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L'histoire cassée

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Maxime Bolasell

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Avant de démonter cette histoire convenablement, je me suis octroyé une petite balade dans la ville. Inutile de se précipiter, « ce qui est cassé est cassé », ai-je songé. j'ai longé des boutiques inconnues peuplées de canapés impeccables dans lesquels il semble bon s’enfoncer. J’ai pensé « tout cela n’est pas pour moi, je n’aurai jamais accès à un tel luxe », puis toujours en moi-même « qui achète ces bibelots délicats ? » en les détaillant sur le côté de chaque canapé, bien disposés sur des commodes elles aussi idéales. Ma flânerie me conduisit dans une des artères principales de la ville, emporté comme une brindille happée par une rivière toujours plus grosse. Je descendis donc dans le sens des voitures (c’était une avenue à sens unique), trop peureux pour songer à remonter l’agitation et la vie. Les bâtiments massifs me donnèrent l’impression d’avoir toujours été là. Leurs extravagantes dimensions rendaient presque impossible à ma conscience qu’on ait pu un jour les enrubanner d’échafaudages (comme une incertaine surprise de titan). Leur conception même me parut déraisonnable pour les petites choses que nous sommes. Par chance, le monde grouille d’hommes vigoureux et décidés, toujours enclins à grossir l’espace de formes incongrues et sans mesure. Je dis par chance, car avec des gars comme moi, on n’irait pas bien loin. Jamais un gars comme moi n’aurait envisagé toutes ces faramineuses constructions. Ce n'est pas à moi non plus que serait venue l’idée de l’électricité, de la voiture, ou même des emballages sous vide qui facilitent bien la vie. Non, avec des types de mon acabit comme on dit, on se contenterait de souffler, de geindre, ou parfois, rarement, de sauter stupidement partout, et d’étreindre alors les instants heureux, comme une boucle d’oreille retrouvée.
Au milieu de l'avenue, sur la façade, une excroissance dorée avait poussé dans les noirceurs de l’entresol, au niveau des voitures, des fumées en tous genres, des cadres pressés, des maîtres pestant contre leurs chiens toujours enclins à se laisser distraire de l'itinéraire, des joggers téméraires, de tout ce qu’on croise d’hurluberlus et de gens ordinaires, juste au-dessus des vagabonds ratatinés sur les trottoirs, et juste en dessous des enseignes d’hôtels bon marché, salons de massage chinois, vieilles publicités illisibles que personne n’a pris la peine d’enlever bien qu'elles ne correspondent plus à rien. Un bar rutilant, dont la porte me saisit le bras sans que j’eusse pu faire montre de la moindre résistance. Hélas, l’or du dehors était une promesse non tenue. A l’intérieur, régnait une obscurité bleue du fait de l’éclairage, plus supportable tout de même que la noirceur de suie de l’édifice. Ceci est partiellement faux, car les murs n’étaient pas noirs, certainement pas noirs comme la suie, mais gris, d’un gris sale peu homogène, comme s'ils étaient malades. On sentait en regardant ces murs, que « tout » irait dans cette direction, on devinait la résignation de la ville à sa déchéance, l’immanquable parti pris d’assombrissement, presque de nébulosité de l’époque.
On me servit un cocktail compliqué dont je suivis avec intérêt l’élaboration. L’alcool (les deux alcools versés en même temps avec le pouce en haut du goulot comme on assaisonne du vinaigre) se joua des méandres de la glace pilée qu’il recouvrit presque complètement, si bien que les jus de fruits (préalablement mélangés dans le shaker) n’eurent qu’à se poser voluptueusement sur le tout pour confirmer la victoire de l’élément liquide. Ce bouillonnement glacé se jouait dans les tons pêche, malgré la préférence prononcée des spots pour le crépuscule. Je m’installai avec mon verre, ravi, insoucieux de ce que j’étais venu faire, joyeux comme à chaque fois que je n’ai pas commencé ma consommation, goûtant l’éternité, les bulles mousseuses de mon cocktail s’aventurant au-delà (à peine) de la lisière cristalline, comme à l’air libre. Dès la première gorgée, tout reviendrait comme avant, tout finirait, car tout finit dans ma vie. Ce qui n’est plus parfaitement plein et inentamé est pour ainsi dire en sursis, condamné. Sans presque toucher le contour du verre avec mes lèvres, j’aspirai la surface écumeuse du cocktail. Alors, je me souvins pourquoi j’étais là. Aussitôt, je me mis au travail. J’ouvris ma veste en daim devenue bleue et posai notre histoire sur la table vitrifiée acajou. Les reflets incertains de ses formes alambiquées apparaissaient faiblement sur le bois. Bien, par où allais-je commencer ? Je retrempais les lèvres dans le liquide crépitant.
