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L'histoire d'Alice

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Gabrielle Duma

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«Ah non, trop, c'est trop!». Alice raccroche violemment le téléphone. Elle n'a qu'une seule envie : hurler! Mais elle se retient! Elle sent la colère monter. Rouge, tremblotante, elle a envie de prendre son ordinateur et de le lancer contre le mur! Mais le regard de tous ses collègues l'arrête. Ils ne l'ont jamais vue comme ça. Elle est si patiente d'habitude, si souriante, toujours à l'écoute. Que lui arrive-t-il?

Son collègue, Christophe, connaît bien Alice. Et il sait que, sur un plateau de 75 personnes, les rumeurs vont bon train. Pas question qu'elle perde ses moyens ici! Il s'approche doucement de son bureau, lui met la main sur l'épaule et l'invite à prendre l'air quelques instants en sa compagnie.

Dehors, il fait froid. Alice fait quelques pas en compagnie de Christophe. Elle a oublié sa veste. Ce n'est pas grave, ça va lui remettre les idées en place. Tout autour d'elle, il y a les habituels grands immeubles, les embouteillages, les voitures qui klaxonnent, les travaux bruyants. Un grand nuage de fumée s'échappe! «C'est vraiment toxique cette ville!» se dit-elle.

Christophe la regarde avec compréhension. Il sait ce qu'elle traverse. Lui aussi, il en a marre de ce travail, de ce pays, de ce monde! Ils ont choisi le métier d'assistant social pour aider les gens mais ils ont la sensation de faire l'inverse! Ils ne sont que des pions dans les rouages d'un système qu'ils détestent.

Alice lui confie que la personne au téléphone l'accuse d'être incompétente, de ne jamais avoir rien fait pour elle! C'est une fois de trop! Elle en a ras-le-bol! Elle fait tout pour eux! «Les gens n'ont aucun respect pour nous, pour notre travail!»

Grâce à la bienveillance de Christophe, Alice se reprend. Elle a pu se décharger et maintenant, elle peut ravaler sa colère, sa tristesse, sa haine, son désespoir, son sentiment d'injustice. Tout est balayé sous le tapis, et elle remet son «masque-sourire» De toute façon, elle n'a pas le choix! Elle en fera peut-être part à sa psychologue. Elle est payée pour ça, non?

Dans sa vie privée? Alice ne s'amuse plus. Le plaisir? Elle ne sait plus ce que c'est... Elle passe sa vie à bassiner tout le monde avec les problèmes du boulot! Raphaël, l'Amour de sa vie, est très patient avec elle. Il sait qu'elle ne va pas bien mais il n'arrive plus l'aider. Est-ce qu'il doit l'écouter se plaindre? Lui aussi, il a ses limites et même s'il l'aime de tout son cœur, il voudrait vivre en paix et avec sérénité. A l'heure actuelle, c'est mission impossible avec Alice...

Ce matin, elle prend son courage à deux mains: rendez-vous chez la psy. C'est le moment de tout déballer!
Elle rentre dans son bureau. Directement, elle se sent en sécurité. Est-ce la petitesse de la pièce? L'éclairage? L'agencement? Ou bien alors la bienveillance de Madame Blanchard? Elle ressent de bonnes vibrations en tout cas...
En s'asseyant dans le fauteuil, son reflet à travers le tableau blanc la surprend: elle ne se reconnaît pas «C'est pas joli joli» pensa-t-elle.
«Comment allez-vous Alice?». Et là, le blanc... Plus rien... Elle n'arrive plus à répondre... Elle sent les larmes arriver... Elle se dit qu'elle a deux choix: soit elle explose, soit elle ne dit rien de la séance. Situation délicate... Vous pensez bien, ne pas prononcer un mot chez un psy, c'est de l'ordre du surréalisme, non?
Ça y est, tout sort... La machine est lancée... Elle vide son sac... Elle s'exprime, telle qu'elle est, sans masque! Elle lui explique qu'elle ne voit plus le sens de son travail. Elle se sent utilisée par le système politique, social; incomprise par ses collègues qu'elle essayent de rallier à sa cause; irrespectée par les gens qu'elle essaye d'aider... Elle n'en peut plus de son travail, de sa vie...

