L'étrange vie de monsieur Justin

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Depuis la nuit de la veille, il pleuvait comme un torrent. Et à voir l’intensité, on pouvait prédire que cette pluie était loin de s’arrêter. Mais monsieur Justin n’attendra pas que les cordes stoppent avant d’aller chercher du pain à la boulangerie. Il s’y rendra sous ces jets d’eau. D’aucun dirait qu’il était un peu fou mais il n’obéissait qu’aux réclamations de son ventre. En effet, depuis la nuit d’hier, il n’avait rien avalé du fait de la pluie qui le bloqua dès les premières gouttes. Et ce matin là, elle n’avait pas cédé le paysage à la population toujours encloitrée derrière les murs des vieux bâtiments de Normandie.
Sur la place publique, la seule boulangerie du secteur n’était pas encore ouverte. Sans doute à cause du mauvais temps. Alors monsieur Justin de pas pressés, parapluie luttant contre le courant d’air, le corps trempé, se rendait à la seule superette située à l’entrée de la ville. Ha, le tenancier s’apprêtait à fermer les portes de son magasin. Lui aussi n’avait pas ouvert depuis la veille, mais il était venu chercher des épices qu’il oublia d’envoyer avec lui à la maison le soir d’hier lorsque les premières gouttes de pluies s’étaient annoncées. Monsieur Justin le supplia pour faire ses provisions avant qu’il ne ferme les verrous ; l’autre accepta. Deux boites de conserves, des carottes, des oignons, du piment et quatre vieilles baguettes de pain de blé, monsieur Justin régla la facture avant de remercier pour la énième fois le maitre des lieux.
Retour sur le chemin de la maison, monsieur Justin faisait face à un vent violent qui heurtait son corps vieillit par des années de travaux champêtres. Brave paysan, il vivait seul depuis le décès de son épouse. Ensemble, ils eurent un enfant. Une magnifique fille, mais qui disparut tôt à l’âge de son enfance. Ce jour là, comme à leur habitude, ils allèrent déposer la fillette dans la seule école primaire du village. Puis, Monsieur Justin se dirigea vers sa ferme, sa femme prit le chemin du marché où elle devait faire des emplettes pour la cuisine. A mi-journée on vint lui annoncer la disparition de sa fille. Les autres élèves affirmaient l’avoir vu accompagné d’un monsieur grand comme les arbres, mince comme les lampadaires, revêtu d’un complet noir, chapeau accompagné pour éviter de dévoiler son visage. Très vite la police a été saisit mais les enquêtes n’ont jamais aboutis. L’histoire de sa fille disparue en était restée là. Sur la route ce visage innocent défilait dans la tête de monsieur Justin. Bientôt il s’endormira dans la mort sans pouvoir revoir sa fille une dernière. La vie a été vraiment cruelle avec lui. Ou bien n’était-ce une punition divine ? Non, il n’en était pas convaincu. Toujours présent à la messe du dimanche, monsieur Justin donnait copieusement sa dime en bon fidèle. Le seigneur n’était pas ingrat pour lui infliger une telle punition.
Brusquement, une camionnette le dépassa, éclaboussant au passage une flaque d’eau, ce qui le tira de sa pensée. Sa belle chemise blanche scintillait de boue quand le conducteur donna un violent coup de frein. Etonné de cette audace le vieil homme injuriait déjà celui qui était au volent de la voiture. Mille excuses, mais le mal était déjà fait, pourtant ce geste atténua la colère du sexagénaire. Le conducteur, pour justifier sa course folle, pointa de son index droit, le sommet du mont resté derrière le village. La scène effroyable rivalisait de hauteur avec le ciel. Une épaisse couche noirâtre avait remplacé la montagne. Le phénomène s’élevait comme un champignon géant dans le ciel. Puis le véhicule sur lequel on voyait le dessin de deux femmes s’embrasser s’élança dans une course folle vers l’horizon. Le vieillard comprit que le volcan près de la localité était en éruption. Il se dépêcha de rentrer chez lui. Il avait pris du froid et son seul souci en ce moment là était de boire un ristrette une fois chez lui. Ce café lui redonnerait la chaleur dans sa peau de vieillard.
Au centre du village, le vieil homme croisa une multitude personnes qui se hâtaient ça et là, se bousculant. Certaines avaient des bagages de tout genre en main, d’autres trimbalaient sur la route boueuse des conteneurs de meubles vers la gare ferroviaire. Ce n’étaient pas de simples voyageurs mais tout le monde fuyait le courroux du volcan en ébullition. La panique devenue générale, laissait lire la peur sur tous les visages. Monsieur Justin vit soudain dans ce tumulte le regard de son rival. L’amant de sa femme décédée récemment. Il eut écho de cette trahison dans la lettre qu’elle lui laissa avant de mourir sur son lit d’hôpital. Il ne finira pas de digérer cette triste révélation.
La tête baissée, les yeux rivés vers le sol, l’autre le dépassa sans lui adresser la moindre salutation. L’homme venait de sortir de la maison de monsieur Justin. Que manigançait-il contre lui encore ? Monsieur Justin se chargerait de mener sa propre enquête plus tard. Il se croyait plus malin que lui, mais se sera le contraire. Lui monsieur Justin, un homme respectable de son état ne supporterait pas longtemps cette humiliation. Il n’allait pas cautionner l’amant de sa femme impunément. Monsieur Justin était le neveu de l’unique patriarche de ce village. Et il était adulé pour son influence sur les autorités de cette localité. Il prévoyait même d’user de ses nombreuses relations avec les autorités locales pour donner du fil à retordre à son rival.
Deux coups de clé puis la porte de son appartement s’ouvrit grandement sur une vieille ampoule qui pendait au fond de la pièce, sur le plafond en dégradation avancée. Il enleva sa chemise mouillée par la pluie, l’accrocha sur le cintre de l’antichambre. Puis interpellé par une silhouette dans l’autre pièce, il se retourna brusquement. Un intrus dans son appartement, quelqu’un voulait lui aussi sa mort ? Il se dirigea vers le placard, prit son pistolet de neuf millimètre et se rua dans l’ombre du fauteuil. Mais une voix douce, l’appela :
-Papa.
Il reconnut la voix de sa fille enlevée il y avait plus de vingt ans. Il sortit de sa cachette et vit une jeune blonde au visage blanc, telle une princesse exposée au foudroiement de la neige. Sa voix étouffée par l’émotion, il s’exclama :
-Ma fille !
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Jonathan Etty · il y a
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