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L'exil de Dzélarahn

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Soruf

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Saviez-vous que les arbres parlent ? Ils le font pourtant ! Ils se parlent entre eux et vous parleront si vous écoutez. L'ennui avec les Blancs, c'est qu'ils n'écoutent pas ! Ils n'ont jamais écouté les Indiens, aussi je suppose qu'ils n'écouteront pas non plus les autres voix de la nature. Et à moi, Emily, quatorze printemps, toutes ces voix me soufflent de partir. Je glisse un pied dans le noir, mais ma mémoire me retient.
Tout m’apparaît comme des flashs. Les Missionnaires arrivent dans ma tribu. Ils annoncent qu’ils veulent éduquer les enfants. Les hommes protestent et crient. Ma mère pleure et me serre dans ses bras. Les Blancs m’emportent. Sur la route, les enfants tombent malades. À mon premier jour à l’école résidentielle, on me donne ce nom : Emily.
Le souvenir s’éloigne peu à peu et je reprends mes esprits. J’aime bien ce nom, Emily. Il est joli mais il est sûrement idiot. Tous les noms que donnent les Blancs sont idiots. Tenez, « Indiens » par exemple. Ils nous appellent comme cela car ils se sont trompés d’endroit en arrivant ! Ce n’est pas nous les Indiens. Aussi, à l’école, ils disent avoir conquis l’Ouest. Mais conquis quoi, vraiment ? Nos peuples apprivoisent l’Ouest, l’Est, le Nord, le Sud, depuis des millénaires, non ?
L’appel de la nuit surgit à nouveau et coupe le fil de mes pensées. Je dois partir. Cette fois, c’est tout mon corps que je glisse dans les ténèbres des dortoirs. Je file à pas de loup entre les lits et plonge dans les escaliers. Quand je passe près de la porte de derrière, un courant d’air m’aspire en dehors. Voilà les chiens qui trépignent, j’ai quelques sucres pour les amadouer. Je leur donne des caresses, surtout à ce brave Bucky. Leurs queues battent l’air frénétiquement mais ce soir ils me laisseront partir sans aboyer. Je les quitte, passe la grille, fais quelques pas sur le chemin puis me retourne. L’école se dessine une dernière fois devant moi, lugubre sous les lumières de la nuit. Je me mets en route.
Je sais lire dans les étoiles. Lorsque j’étais petite, Tza-Môa notre chaman m’a appris. Celle qui scintille le plus fort est l’étoile polaire : elle m’indique le Nord et je dois la suivre. Le vent d’avril, agile et frais, caresse mon visage. Il sent bon le pin. D’abord, le chemin est une piste, puis il s’enfonce dans la forêt et se réduit en un sentier tortueux. Heureusement, la lune est pleine et m’éclaire de toute sa pâleur.
Que les bois sont bruyants cette nuit ! Si vous pouviez les entendre, tous ! Une vielle chouette raconte des histoires à faire peur, des grenouilles croassent d’orgueil et je crois entendre ricaner un coyote. Les arbres frémissent de toutes leurs feuilles et murmurent : « La petite est partie, la petite est partie ! » Petite ! Ils ont du culot, tiens.
Pour ne pas les entendre, je pense aux histoires que me racontaient les vieux sages. Chez nous, les anciens ont toujours des histoires incroyables à raconter. Il y a parmi elles une légende que je préfère. C’est un jeune prince qui un soir au camp, excédé par une grenouille qui le taquine, la jette dans le feu. Plus tard, il entend le chagrin de Mère-Grenouille qui appelle son fils, mais il tait tout ce qu’il entend à son père le roi. Pour venger la peine de Mère-Grenouille et punir l’insolence du garçon, Dzélarahn la Femme-Lave réveille un volcan et déploie ses braises qui brûlent le village du roi. Elle est comme ça Dzélarahn, elle ne supporte pas que l’on blesse ou tue une créature du monde, car toutes viennent de notre Terre. Je l’aime bien. Quand je serai de retour dans ma tribu, je veux que l’on me renomme comme elle, en son honneur. Je demanderai à notre chef.
La lune se fait transparente. Là-bas, loin vers l’Est, le soleil envoie quelques rayons qui colorent les nuages avec du rose. Combien de temps ai-je marché ? Je suis fatiguée, j’ai faim et soif. Gentiment, un buisson accepte de me donner ses baies sucrées. Ensuite, je me penche pour boire l’eau claire d’un petit ruisseau. En relevant la tête, j’aperçois un cèdre que je trouve beau et sage. Hors de terre, il arrondit une racine sur laquelle je peux reposer ma tête. Je m’allonge à ses pieds et il me berce.