Après s'être confiée, elle se sent libérée d'un poids énorme... Et waouh, ça lui fait un bien fou... Elle sent qu'elle peut à présent remettre le «masque-sourire» et se dit qu'elle a retrouvé un soupçon de force... Mais Madame Blanchard n'est pas de cet avis. Elle sent toute la détresse, la colère, l'épuisement d'Alice... Et elle lui dit: «Je pense que vous êtes en burn-out!» «Burn quoi?» se dit Alice... «Nous allons passer le reste de la séance à vous donner des clés pour vous donner la permission d'arrêter de travailler...»
«Hein? Quoi? Comment? Arrêter de travailler? Mais je ne suis pas malade? Je me sens bien, moi? Je suis folle? Qu'est-ce que j'ai pu lui dire pour qu'elle pense que je sois en quoi déjà? Burn out?»

Alice passe le test. Madame Blanchard lui donne les résultats: elle est au dernier stade du burn out! «Attention, si vous n'arrêtez pas, vous allez craquer. Vous pourriez perdre le contrôle et vous énerver sur quelqu'un qui n'a rien fait, être violente, casser tout ce qui est entre vos mains,... Je vous conseille de vous arrêter et de vous reposer...» Alice est désemparée, désorientée. Que doit-elle faire?

En rentrant chez elle, elle sent la bonne odeur de café. Raphaël lui a préparé un brunch. Aujourd'hui, il veut lui faire plaisir! Elle sourit, un vrai sourire, sincère. Et puis, en une fois, elle s'écroule dans ses bras . «Je suis épuisée par la vie! Je ne peux plus continuer comme ça! Madame Blanchard me conseille d'arrêter le travail quelques temps, et je pense que je vais l'écouter. On verra dans quelques semaines, qu'en penses-tu?».
Surpris, il va vers elle et la prend dans ses bras. Il la console longuement. Il comprend ce qu'Alice traverse et est d'accord avec Madame Blanchard. Il est heureux que cette situation au travail prenne fin. Ce n'est pas une vie, ni pour elle, ni pour lui, ni pour leur couple... Ses paroles rassurantes font du bien à Alice. Elle se dit que c'est ce qu'il y a de mieux pour elle. Maintenant, elle va se reposer.

Pendant trois mois, c'est l'enfer: elle est épuisée. Elle peut dormir autant qu'elle veut, elle a la sensation qu'elle n'est jamais en forme. Elle ne s'imaginait pas qu'elle était si mal.
Elle est rongée par la culpabilité: ne plus aller au boulot, ne plus être présente pour les autres, ne plus sourire...
Elle est envahie par ses pensées qui la jugent, qui la critiquent: «Je suis quelqu'un de faible», «Comment ça a pu m'arriver?», «Comment je vais continuer?», «Qu'est ce qui ne va pas en moi?» «Je n'y arriverai pas»
Elle est submergée par ses émotions: tristesse, colère, stress permanent...

Pourtant, elle n'est pas malade physiquement! Elle n'a pas la grippe, n'a pas de rhum, ne se sent pas fiévreuse? Elle ne comprend pas ce qu'il lui arrive.

Mais pas question de se laisser aller! C'est une battante notre Alice et sa plus grande qualité, c'est la remise en question! Elle décide alors de lire, de se documenter sur tous les sujets qui pourraient l'aider: le burn out, le développement personnel, le bien-être, l'épanouissement personnel, comment gérer les relations,... Et elle commence à lire, à réfléchir sur elle, sur sa vie...

Et un jour, elle est dans son fauteuil et fait sa lecture quotidienne. Un beau soleil d'été rayonne sur son visage. Elle se dit que ça présage une belle journée pour une promenade. Elle décide de fermer les yeux quelques instants pour profiter de cette chaleur.
A peine les a-t-elle fermés qu'une énergie nouvelle émerge en elle. C'est comme si une onde traversait son corps. Surprise, elle ne comprend pas ce qu'il se passe. Mais c'est tellement agréable qu'elle décide de ne pas combattre, de ne pas garder le contrôle, comme elle le ferait d'habitude. Au contraire, elle se laisse envahir, et ça la détend. Elle est sereine... Cela faisait longtemps qu'elle ne s'était pas sentie aussi bien!
En ouvrant les yeux, elle a une révélation venant du plus profond de son âme : elle doit s'accepter telle qu'elle est, avec ses défauts, ses souffrances, ses difficultés . « Ce n'est que comme ça que je vais pouvoir aller vers un mieux! » Et voilà, elle avait fait le premier pas, sans doute le plus difficile...
Toute la journée, elle est portée par la bonne humeur. Et pour la première fois, elle se sent en forme. Le poids qu'elle s'est mise sur les épaules a diminué. « L'étape de la reconstruction commence! » pense-t-elle...

