L’ermite (conte de Noël biscayen)

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Après une expérience malheureuse de critique littéraire dans une revue vélocipédique, André Jalex Jr s'est essayé à de nombreuses disciplines: ténor d'opéra, footballeur international  [+]

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Il était une fois, sur la route de Santiago de Compostella, entre Bilbao et Santander, ou peut-être Gijon, ou alors entre Gijon et Santiago, un ermite. Le lieu n’a d’ailleurs pas d’importance et reste sans incidence sur l’histoire qui aurait pu sans inconvénient se passer près de Stockholm ou de Valparaiso, mais un auteur sérieux, s’il désire conserver l’admiration de ses lecteurs, leur doit toutes les précisions qu’ils sont en droit d’attendre.
Le saint homme n’habitait pas au bord de la grand route mais il vivait quelque part dans la montagne, au bord d’une petite route tout en lacets, dont le revêtement déjà ancien s’arrachait par plaques et que ses caractéristiques de surface rendaient dangereuse en hiver. L’ermite n’avait rien à faire de l’état de la route, qu’il ignorait probablement puisqu’il ne l’empruntait jamais.
La réputation de sainteté de l’ermite avait été longue à s’établir car il n’était à l’origine, pour employer une expression aujourd’hui moderne, que très faiblement médiatisé. On racontait que c’était un couple d’amoureux, soucieux de s’isoler pour conjuguer un verbe fripon, qui avaient découvert la retraite du saint homme, attirés par une odeur persistante de tortilla au jamon. Il faut croire qu’ils avaient vendu la mèche puisque des curieux, autochtones au début, s’étaient lancés à la recherche de la maison perdue dans la forêt. Des pèlerins de passage à Bilbao s’étaient à leur tour intéressés à l’histoire de cet ermite car il est bien connu que le fumet de la sainteté est mille fois plus alléchant que celui de la tortilla, même au jamon.
Par la suite la réputation de l’ermite s’était répandue, d’abord chez les gens du cru, puis chez les touristes qui venaient passer des vacances dans cette riante contrée, puis elle n’avait cessé de croître et embellir au fur et à mesure des récits enthousiastes des uns et des autres. Elle avait trouvé un important relais chez les pèlerins nombreux qui, en provenance de Lourdes, Lisieux, Chartres, Colombey-les-Deux-Eglises, la Grande Motte, Padoue, Rome, Romorantin ou La Mecque, avaient entrepris le voyage lointain de Santiago.
Petit à petit s’était instaurée la coutume d’aller rendre visite au saint homme. Au bout de quelques années la petite route fut empruntée par un nombre croissant de véhicules et les autorités locales durent faire procéder à un bouchage au point à temps des nids de poule les plus importants. Il faut dire que le commerce commençait à se ressentir de ce flux touristique, qui n’était certes pas encore un afflux mais se traduisait déjà comme une manne providentielle dans une région jusqu’alors connue pour la modicité de ses ressources.
Mais il est temps de parler un peu de l’homme devenu l’objet de cet engouement qui n’allait pas tarder à faire place à un véritable culte. L’ermite était un personnage tout à fait hors du commun : d’abord il vivait seul, ce qui peut paraître aller de soi pour un ermite mais n’en demeure pas moins une particularité sidérante sous des cieux où les gens ne savent guère vivre à moins d’une douzaine. Ensuite il était sédentaire. Il ne faisait certes pas partie de ces ermites errants, trimballant sur les chemins une flopée de courtisans accrochés à leurs guêtres et attachés à ne perdre, ne fût-ce qu’un mot, de leurs saintes paroles. Une rumeur laissait entendre qu’il s’était retiré dans son refuge à la suite d’un chagrin d’amour (les gens maudissaient en général la créature inconnue qui en était la cause, mais les commerçants la bénissaient et priaient en secret pour qu’elle ne revienne pas sur sa trahison). Mais il y avait aussi de méchantes langues pour insinuer des raisons beaucoup moins nobles : une histoire de mœurs avec un adolescent dans un collège religieux breton si ce n’était une vilaine affaire de corruption, fausses factures et enrichissement personnel qui lui aurait valu la perte d’un mandat électif. Ce dernier ragot avait curieusement établi la présomption que l’ermite, qui n’était pas ibère, pouvait être français ou italien. Un doute subsistait toutefois car son accent était particulier et, les quelques fois où on l’avait entendu jurer, n’avait pas permis d’établir une distinction nette entre « merde » et « merda ».
