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L'ETRANGER

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L’ ETRANGER

Mon collègue et néanmoins ami J.R et moi avons exercé plusieurs années dans le même collège. Il inculquait des notions d’anglais à des élèves souvent en difficulté, acceptant toujours les plus mauvaises classes et sachant, de main de maître, les diriger, organisant de fréquents voyages en Angleterre auxquels il m’est arrivé de participer alors que, pour ma part, je m’ingéniais à faire apprécier les beautés de la littérature avec un enthousiasme débordant, sinon toujours récompensé, à des élèves qui présentaient moins de problèmes.
Nous passions d’agréables moments dans le logement de fonction qu’il occupait avec sa femme qui était institutrice ; nous les recevions , mon épouse et moi, dans notre pavillon, construit dans un autre quartier de la même ville de banlieue.
Aussi, ce fut un choc pour nous lorsqu’ils demandèrent leur mutation pour une petite ville de province où ils s’étaient fait construire une maison pour leur retraite. Ils y passaient des vacances et nous y invitaient. Nous pensions qu’ils achèveraient leur carrière avant de l’occuper définitivement mais, pour des raisons financières (en particulier, ils subissaient deux taxes d’habitation), ils précipitèrent leur départ. Néanmoins, cette séparation ne nuisit pas à nos relations, comme cela arrive souvent avec de prétendus « amis » dont on n’entend plus parler dès qu’ils s’éloignent. Nous continuâmes de nous voir. Moins souvent, évidemment...
Mon ami occupa un poste dans le collège voisin et son épouse dans l’école primaire adjacente. Ils se sentirent dès le début considérés comme des intrus, malgré quelques marques de sympathie de rares collègues.. Il faut dire qu’ils étaient des « bleus » et remplaçaient des titulaires, malades ou en congé de maternité, ce qui montre qu’il est parfois délicat de quitter un poste dans lequel on est confortablement installé depuis des années, où l’on jouit de l’estime de ses élèves et des parents et, accessoirement, de celle de ses collègues et de la direction de l’établissement.
Il fut chargé par le principal de tenir les comptes de la coopérative du collège, tâche qu’il accomplit avec sa compétence et son sérieux habituels...Un matin, il se rendit à la mairie pour je ne sais quelle formalité administrative : apurement des comptes ou signature par le maire d’un document ? En cours de route, il s’arrêta dans le café-tabac où il achetait régulièrement ses cigarettes et buvait une tasse de café. Il apprécie ce genre d’établissement pour rencontrer des gens et discuter avec eux, que ce soit le balayeur
(technicien de surface pour utiliser un langage «  politiquement correct »), le facteur (ou préposé des postes), le cultivateur ou l’ouvrier, le cadre. Je l’envie car il est très ouvert alors que je serais plutôt renfermé. On est comme on naît.


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Tout en buvant son café et fumant une cigarette, il demanda au patron :
- Pourriez-vous m’indiquer à quelle heure ouvre la mairie ?

- On voit bien qu’on n’est pas d’ici !

Cette réflexion fut proférée par un des « indigènes » du cru, un de ces bons « gars du coin » qui se croit plus malin que les autres. Attardons -nous quelques instants sur ce pronom indéfini .Ah ! ce « ON ». Qui dira l'abus que l'on en fait ? Trop souvent utilisé à la place de nous : "on ira vous voir bientôt" au lieu de "nous irons vous voir bientôt". Par contre, il est parfaitement justifié, dans cette phrase : « Cette nuit, on a crié dans la rue « , si nous ignorons l’identité du bruyant noctambule..
Dans le cas qui nous intéresse, il désignait aussi bien celui qui parle (Nous ou...Je) que celui qui est interpellé (Vous ou..Tu, mais « on » n’aurait sans doute pas osé) et leur inflige le même statut. Il prend alors une coloration particulière, se charge d une ironie plus ou moins blessante qui frôle une certaine forme de discrimination ou de rejet : « Je vois bien » ou « Nous voyons bien que vous n’êtes pas d’ici », dit sur un ton amical ou enjoué eût sans doute paru moins agressif, bien que les éléments « bien » et « d’ici » contribuent également à cette mise à l’écart.
Mon ami, qui n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds par le premier quidam venu rétorqua sur le champ :
- Ah ! parce que toi, tu es d’ici ! Il n’y a pas de quoi s’en vanter. ! »
- A peine avais-je prononcé ces paroles, me dit-il, que je vis se précipiter vers moi un colosse, avec des bras immenses. J’avoue que je vécus un moment de frayeur et m’apprêtai à me défendre le mieux possible, ne comptant sur aucune aide, peut-être celle du patron avec lequel j’avais noué d’amicales relations et qui tenterait de s’interposer. Quand il fut près de moi, me dominant de sa haute stature, il s’empara de ma main droite , la serra entre ses deux pognes vigoureuses et la secoua chaleureusement, déclarant :
- Vous ne pouvez pas savoir comme cela me fait plaisir. Cela fait des dizaines d’années que je travaille ici et je suis toujours un « étranger ».
Mon ami apprit alors qu’il était venu très jeune de sa Pologne natale travailler dans les mines de la région. Mais, ce qui était le plus grave, c’est qu’il avait longtemps habité dans un village éloigné, avant de venir s’installer dans cette petite cité. Il était donc « doublement » étranger et, dans certaines régions, il est peut-être aussi grave de n’être pas vraiment d’ « ici », même si l’ « ailleurs » est « proche » que de venir directement de très loin. « On » peut être « étranger » dans son propre pays.

-Il tint à me payer un coup, conclut mon ami. Les autres, qui ne disaient rien, car on
sentait qu’ils le craignaient, acceptèrent la tournée générale du patron et « on » trinqua...Finalement, ils étaient plus stupides que franchement méchants...D’aucuns en profiteront pour parler de « racisme » !

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Guy Bellinger · il y a
Une intéressante étude du pronom indéfini "on", tant sémantique, psychologique que sociologique.
Si cet écrit est autobiographique vous pourriez être intéressé par mes textes sur l'enseignement (je fus prof d'anglais et ça a laissé quelques traces) : "This Man Is Lying" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/this-man-is-lying), "Mon prof de français" (http://short-edition.com/oeuvre/poetik/mon-prof-de-francais), "Zéro à l'oral" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/zero-a-l-oral) et "A oied c'est bon pour la santé" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/a-pied-c-est-bon-pour-la-sante).

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