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L'Ethique - une histoire grecque

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Philippe Devos

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FINALISTE
Sélection Jury

Volume I

Petite précision pour commencer, afin de calmer les ardeurs des lecteurs boulimiques de tomes à engloutir. J’ai mis volume I, mais il ne devrait pas y en avoir d’autre. Ceci étant, comme disait le petit prince à propos de son volcan éteint (je n’y peux rien si vous ne connaissez pas vos classiques) : on ne sait jamais. De plus, parler de volume ici peut paraître un peu présomptueux. À vrai dire il s’agit plus d’un condensé s’intéressant aux origines de l’éthique et de ses applications.

Reprenons donc.


L’Éthique

Volume condensé I (on ne sait jamais) :

Des origines de l’éthique et de son application – une histoire grecque.

Avant de nous enfoncer dans les méandres du sujet qui nous intéresse ici (à savoir l’éthique, pour les distraits qui auraient déjà oublié le titre de cet essai) et de remonter à sa source, il nous faut définir de quoi nous allons parler.

Au hasard du net, j’ai trouvé la définition suivante, fort convenable une fois épurée des considérations inutiles.

« L’éthique (du grec ηθική [επιστήμη] (blablabla...) est une discipline philosophique (blablabla...) dans un milieu naturel et humain. Elle se donne pour but d’indiquer comment les êtres humains doivent se comporter, agir et être, entre eux et envers ce qui les entoure. [(blabla blabla...)25] »

Bien. Commençons. L’éthique nous vient donc du grec. Et quand on voit où ça a mené les grecs, on est en droit de se demander si ça leur a vraiment été utile. Il est question de philosophie également, donc tous ceux qui auraient confondu éthique et éthylique peuvent retourner à leurs occupations bachiques, on parle de choses sérieuses ici, on parle grec, pas de gauloiseries, non.

Il est précisé « dans un milieu naturel », car dans un milieu surnaturel, on philosophe rarement. Dans un rêve par exemple, qu’il s’agisse de s’épancher dans les bras de la secrétaire, d’un saut en élastique sans élastique ou de survivre à une attaque de zombies mutants, on ne philosophe pas. Et cela concerne les humains, étant entendu que la production philosophique des amibes au cours des âges ne nous est pas parvenue de manière parfaitement intelligible.

Soit. Passé ces premières précisions indispensables, que retenons-nous ? L’éthique a pour but de nous expliquer comment interagir entre nous.

Est-ce éthique de piquer la femme de son voisin ? Sa tondeuse ? Sa place de parking ? Si les réponses à ces questions nous semblent aujourd’hui couler de source (ça dépend du voisin, et ça dépend de sa femme), il n’en a pas toujours été ainsi.

À l’aube de l’humanité, enfin... non. Un peu après quand même, disons vers les neuf heures de l’humanité plutôt, l’homme se met à se poser des questions existentielles qui ont pour conséquence de troubler son sommeil et sa digestion. Je dis l’homme car la femme, à l’époque, a d’autres occupations. Elle passe ses journées à se vautrer dans de magnifiques fourrures, à s’abreuver d’hydromel et à se gaver de venaison que son pauvre compagnon lui a ramenée de la chasse au péril de sa vie. Encore que vers les neuf heures de l’humanité, on ne chasse plus tant que ça, il y a l’élevage. Mais trêve de pinaillage. L’homme donc, commence à se poser tout un tas de questions. Et comme les réponses des dieux ne nous convenaient pas toujours, il a fallu commencer à en inventer de nouvelles.

Certes, à l’époque, il n’y avait pas de tondeuse à gazon, ni de place de parking. Mais des femmes de son voisin, ça, il y en a toujours eu.

Tout a commencé (car il faut bien que quelque chose commence, sinon ce quelque chose est éternel, et rien n’est éternel... à part peut-être Dieu, s’il existe, mais comme il est communément admis qu’à l’époque il n’existait pas encore, et que les dieux de l’époque ont disparu... bref, merci pour la digression).

Tout a commencé ainsi.