Les hommes dansent en pas cadencés autour des totems. Ils sont déguisés en animaux : loups, castors et vautours. Assises, les femmes chantent un air envoûtant, d’abord doucement puis de plus en plus fort. Le grand feu crépite et ses flammes montent jusqu’au ciel en me chauffant la peau. Notre chef porte le masque de l’aigle et mène la cérémonie. Il porte si bien le masque qu’il se transforme et s’envole. L’aigle n’a peur de rien, pas même des flammes qu’il frôle. Il plane et décrit des cercles au-dessus de nous. Puis il m’aperçoit et me fixe de ses yeux perçants. Il fond en piqué sur moi en sifflant. Il me crie quelque chose. Il crie : « Réveille-toi ! »
Je sursaute et panique. Là-haut, le soleil a déjà rejoint son zénith. Le cèdre me tend une branche, je l’agrippe et grimpe. J’atteins quelques distances au-dessus du sol et je peux voir dans la vallée. Les Blancs à mes trousses ! Ils sont sur le chemin avec des chevaux et des chiens. Quatre s’en vont vers l’Ouest. Qu’ont-ils avec l’Ouest, les Blancs ? Mais le dernier suit un chien plus rusé qui empreinte ma direction. Vite !
Je saute à terre et commence ma course. Je coupe à travers les bois épais. De cette façon, le Blanc aura à abandonner son cheval. Plusieurs fois je trébuche et me rétablis de justesse, mais j’entends le chien qui me rattrape petit à petit.
Quand je débouche au-dessus de la cascade, je suis à bout de souffle. Le courant est trop rapide pour espérer traverser la rivière. Je m’écroule sur un large rocher, le dernier à ressortir de l’eau. Le chien est le premier à me rejoindre. Devinez quoi, c’est Bucky ! L’animal me lèche le visage. Le Blanc arrive lui aussi. Il porte un chapeau, un blue-jean et des bottes en cuir. Il parait jeune pour un cowboy. Il me regarde lourdement.
Soudain, Bucky couine et se ratatine. Il est effrayé. Le Blanc et moi tournons la tête. Juste là, terrifiante, grandiose, nous défie une mère Grizzly. Je sais que c’est une mère car à ses pieds deux oursons se trémoussent dans une démarche pataude.
Vous savez comment les mères sont. Je veux dire, toutes les mères de toutes les créatures du monde, si elles imaginent que vous en voulez à leur enfant. Elles deviennent enragées. Et bien une mère Grizzly, c’est pareil en pire. Celle-là se dresse sur ses pattes arrière et rugit dans un grondement terrible. À côté, le Blanc devient plus blanc encore que les neiges éternelles. Il abaisse lentement sa main droite. Accroché à sa ceinture, un pistolet. Il le saisit, l’élève, pose un doigt tremblant sur la gâchette.
Je ne veux pas qu’il tire. Si je le laisse tirer, il fait deux oursons orphelins sans chance de survie. Si je l’empêche, peut-être que nous mourrons, mais je n’ai pas peur. J’empoigne sa manche gauche de toutes mes forces et nous bascule dans la rivière. Je n’ai même pas pied et le courant m’emporte avec force. Là-bas, mère Grizzly nous observe, puis disparaît.
La chute semble durer une heure avant que la surface de l’eau ne me gifle la peau. Sonnée, j’ai de l’eau dans les narines, dans les yeux et les oreilles. Je me débats pour remonter à la surface. Je peux enfin respirer et je retire mes cheveux hors de mes yeux. À côté de moi, le Blanc réapparait lui aussi. Nous nageons jusqu’à la rive. Je m’allonge sur les galets un instant, puis m’assoie. Bucky est là qui secoue ses poils pleins d’eau. Je regarde la cascade. Si haut ! L’eau fait un tonnerre de folie, je n’entends que ça.
J’observe le Blanc. Il examine son arme. Je sais ce qu’il va faire. Il va m’attraper et me livrer au village. Je serai une honte. Je ne veux pas revoir l’école, jamais. Je pense à ma mère si loin et mes yeux s’emplissent de larmes. Après un moment, il se lève et s’approche. Je détourne les yeux. Il s’agenouille et pose une main sur mon épaule.
— Mon arme était déchargée. Tu nous as sauvés la vie.
Je relève les yeux et croise son regard. Il est vraiment jeune comme cowboy.
— Je dirai que tu t’es noyée. Ils ne te chercheront plus.
Nous nous levons. Il me tend la main. Je la serre fermement comme j’ai vu les Blancs le faire.
— Je m’appelle Junior, il dit.
— Dzélarahn, je réponds.
— Bonne route, Dzélarahn, il finit. Il se retourne et part avec Bucky.
Saviez-vous que les arbres parlent ? Ils chantent aussi ! Ils chantent maintenant de toutes leurs branches et de toutes leurs feuilles. Je sais que les Blancs n’écoutent pas les arbres, mais j’espère de tout mon cœur que Junior les entend. C’est un chant magnifique, à la gloire des jeunes gens et de l’amour de toutes les mères du monde.
Je regarde vers le Nord. Je sais, les voix de la nature me guideront jusqu’aux miens.





