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L’étranger

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Loky

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S’il n’y avait pas eu cette première fois jamais je n’aurais pu dicter ce texte.
Tous les hommes ont une première fois : l’instant où ils sortent du ventre de leur mère, passant d’un milieu tiède et douillet à un milieu froid et hostile. Moi j’ai eu une deuxième « première fois » : quand mes yeux se sont « ouverts » sur le monde qui m’entourait. J’étais aveugle de naissance. À ma naissance, les médecins me déclarèrent « normal ». Pourtant, les mois passant, mes parents durent se rendre à l’évidence, mes yeux ne voyaient pas. Des signes devinrent des certitudes : je ne suivais pas les objets présentés, mes pupilles ne se fermaient pas quand elles étaient éclairées par une lumière vive.
Je ne peux pas dire que j’ai souffert de cet état. Ce que l’on ne connaît pas peut-il vous manquer ? Maintenant que je suis devenu un voyant, je me souviens avec nostalgie de mon monde d’avant. Sans doute parce que mes parents, mes frères et sœurs me jugeant plus faible qu’eux m’ont entouré de plus d’affection que si je n’avais pas été aveugle. J’en avais certainement besoin, mais je ne m’en rendais pas compte ! D'ailleurs, le mot aveugle ne signifiait rien pour moi... De nombreuses fois on avait essayé de m’expliquer ce que signifiait le mot « voir ». Rétroactivement je m’aperçois que l’idée que je m’en étais faite ne correspondait pas à la réalité. J’avais bâti un univers dans lequel j’évoluais sans problèmes. Le cerveau est une formidable machine. Un sens est absent et il pallie en développant les autres. Vous raconter le monde dans lequel j’ai vécu pendant une vingtaine d’années est difficile. Maintenant que j’essaie de le faire, je m’aperçois comme le langage humain est imprégné de l’image. La plupart des mots que nous employons ont un signifié qui se réfère à la vue. Des mots comme « maman », « soleil » sont associés pour un enfant au visage de sa mère, à la lumière qui vient du ciel et rythme le temps. Pour moi « maman » c’était une voix, une odeur, une pression quand elle me serrait contre elle. Le soleil se traduisait pour mes sens par une modification de chaleur. Je ressentais le jour et la nuit comme une variation de température et mon rythme biologique était dicté plus par la fatigue que par la lumière. Il y a des mots que je ne comprenais pas : bleu, rouge, jaune, vert.... Quand on me parlait de l’herbe verte, j’associais cette couleur à la sensation des tiges dans ma main, à l’odeur particulière qu’elle dégageait. Tous ces mots sans signification je les ai concrétisés la première fois que j’ai vu !
Toute mon enfance et adolescence, j’ai vécu dans l’univers que je m’étais construit. Je ne pouvais le partager avec les voyants. Seuls les aveugles de naissance comprennent ce que je ressentais, ce que je « voyais » (même les mots ne sont pas adaptés à notre état). Je m’étais fait du monde des voyants une idée abstraite comme celle des physiciens qui ne peuvent observer l’univers des particules, mais en construisent une représentation avec les mathématiques.
Un jour ce fut une explosion dans ma vie. Un médecin apprit à mes parents que dans un cas de cécité comme la mienne il était maintenant possible d’opérer et de retrouver la vue. Dans mon cas, le mot « trouver » était plus adapté. L’opération fut décidée. Découvrir un nouveau sens est une expérience fabuleuse autant que douloureuse. Les mots sont insuffisants pour décrire ce que j’ai ressenti quand le chirurgien a enlevé les pansements recouvrant mes yeux. J’étais submergé par quelque chose d’inimaginable comme une onde irradiant tout mon être. Peut-être est-ce la même impression que doit ressentir un croyant quand il pénètre le royaume de Dieu ? J’en garde aussi le souvenir d’une immense souffrance, mon cerveau refusant d’intégrer cette nouvelle fonction. Le paralytique qui retrouve ses jambes doit apprendre à marcher, moi j’ai dû apprendre à voir. Je suis sans doute passé par les mêmes étapes que l’enfant qui vient de naître. La différence est sûrement qu’il existait déjà dans mes neurones un système de représentation du monde auquel il fallait maintenant substituer de nouveaux concepts. L’enfant a tout à construire, moi, il était nécessaire que je détruise, pour rebâtir. Avec la vue je découvrais une nouvelle appréhension de l’espace. Les volumes n’étaient pour moi quand j’étais aveugle que des sensations liées au toucher, aux variations sonores et thermiques de mon environnement. L’air en mouvement était mon espace. Bien sûr les couleurs furent une féerie que je n’avais même pas imaginée. Je fis connaissance avec le mouvement, pas mon propre mouvement, que je décelais avec mon corps, mais le mouvement des objets autour de moi. En y réfléchissant autrefois je transportais mon espace avec moi, la vue l’étendait à l’infini. Jusqu’alors ma communication avec l’extérieur avait été la parole et l’ouïe. L’apprentissage du braille m’avait permis de connaître le monde extérieur ou imaginaire. Mais je retrouvais les mêmes obstacles que dans la communication orale : je me forgeais des représentations, des choses décrites par les textes, cohérentes avec mon univers de non-voyant. La vue entraîna un véritable changement de paradigme. La plupart des mots changèrent de signifiés et d’autres en prirent un. Si je peux aujourd’hui écrire ce texte, c’est le résultat d’un long et dur apprentissage complétant la langue orale par la langue écrite. Malgré les difficultés et les souffrances, ce fut une grande joie de rejoindre le monde des voyants. Voir les visages des personnes m’entourant a été une véritable révélation. Cette joie a été malgré tout teintée de tristesse, j’avais quitté un monde dans lequel j’avais vécu plus de vingt ans, dans lequel j’évoluais comme un poisson dans l’eau. Le temps passant, mes autres sens régressaient ; j’avais plus de mal à différencier les odeurs, les sons ; mon toucher s’atrophiait. Souvent je m’obligeais à fermer les yeux pour retrouver les sensations d’autrefois, pour ne pas oublier... J’avais du mal à communiquer avec des amis aveugles. Nous n’étions plus du même monde ! Les psychanalystes disent souvent que tout se joue chez l’enfant avant six ans malgré ma vue retrouvée, je comprenais, sans me l’avouer, qu’effectivement une structure s’était implantée en moi que je n’arriverai jamais à supprimer totalement. J’étais un étranger dans le monde de la lumière.
Est-ce physique ou psychologique, mais un jour ma vue déclina ? Les médecins malgré tous leurs soins n’y purent rien : je redevins aveugle... Comme le voyageur après un long voyage je revenais au pays. Mais j’étais riche du souvenir de la première fois, j’avais vu l’autre monde.

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