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L'éternité pour un café

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Papilloneuse

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Il plut très fort cet après-midi-là. Toute la matinée, le temps avait hésité entre nuages et éclaircies, le ciel soudain s’était assombri. Une chaleur étouffante et moite le poussa à se mettre un instant à la fenêtre, un bel orage d’été, pensa-t-il. Dans le tumulte des passants affolés par la pluie, il la vit. Cette fille avait quelque chose d’inexplicable qui l’attira, il se souvint d’un vieux James Bond vu quelques années auparavant. Ses cheveux mouillés, tirés en arrière, lui donnaient cet air impérial qu’avait Ursula Andress en sortant de l’eau dans son maillot de bain blanc, un coquillage à la main. Le coquillage en moins, elle était tout aussi belle. Elle semblait glisser avec lenteur sur cette eau qui ne l’atteignait pas. A quoi pouvait-elle penser, seule, lointaine ? Il ne la connaissait pas, mais déjà il aurait voulu la sentir contre lui, essuyer ses joues ruisselantes, sentir la fraîcheur de sa peau mouillée, lui offrir un chocolat chaud ou peut-être un café, il ne savait pas. Peut-être préférerait-elle un thé ? Il la regarda longuement jusqu’à ce que sa silhouette ne devienne qu’un petit point sombre au bout de la rue. La pluie redoubla, un éclair fendit le ciel, il referma la fenêtre et se fit mollement un café.

Que s’était-il passé ? Elle ne le savait pas. Cet après-midi-là, elle s’était installée, comme à son habitude, à l’ombre d’un parasol. Elle lisait, quand la pluie s’était mise à tomber. Il lui fallut quelques minutes pour s’apercevoir qu’il ne s’agissait pas seulement d’une petite averse mais d’un bel orage d’été, les gens autour d’elle s’agitaient. Elle saisit ses affaires et se précipitât pour trouver un abri quand sa course fut arrêtée à la vue d’un jeune homme accoudé à sa fenêtre. Il observait, avec l’amusement d’un enfant espiègle, les gens affolés courir de tous cotés. Il posa son regard sur elle et eut tout à coup un air grave. Elle n’eut pas la force de relever les yeux vers lui. Elle pouvait sentir son regard délicatement posé sur ses épaules, sa taille, ses jambes. Elle ralentit sa marche jusqu’à donner l’impression de flotter sur un tapis roulant, comme ceux que l’on trouve dans les grands aéroports. Elle se sentait en transit vers une destination nouvelle, inconnue, vers un ailleurs auquel cet homme appartiendrait. Elle aurait voulu étirer le temps pour qu’il dévale ses escaliers et qu’il lui dise simplement « Bonjour je m’appelle Romain, Arthur ou Stefan... je crois que tu es la femme de ma vie ». Cette pensée la fit sourire. Elle s’assit, cependant, sur un banc tout au bout de la rue attendant sous la pluie battante un geste, un signe... « Quelle folie », se dit-elle.

Cela avait duré cinq minutes tout au plus mais ce moment lui paraissait être une éternité. La vision de cette inconnue restait là. Tout son être, sa démarche, son parfum même – il aurait pu le deviner – flottaient à présent dans sa tête. Son café à la main, il songeait à la solitude de cet appartement. Pourquoi suis-je à ce point envahi par l’image fugace d’une personne que je ne connais même pas ? Et si c’était elle ? Ne serais-je pas stupide de rester planté là à boire ce café insipide ? Un peu rapide comme cristallisation, se dit-il, Stendhal lui-même n’aurait pas mieux fait. Il avait la certitude qu’il devait la revoir, lui parler. Il regarda sa montre, combien de temps s’était-il écoulé depuis que la silhouette s'était évanouie ? Dix minutes ? Une heure ? S’il courait peut-être parviendrait-il à la rejoindre... Et s’il la trouvait que lui dirait-il ? Et s’il ne la trouvait pas ? D’un geste nerveux, il jeta son café dans l’évier et se précipita dans l’escalier dévalant les marches quatre à quatre... « Quel idiot je fais », il souriait tout en courant, à l’idée de pouvoir encore faire montre d’une telle légèreté.