Elle se met alors à regarder ce qui se passe en elle. Elle est curieuse de son corps, de ses douleurs, de ses tensions, de ses émotions. Son stress est très présent. Il se manifeste par des sensations de picotements dans le ventre. Et pour la première fois, tout ce qui vient est accepté entièrement...

Elle commence à méditer et observe ses pensées. Elle ne se rendait pas compte qu'elle était autant envahie. Elle n'arrive pas à arrêter son mental. Les pensées sont constamment présentes! Est-ce que c'est cela qui la fatigue?
Mais peu importe, accepter cela, c'est déjà un grand pas pour elle...

Au fur et à mesure de ses observations, elle peut constater la sévérité dont elle fait preuve envers elle-même: critique constante, jugement sur la moindre chose... Ça, elle n'en veut plus! Elle veut être bienveillante! Alors, elle prend un moment pour elle: «Je me pardonne toutes les erreurs commises dans le passé. Je ne dois jamais oublier que l'expérience est le mot par lequel les êtres humains désignent leurs erreurs». Et si elle n'y arrive pas, ce n'est pas grave, elle l'acceptera...

Raphaël voit les changements positifs dans la vie d'Alice et il est très content du travail qu'elle a entrepris. Ça fait du bien à leur vie de couple! Elle est plus enjouée, elle rit, elle prend du plaisir...Il retrouve la fille dont il est tombé amoureux... Ils passent de bons moments ensemble!
Du coup, il ne peut que l'encourager à continuer! Il est fière d'elle, de sa grande remise en question. Il sent qu'elle va vers la guérison. Il se souvient qu'un jour, elle lui a dit: «Si tu fais ce que tu as toujours fait, tu obtiendras ce que tu as toujours obtenu», et c'est bien vrai! Elle a choisi un autre chemin que d'habitude et ça la réussit.

En thérapie, ça avance bien. Avec Madame Blanchard, elle travaille sur ses valeurs, sur ce qui est réellement important pour elle. Plus elle se comprend, plus elle s'accepte telle qu'elle est. Plus elle s'épanouit et moins elle s'inquiète de ce que pensent les autres... Elle se dit que quoi qu'elle fasse, elle sera toujours critiquée, alors, autant être soi-même. Et puis, comme a dit un grand sage un jour:« Il vaut mieux être jugé pour ce que l'on est, que d'être aimé pour ce que l'on n'est pas...» Cette phrase lui parle beaucoup maintenant, elle la garde précieusement dans le fond de son cœur...

Elle fait à présent confiance à la vie... Elle sait que celle-ci lui mettra des choses bénéfiques sur sa route. Elle y croit en tout cas!

Aujourd'hui, Alice se sent bien! Elle est en accord avec elle-même. Elle sait que le chemin est encore long, sans doute le reste de sa vie! Peu importe, le principal, ce n'est pas la destination mais le voyage...
Elle est devenue bienveillante, patiente et tolérante envers elle-même, elle se respecte et respecte son corps. Elle se donne l'autorisation d'être, de faire, de penser, de prendre une place, SA place, dans notre monde.

Elle ne sait pas encore ce qu'elle va faire de sa vie, mais elle sait qu'elle a d'infinies possibilités pour être heureuse... Et elle a confiance...

Pour elle, le burn out a été la meilleure chose qui lui soit arrivé. Ça lui a permis d'être elle, tout simplement...
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Gabrielle Duma · il y a
Merci pour ce gentil commentaire... C'est vrai que le burn out est de plus en plus présent dans notre société car le travail accapare la vie privée... Et c'est bien triste! C'est pourquoi il faut revenir à des choses plus simples et garder les pieds sur terre... Mais c'est pas toujours évident!
Merci encore...

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Violette · il y a
Une histoire que trop de gens, harcelés dans leur travail, vivent de nos jours, celle-ci finit bien, bravo.
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