L'explorateur et la Tante au lion

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Ecrire, jouer des mots, s'en-jouer, s'en-jouir, en jouir en délire et sens (sans déliquescence -si possible ! )...Bref, la langue est belle et jouable/jouante, en joute et en joue, et en commun  [+]

Il était une fois un quai de gare hagard (du Sud/du Midi) qui laissait dépasser quelques herbes entre ses rails...mais rien à voir avec des herbes dans un sérail (!). Car rien à voir...tout court, ici : personne à entendre, pas d'âme qui vive. Gare délaissée, de tout homme, de toute femme et de toute âme, sauf une fois la semaine à l'arrivée du TLV (train à Très Lente Vitesse, opposé du TGV bien sûr) ; [il faut dire, entre nous, que l'arrêt -bien qu'hebdomadaire- avait été maintenu car le chef de la -présumée- gare était l'amant caché de la femme du sous-préfet de région...mais faisons fi des apartés !]
Or donc, il arriva dans cette gare que le train y dépose un jour une vieille dame, cheveux serrés en chignon, petit chapeau tout en rond, avec filet à papillons....euh, non, je me confonds :c'est le monsieur qui l'attendait qui tenait cet accessoire. Elle, elle tenait un lion en laisse, mais l'on verra bien (ou pas).
Le Monsieur sur le quai qui l'attendait était son neveu....ancien explorateur au long cours (ou au cours court, ou au secours, c'est selon les jours) ; bref, une sorte d'ex-explorateur « des îles z'et continents insoupçonnés », droit dans ses bottes et ses guêtres à la guérite du quai.
Il portait casque colonial et cartouchière en bandoulière, revolver suranné -voire périmé-, et vieux coutelas dans la jambière...plus un filet à papillon sur l'épaule gauche (sur l'autre, il avait trop de décorations).
Donc la vieille dame descend du train, dans un crissement strident et gerbes d 'étincelles -c'est un vieux train aussi vieux qu'elle- : elle est nimbée par la vapeur et elle en a, de ces vapeurs, après un si long voyage.
Elle en ressort, comme un ressort, du quai herbu et des vapeurs, tenant en laisse donc un lion, fort édenté tel qu'elle ma foi : ce sont sans doute compagnons de bon aloi.
Il va vers elle -le neveu vers sa vieille tante-, l'étreint (en gare, c'est naturel !), l'embrasse avec distance toutefois, car ils ne se sont jamais vus, mais se devinent. Il lui fait un baisemain.
-"Bonjour ma Tante, et bienvenue !" . Notre ex-explorateur nostalgique, que nous appellerons Raoul pour faire simple, prend le bras de sa tata pour la mener jusqu'à la buvette de la gare, ouverte juste une fois la semaine, évidemment.
Ils commandent au serveur hebdomadaire deux thés pour s'en jeter un derrière la cravate (avec un seul T). La tante demande un en-cas sans os pour le lion, le cuisinier lui taille donc une petite bavette bien fraîche, sans frite ni salade.
Personne au zinc. On aurait entendu un moustique voler, si Raoul n'avait capturé dans son filet le cousin tournoyant à la table (il a appris à se méfier des diptères).
- "A propos, que devient ton fils ? " fait-il ,par association d'idées.
- " Qui ça ? " répond la vieille tante, sans doute un peu dure d'oreille autant que son lion a perdu quelques dents.
- " Albert, que devient-il ? "
- " Ah oui, j'avais bien entendu : c'est parce qu'on est en froid en ce moment...il doit toujours être comptable-adjoint, en fin de carrière maintenant...toujours la tête dans ses livres de comptes...et de contes et de récits, ou que sais-je encore...en fait, il n'a jamais voyagé de sa vie autrement que dans son quartier ! "
- "...mais, ma Tante, il ne faut pas lui en vouloir pour cela...moi-même, je suis devenu..."
- " Toi, ce n'est pas pareil ! "
- "...hmm, un genre de "voyageur immobile", disons-le "
- " Je sais bien, mais ce n'est pas seulement dû à son agoraphobie comme toi à tes allergies..."
(le temps s'étire, elle tourne légèrement la tête, cligne des yeux lentement)
- "...et puis il y a Le Lion..." soupire-t-elle, un œil vers la bête.
- "Ah..." murmure-t-il.
- "Je crois bien qu'il m'en veut un peu de l'avoir gardé, comme une forme d'héritage de ton défunt oncle...lui, il préfère les meubles, son armoire normande et sa comtoise...ah, sa comtoise ! " parlons-en de sa comtoise...ou plutôt n'en parlons plus ! "
('Le Lion' mastique tranquillement et longuement sa viande).
- " Bon, et toi ? fait-elle, comment va ta vie ? "
- "Oh, ma foi, comme tu le vois, fidèle à mes passions " dit-il en se grattant une jambe à travers les guêtres et en rajustant sa cartouchière.
- "Tu sais, mon petit Raoul, excuse-moi d'être familière et directe avec toi, mais la nostalgie n'a pas que du bon...tu devrais aller voir du monde, à défaut de ne plus voir LE monde...moi, je fais de la danse de salon avec des amis, et puis de la natation "
- " Ah très bien, mais avec mes allergies...parfois, je vais en salle de tir au pistolet, quand même...bon, il est vrai que nous sommes peu nombreux..."
- "...et les femmes dans tout ça ?"
- " pour tout dire, j'avais failli me marier, il y a longtemps de cela, mais j'étais toujours par monts et par vaux, alors elle est restée...Bien, je te conduis à ton hôtel, ma Tante ? "
- "Si tu veux...ah, j'ai un service à te demander : je crois qu'ils ne prennent que les petits animaux, alors : Est-ce qu'il te serait possible de..."
- "...garder 'Le Lion' une semaine ? Hm...Pourquoi pas ! "
- "...et puis si vous vous entendez bien...tu pourrais...plus tard...oh, il est très doux...et très propre, rapport à ta peau ! Et puis...ça me permettrait d'essayer de me rabibocher avec Albert..."
- "Oui, je comprends, peut-être que dans le pavillon, dans la bibliothèque ou la chambre d'amis...hum, il faut voir "
Il se lève, va régler les consommations (deux thés et une bavette), prend la laisse de l'animal et dit doucement : - " Viens, Le Lion ! ".
Il sort avec sa tante au bras, et lui sourit.
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