L'éveil

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Deux romans et une vingtaine de nouvelles publiés à ce jour, avec des incursions dans le théâtre et les scenarii de courts métrages. Je vous laisse goûter mes œuvres et, si vous en redemandez  [+]

Ce soir-là, trente secondes durant, la terre trembla.
Le département de sismologie de l’université de Montpellier annonça le lendemain qu’il s’agissait d’un séisme de magnitude 8 sur l’échelle de Richter, dont l’épicentre se situait en mer, à quelques milles à peine du Grau-du-Roi. Exceptés deux infortunés pêcheurs, emportés par la vague de cinq mètres qui déferla peu après sur le rivage, cet accès de colère de la nature ne fit pas d’autres victimes. La terre meuble de Camargue était tout indiquée pour atténuer l’onde de choc. Dans les mas environnants, les dégâts matériels se limitèrent à trois cheminées et quelques tuiles tombées des toits. Les gens du cru en furent quittes pour une grande frayeur. La plupart d’entre eux, attribuant les vibrations des vitres au passage d’un avion à basse altitude, n’auraient eu aucune conscience de l’événement s’ils n’avaient été soudain assaillis d’une cacophonie de cris et gémissements à faire frémir le plus endurci des bouchers d’abattoir. Chiens, chats, chevaux et taureaux hurlèrent dans la nuit sans étoiles. Et pour couronner le tout, un violent orage s’abattit sur la région, ponctuant de coups de tonnerre les plaintes des animaux.

Paul Catalan ne fut pas de ceux que la peur d’être ensevelis sous les décombres de leur habitation fit se précipiter à l’air libre. Car, au moment où les plaques continentales se frictionnaient mutuellement, le manadier dormait d’un sommeil de plomb, artificiellement déclenché par l’ingestion d’un puissant somnifère. Sa femme l’avait quitté un mois plus tôt, avec enfant et bagages, et depuis ce jour, il ne pouvait s’endormir sans recourir aux médicaments. Il émergea de son semi-coma aux alentours de huit heures et s’aperçut qu’il n’était pas seul dans sa chambre. Jean Paoli, le chef de ses gardians, le fixait d’un air soucieux.
- Ah, vous vous réveillez enfin, patron, dit-il d’une voix tendue. Je vous ai bien secoué une fois ou deux mais rien n’y a fait.
- Que se passe-t-il ? demanda Catalan encore engourdi de sommeil.
Sans répondre, le gardian saisit une cafetière italienne sur un plateau et en versa le contenu dans une grande tasse.
- Buvez d’abord, dit-il en tendant la tasse à Paul Catalan. Vous en avez besoin.
Catalan but une gorgée du brûlant liquide et fit la grimace. Paoli avait la main lourde.
- Et bien, Jean ?
Paoli soupira. Il lui raconta le séisme de la nuit passée et le chaos qui s’en était suivi. Pris de panique, les chevaux avaient brisé leur enclos et s’étaient dispersés dans la nature.
- Bon, je suppose que tu as déjà fait tout réparer et que les chevaux ont été rattrapés.
Jean Paoli resta un moment silencieux puis dit :
- L’enclos, ça oui, on l’a réparé. Mais les chevaux...
- Les chevaux ?
- C’est comme s’ils ne nous reconnaissaient pas. Ils ne veulent plus rien entendre.



Virgile toisait son maître, l’œil flamboyant et les naseaux frémissants. A l’évidence, il était le meneur de la rébellion. Les autres chevaux étaient regroupés en carré derrière lui. Les plus robustes, tels Fouquet et Roman, en première ligne; les plus agiles sur les côtés. Paul Catalan se dirigea la main tendue vers son cheval tout en lui parlant d’une voix paisible. Virgile le laissa approcher tout près mais il se déroba avec un cri de colère quand son maître voulut lui attraper le toupet.
- Encerclez-les, ordonna Catalan à Paoli et à la dizaine de gardians munis de lassos qui l’accompagnaient.
La manœuvre n’échappa pas à Virgile qui se mit à piaffer et hennir furieusement. L’armée de ses congénères resserra les rangs, menaçante. Paul Catalan eut soudain l’intime conviction que quelque chose avait changé dans le désordre du monde. Le troupeau chargea au galop le futile barrage que les gardians tentaient de lui opposer, manquant de les piétiner.
- Nous n’arriverons à rien à pied, dit Catalan à Paoli. Tiens, en voilà un qui tombe à pic ! s’exclama-t-il en apercevant un homme qui venait à leur rencontre. Henri nous prêtera bien quelques chevaux.
Henri Maiol était le voisin et ami manadier de Catalan. En le regardant s’avancer, les épaules voûtées et la mine défaite, Catalan comprit qu’il avait lui aussi des ennuis.
- Ainsi, nous avons les mêmes problèmes, constata Maiol d’un ton sinistre.
- Et moi qui comptais mettre les tiens à contribution.
- J’en avais bien deux à l’écurie mais ils commençaient à tout casser dans leur box. Nous avons dû les libérer. Bon sang, que se passe-t-il, Paul !?
Catalan tourna son regard vers les chevaux qui s’étaient rassemblés un peu plus loin sur la plaine.
- On dirait... hésita-t-il,... qu’ils... qu’ils ont soudain pris conscience de leur condition.
- Que veux-tu dire ?
- Et bien, avant... ils ne savaient pas qu’ils étaient des esclaves, maintenant si. Et ils ne peuvent l’accepter.
- Que racontes-tu là ? se fâcha Maiol. Ils servent l’homme depuis des milliers d’années. Pourquoi brusquement prendraient-ils conscience d’eux-mêmes ?
- C’est peut-être ce tremblement de terre, avec l’orage derrière, ça a dû provoquer en eux un traumatisme qui les a élevés au niveau conscient.
- Ils en ont connu d’autres d’orages et de tremblements de terre.
- Certes, mais peut-être s’est-il produit hier soir d’autres événements moins visibles et la conjonction de l’ensemble, séisme et orage compris, a provoqué... leur éveil.
L’incompréhension se lisait sur le visage de Maiol.
- Tu lis trop de livres, Paul. Je vais te dire ce que j’en pense moi de cette histoire. Que nos chevaux soient en état de choc après ce qu’ils ont vécu hier, d’accord. Mais n’essaie pas de m’entraîner plus loin. Dans quelques jours tout sera rentré dans l’ordre.
- Tu as sans doute raison, Henri, dit Catalan, conciliant.
Mais il n’en pensait pas moins. Quand son ami fut parti, il fit cesser la vaine poursuite des chevaux et donna congé à ses gardians. Puis, il prit la direction du troupeau, sans lasso ni licol, les mains nues.
Virgile le regarda approcher sans manifester de colère ou de nervosité. Il se laissa même flatter l’encolure et l’épaule.
- Il va falloir recommencer à zéro tous les deux, lui dit Catalan. Sur de nouvelles bases. Je suis sûr qu’on peut s’entendre.
L’étalon souffla bruyamment, comme pour signifier son approbation. Catalan posa doucement la main gauche sur le garrot du cheval et, d’une détente de la jambe gauche, sauta sur son dos. Virgile ne broncha pas.
- Allons, dit Catalan en lui pressant les flancs.
Le cheval bondit en avant.

Tard dans la nuit, une réplique de la secousse de la veille réveilla les habitants de la région d’Aigues-Mortes. Les taureaux des manades, pris d’une rage folle, brisèrent la clôture de leur bouvau et s’enfuirent dans l’immense plaine.


Nouvelle parue dans La Gazette de Nîmes n° 290-291, du 24 décembre 2004.

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