Elle regardât sa montre, voilà vingt minutes qu’elle était assise perdue dans ses pensées. La pluie avait cessé, ses cheveux blonds commençaient à sécher aux pointes. Le regard lointain, elle semblait attendre un train fantôme sur un quai désert. Elle se fendit d’un sourire, Jane Austen elle-même n’aurait pas osé imaginer un tel dénouement. Elle se leva lentement, essora sa serviette, prit du bout des doigts son livre imbibé d’eau, L’insoutenable légèreté de l’être, ça lui allait bien, elle l’avait emprunté à la bibliothèque, il faudra le remplacer, se dit-elle. Elle tourna les talons puis reprit sans empressement la direction de son appartement où personne ne l’attendait.

Dans sa course, il l’aperçut de l’autre côté de la rue et accéléra. Comment se pouvait-il qu’elle soit encore là, attendait-elle quelqu’un ? Soudain l’idée qu’elle ne fut pas seule lui traversa l’esprit et lui glaça le sang. Et si cet élan romantique incompréhensible était freiné par la trivialité d’un « j’attends quelqu’un... ». Il l’avait envisagée comme un être solitaire. Revenant à lui, il se rendit compte qu’il l’avait perdue de vue. Où était-elle, entrée dans un immeuble ? Avait-elle pris une autre rue ? Mais laquelle ? Il tourna plusieurs fois sur lui-même balayant tout le boulevard de son regard égaré. Il l’avait perdue, elle était là et il l’avait perdue.

Elle s’apprêtait à partir quand elle le vit courir au bout de la rue. Elle fut d’abord saisie d’une peur incompréhensible. Que lui dire s’il venait vers elle ? Et s’il ne courait pas vers elle ? Et si ce qu’elle prenait pour un élan romantique n’était que le fruit de son imagination ? Et si cet homme au regard enfantin n’était pas cet être solitaire qu’elle s’était inventée ? Alors elle se pressa dans l’encadrement d’une porte restée entrouverte et l’observa inquiète. D’abord perdu dans ses pensées, il fut soudain pris de panique, il semblait chercher quelqu’un. Que faisait-il cette tasse vide à la main ? Elle se sentit idiote ainsi dissimulée et fit quelques pas vers lui. Il ne la vit pas tout de suite, était-il seulement en train de la chercher ?

Prêt à capituler, il tourna les talons et c’est alors qu’il la vit, trempée jusqu’aux os, elle grelottait. Il avança lentement vers elle et lui dit simplement « Je m’appelle Mathieu... c’est peut-être idiot je sais, mais je vous ai vu... et... je... j’ai pensé... et j’ai couru... euh, en fait je crois que vous êtes la femme de ma vie. »

Elle lui souriait sans répondre, songeant à l’impossibilité de cette situation, à la grâce de ce moment. Ineffable instant de poésie. Le temps semblait s’être étiré à l’infini, peut-être que tout cela n’était qu’un songe, peut-être était-elle toujours étendue sur la plage, peu importait. Elle répondit finalement, en baissant les yeux vers la tasse vide qu’il tenait dans ses mains, « je prendrais volontiers une tasse de café ».

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Papillon · il y a
J'ai adoré battre des ailes sur cette nouvelle. Je dois dire...que cela me rappelle ...enfin...nous avons tous eu je l'espère ce moment si joliment raconté!
;-)

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Papypik · il y a
Je papillonne sur ce site et découvre par hasard votre ttc. Je suis agréablement touché par votre histoire. J'avais découvert Kundera également par hasard en choisissant la lettre K sur les rayons de la médiateque de Nantes. Quel enchantement cet auteur! Je retrouve un peu de cette légèreté de chez vous, bravo
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Argan · il y a
Au détour de mes lectures, je tombe par hasard sur cette tres jolie nouvelle, sur cette jolie histoire croisée. J aime beaucoup. Argan Au plaisir de se lire ! Si cela vous dit je suis finale des nouvelles avec Calme plat et c est l histoire d un homme qui laisse son coeur couler....+1 et premier vote pour vous !

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