PRIX

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François Duvernois · il y a
J’avais lu, j’avais aimé, j’avais voté pour votre texte.
Vous avez voté une première fois pour mon chemin détourné :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/chemin-detourne-1
Ce texte est en finale. Si vous aimez encore, vous pouvez remettre un bulletin dans l'urne.

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Ael Drackien d'Alphasia · il y a
Jolie histoire, bravo :)
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Soruf · il y a
Merci à vous !
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Marine Azur · il y a
Superbe ! ha! j' adore que l' on me raconte des histoires ! Merci :) + un vote bien sûr , belle soirée
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Soruf · il y a
Merci à vous !
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Christian Pluche · il y a
+1 pour un conte qui me fait penser à Pocahontas ! Bravo !
Si vous avez le temps : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-plombier-2035

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Soruf · il y a
Oui c'est vrai que c'est dans le même thème. Merci pour le commentaire et le lien !
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François Duvernois · il y a
Très beau conte, écriture fluide, on suit sans peine le périple de Dzélarahn. Mon vote sans hésiter.
Si vous avez le temps et l'envie, je vous invite à lire :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/chemin-detourne-1

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Soruf · il y a
Merci !
Oui, j'irai voir !

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Joëlle Brethes · il y a
+1, malgré les coquilles pour ce sympathique conte propre à intéresser aussi bien les petits que les grands :-)
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Soruf · il y a
Oups pour les coquilles, je ferai plus attention. Merci !
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Joëlle Brethes · il y a
Bah... On en laisse tous dans nos textes ;-)
Si vous avez un moment : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-dictionnaires

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Marie Guzman · il y a
très joli conte chez les Amérindiens ... fluide et agréable je la ferai lire à mon fils également ils adorent les histoires de ce style - mon vote
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Soruf · il y a
Merci beaucoup pour votre retour, je veux bien celui de votre fils aussi, je sais pas ce que ça donne avec les plus jeunes :-)
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Marie Guzman · il y a
Je vais lui faire lire ce soir ... Je lui ai fait une nouvelle sur le thème "rêve imaginaire d'un enfant" et il a beaucoup aimé, j'ai retrouvé ici le monde imaginaire que j'avais dépeint pour cette nouvelle , nouvelle qui sort la semaine prochaine dans un recueil de nouvelles où figurent deux des miennes ...
d'ailleurs je ne vous ai pas invité à aller lire ma nouvelle si cela vous dit ?
j'ai des p'tits textes aussi hors compétition - je vous mets les liens et vous choisissez ;-)
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/pensee-de-feu
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/lettre-hors-pere

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