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L’ÉVADÉE

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Pénélope

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Sortir pour aller s’immerger dans le calme si inhabituel de cette ville de banlieue par un soir de printemps, poser les pieds sur le ciment inégal des trottoirs crevassés et des rues encore creusées par les nids de poule de l’hiver, plonger dans le silence et avancer le nez au vent, les mains dans les poches, c’était ce que Jade avait imaginé faire depuis plusieurs semaines et elle réalisait enfin son rêve. Arrivée au carrefour, elle resta immobile et scruta les rues allant dans les différentes directions se demandant laquelle choisir mais ça n’avait pas d’importance. Elle était seule - ou presque - en ce soir de d’avril 2020. Une fois sa décision prise, elle avança à grands pas, humant l’air frais de la nuit qui tombait.

Elle marcha pendant plusieurs heures, parcourut des kilomètres jusque tard dans la nuit.
En chemin, elle regardait les maisons et leurs fenêtres assombries où n’apparaissaient que des jets de lumières intermittents comme la lueur des lucioles autour des tombes d’un cimetière. Des ombres fantomatiques se projetaient parfois sur les murs des pièces là où les rideaux étaient mal fermés ou bien l’on percevait l’écho lointain de voix, de murmures ou de chuchotements par les fenêtres laissées entr’ouvertes comme des pierres tombales mal scellées.

Jade s’arrêtait, tendait l’oreille, écoutait, regardait et continuait à marcher d’un pas feutré sur la chaussée encombrée de touffes d’herbes folles qui poussaient entre les fissures. Elle portait des chaussures de sport à semelles souples et épaisses, ce qui évitait d’attirer l’attention des chiens qui se seraient mis à aboyer à chacun de ses pas, déclenchant immanquablement l’apparition de lumières et de visages et, toute la rue aurait été en émoi à la vue d’une silhouette solitaire à cette heure tardive.

Elle prit la direction d’un petit parc dont elle se souvenait. L’air devenait de plus en plus frais. Il vous pinçait le nez et mettait les poumons à vif. C’était comme si tout l’intérieur de son corps s’éveillait et s’illuminait. Elle s’emplit des senteurs fraiches et odorantes de la nuit. Elle écoutait le crissement de ses pas sur le gravier, caressait les branches des arbres qui commençaient à fleurir, observait l’ombre squelettique qui la suivait, la sienne.

Puis elle reprit son cheminement au hasard à travers les rues :
" Coucou ", chuchotait-elle à chaque maison devant laquelle elle passait. "Qu’est-ce qui se passe ce soir sur la Une, ou France 2 ou Canal+ ? Un meurtre, une enquête, une guerre, une scène d’amour ou de sexe ? "

La rue vide s’étendait à perte de vue. Il n’y avait que son ombre à elle qui se déplaçait comme celle d’un aigle survolant un canyon. Si elle fermait les yeux et restait figée, complètement immobile, elle pouvait s’imaginer être au milieu d’un désert immense et sans vie, pas un souffle, pas une habitation à des kilomètres à la ronde, avec, pour toute compagnie, les lits de rivières asséchés, les rues.

" Quelle heure est-il ? " demanda-t-elle s’adressant aux maisons à demi-mortes. " L’heure d’une émission de variété, d’un talk-show avec son animateur indétrônable, d’un débat où chacun détenait la vérité ou dévoilait quelque scandale politico-mondain, de la rediffusion d’un bêtisier, l’heure des dernières annonces du nombre de morts, des chiffres d’une économie en déclin ou de la hausse exponentielle du prix des légumes? "

Elle s’apprêta à rentrer chez elle. Elle était à quelques pas de sa destination quand une voiture apparut. Telle une phalène, elle fut d’abord attirée puis aveuglée par le cône de lumière féroce que les phares projetaient sur son visage. Une voix métallique s’adressa à elle :

" Restez tranquille ! Ne bougez plus ! "

La police, bien sûr. Il n’y avait cependant presque plus de patrouilles la nuit. La criminalité dans les rues avait disparue. Mais il restait ces promeneurs solitaires, en parfaite infraction en raison du couvre-feu qui avait été instauré.