Enlever le cache de ton parfait visage était à la portée du premier venu. Pourtant, je pestais contre une vis minuscule (la dernière naturellement !) qui refusait de se défaire. Je n’étais pas convenablement outillé, mais, tout au long de ces années, je n’avais pas imaginé devoir faire moi-même ces réparations. Qu’espérais-je au juste ? Je parvins néanmoins à faire pivoter la protection sur le côté puisque je ne pouvais la séparer du « reste ». Ton sourire se crispa sous l’effet de cette torsion, car, en agissant de la sorte, j’avais un peu déformé ton profil délicat. Moi qui croyais que tu ne t’apercevrais de rien ! Ensuquée par le sommeil, tu paraissais étonnée ce matin que je quitte notre misérable appartement en catimini, sans un mot, la veste gonflée par un secret que tu ne soupçonnais pas. A mon retour, tu serais toujours là, à m'attendre, et le subterfuge serait vite révélé. En admettant que j’arrive à reposer notre histoire à sa place sans que tu n'es remarqué son absence, ce qui semblait difficile à imaginer, même si tu ne faisais plus guère attention à elle depuis quelque temps, tu finirais par constater que je l’avais endommagée.
Hélas ! Ce n’était que le commencement de mes problèmes. Sitôt le cache enlevé (pas complètement), un ressort minuscule sauta sur la table. Par réflexe, je protégeai de mes mains le mécanisme complexe désormais « à vif ». En les retirant, je trouvai un rouage de couleur rouge collé sur ma paume droite. Deux éléments s’étaient donc déjà détachés, avant que j’eusse essayé quoi que ce soit. Dans quoi m’étais-je embarqué ? Je me vis comme le loup du dessin animé qui s’escrime en vain à remonter un gros réveil dont les éléments jonchent le sol tout autour de lui. J’avalai une grosse gorgée orange (quoiqu’un peu bleue) et sentis la chaleur de l’alcool pour la première fois. Une peur panique me secoua. J'étais à cet instant pareil à l'enfant qui n'a pas fait son devoir de mathématiques, la veille du retour des vacances, et qui se flagelle dans son lit " J’avais le temps de le faire... toutes ces après-midi durant lesquelles je me suis ennuyé devant la télé..." Pourquoi avoir voulu réparer cette histoire ? Je n’ai jamais eu de talent pour le bricolage. Qu'est-ce qui m'a pris? C’était idiot, je le savais en rentrant dans ce bar... pourquoi ?
Une jeune fille vint s’asseoir à quelques mètres de moi. Elle portait un manteau assez long qui masquait le mouvement de ses jambes, si bien qu’elle semblait avancer sur des rails, ou comme en lévitation. On ne peut pas dire que cela était élégant. Je pense que personne ne l’aurait même remarqué à part moi. Je dis ça sans aucune forfanterie. Mais elle avait une longue chevelure brune, non pas noire mais brune très foncée, qui attirait certainement davantage le regard. Ses longs cheveux devaient avoir été peignés patiemment, et l’on pouvait en déduire des choses charmantes : cette application répétée matin après matin devait être le fait d’une personne douce et sensible, posée et délicate. C’est en tout cas ce que je me dis rétroactivement, puisque, comme je l’ai mentionné, je ne remarquai d’abord que son long manteau, occupé que j’étais à chercher dans les pieds de tables une solution à mon problème.
