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L'espoir de Becky

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Leshautsnuages

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J'étais avec Becky dans le fauteuil en bois, elle était en travers et elle contemplait l'âtre en se frictionnant les mains. Je l'imitais sans vraiment le faire car c'était un besoin. Il faisait si froid en ce dernier jour d'automne ! Les feuilles aux couleurs vives devenaient peu à peu poussières et la douce odeur du gazon coupé avait disparu. Le garçon qui vendait la Gazette sur la place publique avait même laissé tomber son chapeau de paille pour un béret, quel miracle ! Becky disait qu'il devait être bien payé et bien logé mais je me gardais de lui faire remarquer que ça faisait bientôt trois semaines qu'il portait le même bas et que ses joues se creusaient de jour en jour, presque autant que les tranchées de la guerre contre les Allemands. Elle n'avait jamais mesuré la chance qu'elle avait d'avoir un toit, aussi misérable était-il, et d'avoir une mère cordonnière qui revenait chaque soir les mains parsemées d'ampoules mais, qui revenait quand même.
Becky comparait ses mains au ciel et elle nous racontait que les cloques qui s'étalaient grossièrement dessus faisaient penser aux planètes encore inexploitées. Elle mimait les explorateurs qui marchaient dessus et ma sœur appuyait sans le vouloir sur les ampoules de maman. Ça me faisait rire quand ma mère riait, malgré la douleur qu'elle devait ressentir. La dernière fois que Becky a abîmé les mains de maman, elle a sourit tout au long de la soirée. C'était des sourires plus lumineux les uns que les autres, sans doute les plus beaux qu'il m'ait été donné de voir. Et depuis ce soir-là elle n'a plus jamais sourit. Je n'osais jamais lui demander pourquoi, j'avais très peur de sa réponse alors je m'inventais des raisonnements. Peut-être avait-elle fait son stock de sourires ou bien que cette abondance lui avait causé de douloureuses crampes à la mâchoire ; si forte qu'elle n'avait pas essayé de recommencer.
Avant-hier, ça a fait trois ans. Trois ans durant lesquels Becky n'a pas sourit. Je souhaiterai tant la voir sourire encore une fois, j'imagine que ce serait contagieux. Nous étions donc assises dans le fauteuil en bois, celui auquel il manque un pied. Après avoir mis la table, qui se réduisait à de vulgaires assiettes et couverts, les seuls souvenirs du départ de mon père, j'ai brûlé deux allumettes et réussi à allumer un feu. Pour profiter quelques instants de la chaleur qui s'amplifiait dans la pièce, je m'étais assise dans le fauteuil et Becky m'avait rejointe. Alors j'ai vu un épais fil coincé dans son habit. Il devait sans doute s'être accroché à la toile déchirée qu'elle avait sur son dos en guise de seul vêtement. Je l'ai décroché mais elle n'a rien senti, puis je l'ai observé. Il était de toutes les couleurs, il y avait même des plumes et de minuscules perles le parcouraient. Je l'ai tout de suite aimé. Je l'ai montré à Becky, qui avait tout juste sept ans. Elle a détourné la tête de la cheminée puis m'a regardée comme si j'avais interrompu son spectacle favori : le son de l'accordéon du voisin d'en face quand on se tait et qu'il n'y a plus aucun bruit. Juste avant qu'elle ne pivote sa tête pour poursuivre son tête-à-tête avec l'âtre crépitante, j'ai commencé à parler.

« -Beck, tu avais vu ce bout de fil accroché sur toi ? Mon Dieu, qu'il est beau. Regarde, il y a du jaune, du rouge, du rose et même du vert ! Et les petites perles, elles sont si jolies que j'ai envie de croquer dedans ou bien de les laisser fondre sous la langue, comme des petits sucres. Je suis persuadée qu'il a été fait en Afrique, par un gamin qui s'ennuyait. Il a prit de magnifiques plumes d'oiseaux, il a ajouté du fil de bambou et quelques perles du collier de sa sœur. Sa mère n'a pas dû être très contente quand elle a vu que son petit avait retiré des plumes au toucan sacré du village alors elle a jeté son bracelet à la mer quand elle est partie laver le ligne tôt le matin. Il est devenu un bout de fil desséché filtré après un long voyage dans un lavoir de Londres et tu l'as sauvé des égouts !