" Nom, âge et adresse ! " hurla un haut-parleur mais elle ne voyait personne.

Jade fournit ces renseignements dans un murmure puis vint la question :
" Profession ? "

Jade hésita. La maladie dont ses parents la disaient affectée l’avait écartée de toute formation, de toute insertion dans la vie professionnelle. Et puis le virus allait créer la faillite de tant d’entreprises et tant de chômage... Vers quel secteur se tourner maintenant ? Il fallait trouver une activité qui pourrait présenter un intérêt pour les occupants de toutes ces maisons-tombes, pensa-t-elle, ces caveaux qu’elle venait de voir, mal éclairés par la lumière d’écrans devant lesquels les gens restaient figés comme des zombies, des pixels multicolores qui pouvaient prendre toutes les formes humaines, des raies de lumière qui les effleuraient sans jamais les toucher. Mais ce qui l’avait toujours attirée, c’était la nature et les animaux, dont le contact lui avait toujours été interdit " en raison de son aplasie ", disait ses parents. Elle devait éviter tout contact avec les êtres vivants en dehors de sa famille et des médecins qui la suivaient. Menacée des maux les plus cruels, elle s’était résignée à rester enfermée dans l’enceinte de son pavillon. Jusqu’à ce qu’un nouveau virus n’atteigne toute la population de la ville. Tout le monde était maintenant menacé de contamination, plus personne ne pouvait ou n’osait sortir surtout après le couvre-feu. C’est alors que Jade avait poussé les portes de sa prison. Cela avait été si facile, la porte n’était même pas fermée à clé.

La voix reprit plus forte, plus impérative :
" Profession ! "

Puis la voix abandonna et poursuivit :
―Que faites-vous dehors à cette heure-ci ?
―Je marchais un peu.
― Marcher ! Plus personne ne marche !
―C’était pour prendre l’air.
―Prendre l’air ! Il n’y donc pas d’air chez vous ?
―Oui mais je voulais aussi voir un peu comment c’était dehors.
―Voir ! Vous n’avez donc pas Internet ou la télévision ?

Jade s’était un peu détournée de tous les écrans ces derniers-mois. Elle cherchait autre chose.

Son silence fut interprété comme un aveu de sa culpabilité. La porte du fourgon s’ouvrit comme automatiquement :

― Montez, dit la voix.

Jade craignait maintenant le contact avec un être humain, ce qui était censé lui être fatal.
Elle poussa la tête dans la voiture mais ne vit personne. Tandis qu’elle fit un pas pour monter dans le véhicule, la porte se referma sur elle et la voiture démarra. Elle se retrouva dans une petite cellule qui sentait le désinfectant.

La voix métallique et anonyme reprit, un peu plus sourde cette fois :

―Prenez le formulaire mis à votre disposition sur la banquette. Relisez les consignes et signez avec le stylo prévu à cet effet. Jade reconnut le papier du gouvernement :

RÈGLES A RESPECTER EN PÉRIODE DE CORONAVIRUS

Avant qu’elle n’ait eu le temps de s’inquiéter de ce qui allait lui arriver, le fourgon s’arrêta pile en face de son domicile. La porte du fourgon s’ouvrit. Elle n’avait plus qu’à descendre et rentrer chez elle dans la maison endormie.

Elle s’allongea sur son lit, satisfaite et fière d’elle. Elle avait poussé le portail du jardin. C’était sa première audace, peut-être son premier geste de rébellion.
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Ginette Vijaya · il y a
Un bonheur que de se promener et savoir que la terre existe . Peut-on vivre confiné ? semble questionner votre texte
et c'est tellement d'actualité .

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Paul Thery · il y a
ça se passe en avril 2020, c'est donc une œuvre d'anticipation, du moins encore pour quelques jours.
Ouf! On l'a échappé belle ! ;-))

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Anne Pampouille · il y a
Tu as bien décrit le plaisir de marcher dans une atmosphère fraîche, on s'y croirait (et cela donne envie particulièrement en ce moment). Et originale l'histoire de cette femme enfermée qui peut enfin sortir.