L’ermite habitait, pas très loin du sommet de la montagne, une grande maison de trois niveaux que cernait un jardin couvert de rocailles et d’arbustes aguerris aux hivers rigoureux de la région. A l’époque des frimas, il était réconfortant d’en voir fumer la cheminée dont les pâtres et les bergers se plaisaient à penser que son panache montait tout droit au ciel.
Dès que sa présence avait été connue, quelques pieuses personnes étaient allées rendre visite à l’ermite dans sa retraite. Comme il était d’usage dans cette région de tradition généreuse, les visiteurs ne se présentaient jamais les mains vides et apportaient au solitaire quelques petits présents pour adoucir sa condition. Pour ne pas courir le risque de blesser ces âmes simples et bonnes, le saint homme acceptait toujours en remerciant chaleureusement et en promettant à tous le ciel dans une vie future. Ainsi s’était établie sa réputation de bonté et de générosité.
Au début les présents avaient été fort modestes: chapelets de saucisses ou de saucissons de montagne, parts de chieso, quartiers de jamon ou de viande séchée, tortillas rustiques dévotement cuisinées, tapas, fruits secs, bouteilles de Rioja ou quelque autre bon vin, fioles d’escarchado ou de liqueur de melocoton,...
Par la suite, lorsque le tourisme commença à se développer, la nature des dons se mit à évoluer en même temps que celle des donateurs. Elle resta cependant longtemps à dominante alimentaire. Les pèlerins français apportaient des fromages aux noms fleurant bon le terroir : camemberts, livarots, Rouys, pélardons, roqueforts, Epoisses affinés au marc de Bourgogne, ainsi que des assortiments de charcuterie : jambons de Bayonne, andouilles, rillettes de la Sarthe, bâtons de berger Justin Bridoux, foies gras périgourdins, saucissons de Lacaune, et des pâtisseries telles que vacherins, nougatines, Saint-Honoré, fars bretons,... Les bouteilles de vins et d’alcools n’étaient pas rares et les Château-Laffitte, Sauternes, Gevrey-Chambertin, Nuits-Saint-Georges, Chassagne-Montrachet, Clos-de-Vougeot ou Picpoul alternaient avec les cognacs, armagnacs, eaux-de-vie de mirabelle ou de prunelle...
Les pèlerins italiens n’étaient pas en reste et les jambons de Parme, les coppas, les pansettas, les salamis et autres rosettes se mêlaient aux Provolone, Gorgonzola, Parmeggiano, ainsi qu’aux innombrables fiasques de Chianti, Valpolicella, Lambrusco, et bien entendu Lacrimae Christi. De leur côté les insulaires anglo-normands apportaient leurs meilleurs whiskies ou bourbons hors d’âge, gins ainsi que de merveilleuses friandises où les toffees rivalisaient en finesse avec les sablés, les cakes, les after-eight,...
Les Germains offraient leurs saucisses ainsi que de colossaux assortiments de charcuteries fumées, géniales choucroutes en terrines de grès, jarrets de porcs, vins du Rhin et de Moselle, bouteilles des schnaps les plus subtils et eaux-de-vie les mieux raffinées... Les belges et les suisses amenaient les meilleurs chocolats du monde car une rumeur avait couru selon laquelle on ne pouvait exclure que l’ermite fût gourmand.
Ainsi les touristes et fidèles de toutes les contrées d’Europe puis du monde laissaient-ils en témoignage de leur foi, de leur respect ou de leur sympathie les meilleurs produits de leur pays.
Dans son souci de ne blesser ni les cœurs, ni les âmes, et sans doute parce qu’il était aussi profondément œcuménique qu’ennemi du racisme, le saint homme acceptait tous les présents avec gentillesse et reconnaissance. Sa maison – on l’apprit plus tard quand sa médiatisation se développa – comportait deux vastes sous-sols enterrés sur deux niveaux dont le plus bas, creusé à même le rocher, constituait une merveilleuse cave à vins et à fromages, à température pratiquement constante tout au long de l’année.
