Virgo34 · il y a
épisode 2. Magnifiquement écrit. Herbert ne supporte pas d'être tenu à l'écart et commence à mener l'enquête. Ses observations lui apportent des débuts de réponses qui restent cependant mystérieuses. L'épisode se termine par une phrase qui nous promet une autre aventure. On a envie de savoir où Herbert compte retrouver Franz. Un long voyage semé d'embûches est prévisible. Nous verrons bien. (à suivre)
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JPM · il y a
Pour demain la suite ...
;-)
Merci !!

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Virgo34 · il y a
Finalement, j'aime bien les feuilletons... à demain !
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