Ou bien c'est une femme païenne qui cueillait les étoiles de mer mortes au sable qui l'a tissé. Puis elle a pris deux ou trois de ces microscopiques coquillages, que l'on ne retrouve que sur de rares plages et les a ajouté au bijou. Elle l'a perdu en forêt et un aigle l'a ramassé, l'a coincé dans son bec et l'a emmené dans son repaire, où il l'a rangé avec ses autres trésors. Quelques mois plus tard, alors qu'une bande de pirates envahissaient l'île, le plus vieux des moussaillons est parvenu à grimper en haut de la falaise qui dominait ce petit bout de terre. Alors, il tua l'aigle, dans la bataille, quelques de ces plumes s'accrochèrent au fil si solidement qu'on aurait pu comparer cela avec une méduse et son rocher. Jill (car ce moussaillon avait pour nom celui-ci) vola toutes les superbes trouvailles de feu l'oiseau et les transporta à bord. Comme il ne voyait plus très bien après de rudes années passées en mer, il fit tomber le fil dénoué et quand le capitaine buta dessus, il exigea qu'on noie le pauvre bonhomme pour importunation volontaire. Il jeta la pièce à conviction dans les cordages et ce matin, Becky, quand tu es allée sur le port, le bracelet t'est tombé dessus. Quelle sauveuse tu es ! »

Plus je m'aventurai dans cette histoire improvisée plus les yeux de Becky, qui avait fini par se tourner face à moi, brillaient d'excitation.

« Mais non.. Non... C'est au Maroc qu'il a vu le jour pour la première fois. Le Maroc des épices qui restent dans ton nez, des senteurs dont le parfum te tasse en deux, des passants qui font des grands sourires et des vendeurs qui te lâchent seulement lorsque tu as acheté l'un de leurs produits. C'est donc l'histoire de la reine Shavanah qui s'ennuyait dans son palais. Elle décida alors de sortir pour voir autre chose que les murs de marbre de son quartier. La reine prit son voile et quitta le palais par la porte de derrière. Arrivée en ville, elle voulait rejoindre le quartier de son enfance mais elle se fia à son odorat et termina sur les souks. Elle acheta un oiseau aux milles couleurs et lui enleva quelques plumes avant de le relâcher dans le ciel. Quand Shavanah rentra chez elle, son mari le roi jeta les plumes du haut du balcon quand son épouse les lui montra. Elle pleura alors toutes les larmes de son corps, elle perdit même cinq kilos d'un coup. La jardinière, qui l'aimait en secret, récupéra les plumes et les noua solidement à quelques fils colorés. L'amoureuse déposa le tout sur un petit avion de papier qu'elle lança du haut de la tour où un appel à la prière est lancé le matin. Durant des journées entières, l'avion vola jusqu'à ce qu'il atterrisse un jour en Terre Froide, dans le pôle Sud. Un homme habillé de couvertures chaudes le prit dans ses mains, ajouta des billes de glaces cristallisées au bracelet et relança ma ferraille de papier dans le ciel. Il arriva pendant la nuit, et comme j'avais laissé la fenêtre ouverte il est entré puis a déposé sur ton habit le fil voyageur. Et l'avion est reparti immédiatement après. »

Ma voix venait de se fermer, le conte improvisé était terminé. Alors Becky m'a prit les mains (que ses mains étaient chaudes!) puis m'a dit qu'elle m'aimait et que si chaque soir je pouvais continuer à inventer d'autres histoires et les lui offrir, elle ferait de jolis sourires. Elle m'a dit après qu'elle avait sourit pendant que je parlais, alors j'étais très triste d'avoir loupé son précieux sourire.
Quand Maman est arrivée, on a mangé, on a rit, c'était comme tous les soirs mais quelque chose avait changé. Becky avait changé. Elle était plus douce, plus rayonnante et souriait en explosant les cloques de Maman, comme avant.
Nous avons prolongé ce moment puis je suis allée couché ma sœur avec l'esprit rempli de joie. Je l'ai embrassé sur le front puis je suis retournée dans le fauteuil. Maman s'est assise sur la chaise près de la fenêtre, on a parlé de cette soirée là, de ma sœur qui souriait alors qu'elle ne l'avait pas fait depuis un peu plus de trois ans. J'ai senti mon cœur battre tellement fort dans ma poitrine quand ma mère a regardé mon fil desséché. Quand elle l'a pris et qu'elle l'a jeté dans la cheminée, croyant à un vulgaire fil, un bout de tissu sans histoire, j'ai mis ma tête dans mes mains. Ma cage thoracique s'est enflammée et j'ai instinctivement regardé en direction de la chambre de ma petite sœur.
Et j'ai vu les larmes de Becky.
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Image de Guilhaine Chambon
Guilhaine Chambon · il y a
J'ai beaucoup apprécié de vous lire. Belle journée
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Geny Montel · il y a
Une très belle histoire dont l'épilogue ne tient qu'à un fil...
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Aubry Françon · il y a
Une belle fable sur l'imagination enfantine, la capacité des petits et des plus grands à se construire des univers, moyens d'évasion d'un quotidien pas toujours rose.
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