Bien entendu les rudes paysans de ces montagnes fournissaient le solitaire en produits frais: paniers d’œufs, côtelettes, épaules et gigots d’agneau, succulents travers et jarrets de porc, entrecôtes et filets de bœuf savoureux, ris de veau, tranches de foie et autres abats délicats, escalopes de veaux vierges d’hormone ainsi que poulets de grain, pigeons, canards et volailles de toutes sortes. A l’époque de la chasse, il recevait les plus belles pièces de gibier. Pour ne pas être en reste, les pêcheurs venaient déposer à l’ermitage leurs plus belles prises, telles cette superbe truite d’une vingtaine de livres dont l’ermite fit un jour, grillée au feu de bois, la principale composante de l’entrée de son déjeuner.
Avec le temps cependant, les fidèles avaient cru déceler dans les propos toujours aimables de leur idole comme une invite à une certaine diversification de leurs présents et c’est ainsi que cette dernière fut conduite à accepter, toujours avec la même humilité et la même gentillesse, des dons en espèces pour subvenir à ses petits besoins autres qu’alimentaires. Tout d’abord les sommes d’argent restèrent très modestes, à l’instar des bourses de ces pauvres paysans. Mais il y avait dans la clientèle touristique du solitaire des admirateurs cossus dont les libéralités s’avérèrent très vite beaucoup plus substantielles. Le bienheureux récepteur fit bientôt installer un entrepôt frigorifique, sans lequel beaucoup de dons eussent connu l’injure d’une fin indigne de la générosité qui les avait générés, ainsi qu’une piscine et un sauna afin d’adoucir les conséquences d’une nourriture un peu riche.
Mais la diversification des dons ne devait pas en rester là. Un jour, une jeune fidèle, toute mortifiée d’être venue les mains vides, eut une courte réflexion et, dans un de ces élans de générosité que seule la jeunesse sait faire éclore de façon spontanée, s’élança sans piper mot pour faire au solitaire l’offrande délicate d’une fellation. Comme à l’ordinaire, le saint homme avait remercié avec gentillesse et humilité et c’est de cette manière, l’insouciante enfant ayant confié à une camarade la nature de son présent, que s’établit la réputation de générosité d’un ermite qui acceptait tous les dons.
Une autre fois, c’est une paroissienne de Saint-Tropez qui, en présence du saint homme, avait accompli une brutale volte face pour offrir, jupes relevées et croupe tendue, l’obole d’une levrette gourmande. D’abord un peu surpris par la forme de l’hommage, le bienveillant reclus s’était exécuté puis confondu – le terme n’est pas exagéré – en remerciements qu’elle avait sentis sincères.
Et c’est ainsi que la nature des dons s’enrichit de dons en nature. Nombreuses étaient les fidèles qui, par dévotion ou perversité (il n’est hélas pas possible d’exclure cet autre motif tellement moins avouable), faisaient par tous temps l’ascension de la côte de l’ermitage pour venir témoigner de leur pieuse admiration. Au titre de leur droit à la différence, des communautés homosexuelles en firent de même, que l’ermite eut la charité de ne pas repousser.
Devant tant de foi, tant d’abnégation, tant de sacrifices mutuels librement consentis, les autorités civiles et religieuses ne pouvaient rester indifférentes, les grands médias non plus. Une équipe de télévision fut dépêchée pour un reportage sur la vie édifiante de l’ermite qui, toujours aussi convivial, l’accueillit à bras ouverts. La diffusion en fut effectuée sur une chaîne régionale à une heure de grande écoute et connut un très grand succès. Alertée, une chaîne nationale réalisa à son tour un grand reportage en envoyant sur les lieux une équipe de tournage de niveau national, dont l’œuvre se révéla évidemment de qualité sensiblement supérieure. Diffusée sur la chaîne nationale commanditaire, elle pulvérisa tous les records d’écoute, avec un indice un peu supérieur à quatre vingt dix pour cent dans un pays où la foi est une seconde nature, avant même la tauromachie et le football.
Un tel succès ne pouvait rester sans lendemain et la direction de la chaîne décida le lancement d’une série qui devint rapidement hebdomadaire. Chaque jeudi soir, les rues se trouvaient subitement désertées, les commerçants fermaient boutique d’autant qu’il n’y avait plus d’acheteurs. Toute la population se précipitait vers les téléviseurs pour ne rien manquer des aventures édifiantes de l’ermite.