Je retournai l’histoire sur la table en prenant garde à ne pas faire trop de bruit. Par « en dessous », l’affaire avait l’air encore plus complexe. Il y avait toute une série de numéros minuscules sur une plaque en métal, censés, j’imagine, servir de référence en cas de panne. Je reconnus parmi cette série de chiffres, pêle-mêle, « sa » date d’anniversaire, mon ancien numéro de portable, une date au printemps qui pouvait bien être (sans que j’en sois certain) la date de « notre » rencontre, puis un chiffre esseulé entre deux astérisques le « 4 » dont je me rappelle qu’il était son numéro fétiche. Je finis mon verre qui cliqueta brillamment, les glaçons manifestant leur joie de reprendre le contrôle du territoire, et retournai de nouveau notre histoire. Etaient-ce les premiers effets de l’alcool ? Je la trouvai sensiblement plus légère...
J’entendis le serveur baratiner lamentablement la cliente fraîchement arrivée « ...ça ne m’étonne pas, avec un sourire pareil... » quel imbécile ! Je me replongeai dans ma réparation supposée, non sans avoir remarqué le visage gracile de la jeune fille. Comme elle semblait fragile ! Je décrochai une broche en notant bien l’ordre des fils de couleur, rouge, noir, bleu, songeant au moment où je devrais tout remettre en ordre. Sous la broche, je m’aperçus qu’une bobine, dont les filaments de cuivre étaient noircis par endroits, avait chauffé. Comme des cheveux échappés d’une natte, quelques filaments s’étaient détachés, peut-être sous l’effet de la chaleur. Cette histoire fonctionnait-elle avec des fusibles ? Je n’en savais rien. Soudain, coincé dans un engrenage, un cheveu blond attira mon attention. Nerveusement, je tirai dessus ; il cassa. A l’aide d’une des clefs de l’appartement, je parvins à le cisailler, et à libérer le mécanisme qu’il gênait passablement. J’examinai sous la lumière le premier bout de cheveu. Je crus le reconnaître. C’était un de ceux que tu avais retrouvé sur notre lit, en me suspectant aussitôt de t’avoir trompée. C’était bien vrai, mais, à ma décharge, ce n’était arrivé qu’une fois. En somme, tromper une fois, ce n’est pas vraiment tromper. Avant de la commettre, la faute reste un concept brumeux. Il faut faillir pour goûter les délices de la culpabilité. Quoi qu’il en soit, par la suite, j’avais pris des dispositions pour éviter ce genre de confrontation. Je faisais « ça » ailleurs. Je n’ai non plus par la suite éprouvé de scrupules. Ni de fierté particulière à mes cachotteries. J’avais passé l’âge. Au moins, « tout cela » ne se déroulait pas sous notre toit, dans notre foyer.
Un cheveu, qu’est-ce que c’est ? Rien, ou presque... ne dit-on pas « il s’en est fallu d’un cheveu ? » ou bien « à un cheveu près... » Pourtant, j’eus toutes les peines à l’expliquer ce cheveu, à lui trouver un crâne putatif au dessus de tout soupçon. Au vrai, je n’y suis pas parvenu. Que me restait-il ? Nier en bloc. Bien sûr. Comme on le recommande toujours. C’est ce que fis. Comment s’appelait-elle déjà ?
Naturellement, ôter ce cheveu ne changerait rien. La panne était bien plus grave. Les maux dont souffrait notre histoire étaient antérieurs à cet épisode anodin. En vérité, la "machine" avait connu des ratés dès le début. En prenant garde toi et moi, nous avions su repousser au maximum le moment fatal, et, bien que tu ne sois pas là pour l’entendre, et que ne l’entendes probablement jamais, je te suis reconnaissant de tous les efforts consentis pendant tout ce temps. Coïncidence ? (je n’ai jamais compris ni même appréhendé correctement le sens de ce mot, puisque, et cela prouve bien que la définition m’échappe, pour moi « tout » est coïncidence) dans le bar, cette chanson d’Amalia Rodriguez que tu aimais tant se fit entendre.
Amalia chantait encore pour nous... à quoi bon ? Notre histoire gisait là, des pièces éparses dont j’ignorais l’utilité autour d’elle, comme des pleureuses grotesques. Parmi elles, une photographie de toi que j’avais oubliée, te montrant nue, ou presque (difficile à dire avec la porte qui me bouche la vue et ta main jetée au-devant de toi, comme un éventail, faussement pudique, comme on est faussement modeste, pour que j’aie envie d’en voir davantage) sortant du bain, les joues rosies par la chaleur.