C’était l’été, une belle hellène à fraîche halène filant de la laine à l’est du Léthé.

Ça, c’est fait. Elle se serait appelée Hélène, ça aurait été encore mieux ; manque de bol, elle s’appelait Euphrosyne. Euphrosyne (que nous appellerons simplement « la voisine » par souci de confort visuelo-orthographique) avait un mari qui ne répondait jamais quand elle l’appelait, et un voisin qui répondait au nom de Ploutokos (que nous appellerons ici Cali afin de conserver à ce récit un semblant de sérieux).

La voisine était jolie, le voisin était absent. Cali aimait les femmes jolies, la voisine aimait les beaux bijoux. Cali était bien gentil, la voisine avait un cœur d’artichaut. Le voisin n’était toujours pas rentré.

Passées les premières œillades et les marivaudages de formalité (vous avez de beaux ovins, etc...), Cali fut pris d’un vertige existentiel. Perdre son pucelage, à trente-cinq ans à peine, était-ce bien raisonnable, qui plus est avec la femme du voisin, que dirait sa mère ? Une averse interrompit leur échange galant, et Cali tourna les talons au moment où la bergère rentrait ses blancs moutons.

Le soir à la taverne, Cali n’avait pas le cœur à boire, et il s’arrêta après sa première douzaine de cornes (à l’époque, on buvait dans des cornes qui servaient également de cornets à dés quand on avait marre de jouer aux osselets avec ses restes de poulet, je vous raconte pas l’état des tables).

Son vieux pote Hésychius (prononcez « Ησύχιος » si vous voulez faire le malin et le prononcer à la grecque. Oui je sais, ils ont sacrément déconné avec leur alphabet) l’aperçut et vint lui tenir compagnie.
— Salut Cali ! Je t’en paye une ?
— Non merci.
— On se fait une partie d’osselets ?
— Non merci.
— On se fait une partie de dés alors ?
— Non plus.

Il y avait des soirs comme ça.

Cali lui raconta toute l’affaire qui le préoccupait. Hésychius écouta d’une oreille distraite avant de partir jouer aux cartes à une autre table, où les gens savaient s’amuser. Au moment de partir, il dit à Cali quelques mots qui allaient révolutionner l’histoire de la pensée occidentale, mais qui malheureusement ne nous sont pas parvenus.

Ce que l’on sait en tout cas, c’est qu’à partir de ce jour, les hommes commencèrent à se compliquer la vie.

Le soir, dans son lit, Cali se retournait sans cesse, pensant à ce que lui avait dit son ami à la taverne. Devait-il se soumettre à son désir ou respecter le pacte implicite qui liait les voisins en ce temps-là, à savoir : la clôture, c’est la clôture ?

Un mot là-dessus. À l’époque, tout ce qui était d’un côté de la clôture appartenait au voisin, et tout ce qui était de l’autre côté était à soi, jusqu’à la clôture du voisin suivant, ou à la falaise, ou à la mer, ou à une faille magmatique, ce qui était plus rare. On ne changeait jamais une clôture de place, sauf pour emmerder le voisin, ce qui était somme toute assez fréquent.

En proie au doute et à une souffrance psychique intense, Cali ne savait plus à quel saint se vouer pour apaiser à son angoisse (même pas à Sainte Éthique, hinhinhin, non vraiment, vous avez un de ces humours, je ne sais pas ce qui me retient). Son esprit entra en ébullition, et il échafauda un plan afin de souscrire à sa passion naissante tout en pouvant prétendre aux yeux de sa conscience tourmentée être resté du bon côté de la barrière (ou plutôt de la clôture).

Le lendemain matin, la voisine se leva pour découvrir ses moutons chez Cali. Ces derniers avaient traversé la clôture, ouverte en un endroit, plutôt sur la droite, et se gavaient dans le champ d’à-côté. Cali se trouvait au milieu des bêtes, un sourire énigmatique se dessinant sur ses lèvres (expression pour le moins déroutante, on se demande bien où ailleurs qu’aux lèvres un sourire pourrait bien se dessiner).