Les télévisions des pays voisins ne pouvaient rester insensibles au pactole. Dans un premier temps, elles se contentèrent d’acquérir des droits de retransmission mais, devant le succès rencontré, elles décidèrent d’envoyer leurs propres équipes. L’ermitage devint alors un haut lieu de tournage, une sorte de Hollywood de la foi-vidéo. Des équipes de réalisation italiennes se croisaient à longueur de journée avec des consœurs allemandes, anglaises, françaises, scandinaves ou d’autres encore, en provenance de Thaïlande, du Mozambique, du Zimbabwe ou d’Azerbaïdjan.
Le flux des fidèles et des touristes avait parallèlement cru de façon exponentielle, si bien qu’à toute heure du jour ou de la nuit, les alentours de l’ermitage n’étaient pas sans rappeler la place de la Concorde à six heures du soir en semaine ou encore les abords du stade Santiago Bernabeu un soir de match du Real.
Le commerce et l’artisanat locaux faisaient leurs choux gras de cette manne pour le moins providentielle et le plus modeste boutiquier de Biscaye hésitait maintenant, chaque fois qu’il devait aller chercher son tabac, son épicerie fine ou ses spiritueux, entre ses trois voitures (routière confortable, sportive ou urbaine) et son Harley-Davidson. Toute cette activité n’allait pas sans certains inconvénients, et, bien qu’élargie en itinéraire autoroutier à deux fois trois voies, la route de l’ermitage était constamment encombrée, de jour comme de nuit. Les accrochages ou carambolages étaient fréquents et les aires de stationnement encore trop rustiques et peu nombreuses. La cohorte des visiteurs n’était malheureusement pas composée que de saintes âmes en quête de pieuses nourritures car on sait bien qu’il y a partout des brebis galeuses, même sur des chemins où elles devraient avoir la pudeur de ne pas se manifester. Il est vrai que, dans leur turpitude, ces sombres individus aux noirs desseins n’étaient pas sans escompter la clémence divine qui, comme chacun sait, est infinie, a fortiori sur une telle route considérée un peu comme route du ciel.
Le parc de l’ermitage était maintenant clos par une double enceinte de barbelés électrifiés dont tous les angles étaient équipés de miradors où se relayaient des équipes d’excellents tireurs. La dissuasion était efficace et les bavures restaient relativement rares, grâce à l’efficacité des meutes de chiens policiers remarquablement dressés et que l’on avait lâchés entre les deux clôtures.
Cependant le troupeau des fidèles, des curieux et des touristes poursuivait son inexorable progression et les équipes de télévision et, maintenant, de cinéma, éprouvaient de plus en plus de difficultés à s’acquitter de leur tache dans un tel contexte de confinement et de désordre. La foule était si drue et si compacte qu’il n’était pas rare que des personnes de moindre résistance ou des enfants fussent piétinés et écrasés sans possibilité de leur porter secours. Les stations de taxis et d’ambulances restaient relativement peu nombreuses, difficiles à atteindre et leurs conducteurs avaient le plus grand mal à se frayer une route dans la cohue, si d’aventure on parvenait à traîner le blessé jusqu’à leur véhicule. Il n’y avait pas de centre hospitalier d’urgence et de longues heures étaient nécessaires pour atteindre les établissements de la vallée.
Il devenait donc urgent de prendre des mesures d’urgence. Des discussions furent donc entreprises avec les sociétés de télédiffusion et les firmes cinématographiques pour essayer de dégager des solutions, auxquelles les associations de téléspectateurs et de cinéphiles demandèrent logiquement d’être associées. Une Commission des Sages fut créée, à laquelle l’ermite accepta de participer pour un défraiement relativement dérisoire. Cinq ans seulement après sa création, la Commission remit un premier rapport, provisoire, de constatations. Il en annonçait un autre, plus opérationnel, de propositions d’amorces de solutions. Il n’est pas de notre intention de rapporter ici, même sous forme résumée, les multiples épisodes ou rebondissements des travaux de la Commission, qui pourraient lasser le lecteur le plus curieux. Il suffit que l’on sache que, quatre ans seulement après le document introductif, soit neuf ans tout juste après la création de la Commission, une solution intervenait, aussi simple qu’astucieuse. Tous les droits de tournage étaient cédés à une compagnie unique, moyennant indemnisation généreuse de ses concurrentes et des différentes parties, ermite compris.