Je remis la broche à sa place, les fils de couleur dans l’ordre, replaçai une diode inutile (depuis la confusion de ton prénom dont je m’étais rendu coupable la première nuit, je l’avais toujours vue allumée sans m’alarmer) que je n’avais pas vue se détacher de l’ensemble. J’étais animé par des sentiments divers, tour à tour mélancolique et agacé, nostalgique et revanchard. Cette histoire était-elle cassée, ou simplement usée ? Je la considérais machinalement hors service, mais, qui sait? peut-être pouvait-elle encore fonctionner au ralenti. Sans plus espérer rien, je dévissais des pièces au hasard, les remontant à demi, lorsque je ne les laissais pas de côté simplement si elles ne se soumettaient pas à ma première intention d’ordre.
Un garçon d’une quinzaine d’années vint s’accouder au comptoir. Il avait les cheveux courts, fraîchement coupés. On avait envie de passer la main sur le dessus. Sans doute une jeune fille de son âge ne manquait pas de le faire, et sans doute, cette caresse innocente excitait-elle le garçon au-delà du « raisonnable ». Tout est sexe à cet âge. Ces frustrations continuelles ne sont certainement pas faciles à vivre mais empêchent au moins de penser à autre chose. Les joues du garçon étaient soigneusement rasées, et sur sa peau d’enfant, on ne pouvait pas soupçonner que l’homme allait reparaître. Il commanda une grande pinte de bière rousse. J’aurais aimé trinquer avec lui. Lui dire que j’étais heureux pour lui. Heureux qu’il se rase avec joie, qu’il commande une bière avec joie... mais... mais, au comble de l’abattement, je pris mon histoire sous le bras et me dirigeai vers les toilettes du bar. Elle commençait à se rompre de toutes parts, peut-être sous l’effet de mes manipulations maladroites. J’en semai des bouts sur le chemin. Comme on saigne du nez je me précipitai vers le hublot vert surmonté d’un petit bonhomme pareil à ceux que l’on trouve aux feux rouges. Je portais mon histoire qui se délitait complètement comme on porte un gros brochet, par en dessous. Aux toilettes, je peinai à la glisser dans la poubelle sous le lavabo. Certaines aspérités inédites m’empêchaient de l’enfouir dans ces linceuls suspects que sont les papiers que l’on trouve dans des toilettes de bar. Elle s’accrochait comme un insecte mutant dont les pattes asymétriques émergeaient de part et d’autre du réceptacle en plastique gris perle. Elle se tordait et je croyais entendre, en l’enfonçant maintenant avec les pieds comme on tasse les feuilles d’automne, les geignements que tu émettais dans les premiers temps lorsque je te touchais (« comme personne auparavant » tout de même ça, malgré mon ingénuité, je ne l'avais pas cru). Notre histoire mourait lamentablement ; derrière moi, l’adolescent, les yeux levés vers le plafond se délectait de l’instant en fumant et en pissant sa bière.
Quand je revins au bar, je retournai machinalement à ma table, bien que mon verre fût vide, et que je n’aie plus de raison de m’asseoir pour faire quoi que ce soit. La jeune fille était partie. Sur sa table, je constatai qu’elle avait oublié sa propre histoire. Une minuscule histoire en parfait état. J’interpellai le barman pour lui demander s’il savait dans quelle direction « elle » était partie. Il y avait peut-être une chance que je la rattrape et lui rende son bien. Il me répondit qu’il ne savait pas où elle pouvait bien être partie. Il ne s’était pas même aperçu de son départ. Cependant, m’assura-t-il, je n’avais pas à m’inquiéter, la jeune fille était une habituée, elle venait presque tous les jours à la même heure.
Donnez-moi cette histoire, je la lui rendrai demain si vous voulez...
Je lui expliquai que c’était inutile, que je reviendrais moi-même le lendemain la lui remettre en mains propres. En sortant du bar et en empruntant la grosse porte dorée dans l'autre sens, je me sentis étonnamment bien. Dans ma main droite, je sentis que l'histoire de la jeune fille avait sensiblement grossi depuis que je l'avais trouvée à sa table.
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