Tandis que la voisine s’avançait pour faire rentrer son troupeau chez elle à grand coup de « boudiou ! » et de claques sur les croupes, Cali s’agenouilla devant elle, lui pris la main, lui fit part de ses sentiments, se releva, la pris dans ses bras, lui dit qu’il aimerait bien l’embrasser. Elle lui répondit qu’elle était déjà mariée, il lui dit que ça n’était pas grave, qu’il ferait avec, ils s’embrassèrent, et c’est à ce moment-là que le voisin rentra.

À l’époque, on ne rigolait pas avec les liens du mariage. Tromper la femme de quelqu’un, c’était être obligé de l’épouser et de lui faire des enfants, autant vous dire que les amants se la jouaient super discrets. Cali fut convoqué au tribunal afin de répondre de son crime, et argua qu’il n’avait pas fauté, que la femme du voisin l’apparentait, puisqu’elle était de son côté de la clôture, et qu’il avait donc bien eu le droit de l’embrasser, et même bien raison, vu qu’elle était sacrément jolie, et tic (équivalent de l’époque du toc).

Le tribunal trancha bien entendu en sa faveur, et Cali fut obligé de l’épouser et de lui faire des enfants.

La voisine aimait les bijoux (vous vous souvenez), Cali finit ruiné.

Cette jurisprudence fut la base de ce que nous appelons aujourd’hui l’éthique, ou l’art de se compliquer la vie avec des questions qui n’ont pas lieu d’être, là où une bonne vieille morale de nos régions, couplée au sens commun du quidam de base de nos campagnes les plus profondes où ça sent bon le terroir (ainsi que d’autres odeurs pittoresques d’origine gastriques), fait largement l’affaire.

Où l’on voit clairement que, comme toujours en philosophie, tout est toujours très compliqué, qu’il n’y a jamais de réponse définitive, de bonne solution, et que tant qu’à faire, mieux vaut piquer la tondeuse du voisin que sa femme (surtout si elle aime les bijoux, ce qui est très fréquent chez les femmes).

PRIX

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Ley · il y a
Bravo ! J'ai rigolé à chaque phrase :) bonne chance pour la finale
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Virgo34 · il y a
Bonne chance !
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Virgo34 · il y a
Bonne chance !
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Barbara V. · il y a
Qu'est-ce que j'ai rigolé ! Cette nouvelle est excellente, le ton et les apartés sont terribles ! *tonnerre (de Zeus) d'applaudissements*
Mon vote, sans hésitation !
Bonne chance pour la finale !

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Philippe Devos · il y a
Merci beaucoup Barbara ! N'hésitez pas à faire tourner, le rire, ça se partage ! :)
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Lammari Hafida · il y a
Un récit agréable à lire,mon vote! Je vous invite à lire et soutenir mon poème en finale été http://short-edition.com/oeuvre/poetik/voyage-24 et merci!
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Utilisateur désactivé · il y a
+ 1 de la part de Marie : vote tardif car, décidément, ce message "lu et voté" est bien trompeur ! Je vous souhaite Bonne Chance pour la finale.
Marie, auteure du poème-fable : "le coq et l'oie" en compétition jusqu'au 20.
Ensuite, ils passeront à la casserole....

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Jean-Luc Ithié · il y a
Je me suis bien amusé ! Je vote.
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Emma · il y a
J'aime bien votre récit loufoque. Sourire garanti !
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Philippe Devos · il y a
Merci Emma, ravi que l'humour de ce texte ait fait mouche ! :)
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Dominique Hilloulin · il y a
Appliquons donc à l'Ethique la phrase de Coluche " la réponse est tellement compliquée que tu te souviens plus de la question que tu avais posée" ; je rentre de Grèce , où, heureusement , l'homme de la rue fonctionne plus simplement. Mais tout cela n'était qu'une histoire , fort bien construite d'ailleurs . Pour cela je vote. Dans un autre registre, mon poème http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pomme-au-compotier est disponible pour vitre lecture, voire +, si cel vous dit. Bonne route à votre écrit.
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Kwelly · il y a
un humour incisif !!!
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