La lauréate s’engageait à procéder à l’installation de caméras à demeure, dans toutes les pièces de l’ermitage ainsi que dans le parc, mues à partir d’une station de télécommande centralisée. Le projet avait été conçu de sorte que tous les mouvements du solitaire fussent enregistrés en direct, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et télédiffusés en direct et en mondovision pour l’édification de tous, y compris des peuplades barbares les plus reculées.
Une clause particulière du cahier des charges prévoyait l’embauche discrète d’une doublure de même taille, carrure et allure générale que l’ermite afin de permettre à ce dernier de s’absenter sans préjudice pour le déroulement des programmes. Le solitaire pourrait ainsi s’adonner aux joies des sports d’hiver lorsqu’en arrivait la saison, ou partir se détendre sur des plages de sable fin à l’autre bout du monde, ou encore entreprendre une cure de thalassothérapie ou l’un de ces périples en Thaïlande, qu’il affectionnait tant. Le contrat prenait également en compte des absences plus ponctuelles, quand le solitaire devait se rendre à Zurich pour raisons afférentes à la gestion de ses placements financiers ou à certaines séances sensibles des bourses de Londres, New-York, Tokyo et même Paris. Car le saint homme avait l’innocente marotte de la spéculation et du boursicotage, à laquelle il s’adonnait avec un très réel talent. Une rumeur avait un instant couru que certains fidèles venaient le consulter pour leurs plus importantes opérations boursières mais il faut toujours se méfier de la malveillance qui constitue peut-être la caractéristique de l’âme humaine la plus équitablement partagée.
L’ermite tint beaucoup à embaucher lui-même sa doublure pour laquelle il sélectionna un robuste paysan des Asturies, dont l’absence totale de curiosité et de malice l’avaient immédiatement séduit. En quelques séances de formation intensive il sut s’en faire un véritable sosie, par le physique comme par le verbe, à tel point semblable à son modèle que les responsables de Télermite ne purent bientôt plus déterminer s’ils s’adressaient au solitaire ou à son double. Mais cela ne posa jamais problème car l’indice d’écoute crevait tous les plafonds et les finances de la chaîne croulaient sous les devises, ce qui la dispensait d’une trop grande rigueur.

Bien entendu l’ermite pouvait interrompre l’enregistrement dans une pièce lorsqu’il désirait s’y isoler pour satisfaire à un besoin naturel ou encore répondre à l’expression de sympathie d’une admiratrice. La retransmission n’en était pas interrompue pour autant mais se bornait à un commentaire sur les conditions générales de vie du saint homme dans le reste de son domaine où le tournage continuait. Certaines séquences particulièrement édifiantes faisaient l’objet de ralentis afin de permettre aux esprits les plus lents d’en assimiler toute la substantifique moelle. Le tournage se poursuivait la nuit, sans gêner le bonhomme dont le sommeil était suivi par des caméras vidéo hypersensibles et capables de filmer pratiquement dans le noir.
Son mode de vie était désormais bien connu de tous. Il relevait d’une grande sagesse. L’ermite était matinal, mais de manière raisonnable et ce n’est jamais avant neuf heures ou neuf heures et demie qu’il sautait du lit pour enfiler ses babouches fourrées. Après de rapides ablutions, il sacrifiait au rite du petit déjeuner, toujours remarquablement varié et qui le conduisait aux alentours d’onze heures. Il s’accordait alors en général une petite demi-heure de relaxation et de détente, à l’issue de laquelle commençaient les visites. Une longue table rustique en merisier de Saragosse occupait tout un panneau de la pièce de réception, d’une disposition telle que les admirateurs puissent y déposer discrètement leurs offrandes. Un itinéraire fléché les conduisait ensuite au trône de l’ermite, qui leur distillait toujours quelques précieuses paroles dans son indescriptible jargon, puis à la sortie.
L’ermite était un homme ponctuel et il arrivait rarement qu’il dépassât midi et demi pour se diriger vers la cuisine où il prenait son déjeuner, qu’il préparait toujours lui-même avec le plus grand soin. Sa culture culinaire et gastronomique était tout à fait étonnante. Des cassettes vidéo étaient commercialisées, ainsi que des ouvrages spécialisés, sous le titre « les bonnes recettes de l’ermite », qui avaient pulvérisé tous les records de ventes en la matière. Le déjeuner ne se prolongeait généralement pas au delà de cinq heures. Les visites ou audiences reprenaient une demi-heure plus tard pour se poursuivre jusqu’à sept heures, où il fallait bien songer à la préparation du repas du soir. A la fin de ce dernier, vers dix heures ou dix heures trente, l’anachorète s’installait confortablement pour se distraire ou parfaire encore sa culture devant son récepteur de télévision (l’ermitage était équipé d’une bonne douzaine d’antennes paraboliques motorisées qui lui permettaient de recevoir plus d’une centaine de chaînes de toutes les parties du monde). Il n’oubliait jamais d’allumer un bon cigare de Castille dont il aspirait la bienfaisante fumée en sirotant une fine Napoléon ou un vieux marc de Bourgogne. Souvent le saint homme s’endormait devant son poste, et Télermite agrémentait alors d’une musique douce ses ronflements, que les auditeurs suivaient d’ailleurs avec une indulgence amusée et souriante. A minuit, il se dressait d’un bond et prenait le chemin de la chambre à coucher. Télermite, avec tact, avait prévu un interlude musical (Albeniz ou De Falla, parfois Granados, invariablement interprétés à la guitare) pour meubler les quelques instants nécessaires à la satisfaction de ses besoins naturels avant la nuit. On le retrouvait dans son lit, toujours en train de lire son œuvre favorite, les aventures de Tintin, afin de trouver un sommeil parfois légèrement contrarié du fait d’une digestion un peu lente. Lorsqu’enfin il posait son livre, éteignait sa lampe de chevet et fermait les yeux, les caméras hypersensibles prenaient le relais afin de le suivre dans son sommeil toujours intégralement diffusé en direct.
Cependant les années passaient et l’ermite était maintenant bien vieux, même si l’on ne connaissait pas son âge exact. Il était devenu très gros, contrepartie sans doute d’une alimentation un peu riche. Sa barbe, qu’il portait depuis quelque trente ans, était très longue et très blanche. Comme il était de très haute stature, cette longue barbe, associée à une superbe crinière blanche et à un port très droit, lui conférait une très belle allure et une très grande dignité. Sa vue avait certes un peu baissé et l’on avait noté qu’il devait désormais chausser ses bésicles pour prendre ses différents repas ou lire les aventures de Tintin. Les visiteurs avaient également remarqué qu’il présentait quelques problèmes d’ouïe car les réponses qu’il leur accordait, toujours avec la même générosité, n’avaient plus souvent de rapport avec leurs propos. De toute façon, les messages qu’il adressait aux fidèles étaient toujours de portée tellement générale que les quelques scories de l’âge restaient tout à fait dépourvues d’importance.
Une nuit – c’était la nuit de Noël –, alors qu’il venait à peine de terminer sa bûche au chocolat et aux marrons et de vider sa dernière coupe de champagne, l’ermite se leva pour se diriger vers son arbre de Noël richement décoré où l’attendaient de nombreux cadeaux. Sa démarche était hésitante. A deux mètres à peine du grand sapin, il s’arrêta et leva ses deux bras vers le ciel dans un geste muet avant de s’écrouler brutalement vers l’avant.
Partout dans le pays les gens réveillonnaient déjà depuis plusieurs heures et leur attention n’était plus aussi soutenue. En régie aussi la fête battait son plein si bien que personne ne s’aperçut du drame de l’ermitage. Certes la station de réémission de Bilbao reçut des appels téléphoniques assez nombreux dans des dialectes aussi incompréhensibles que le russe, le chinois, le japonais, le turc, le bantou ou le catalan, si du moins on accepte de porter quelque crédit à l’identification ultérieure qui en fut faite.
Les obsèques firent l’objet de cérémonies très belles et très émouvantes. A cette occasion Télermite produisit sa dernière émission, suivie par des milliards de foyers de par le monde. L’évènement fut enregistré sur toutes les sortes de supports possibles et imaginables, dont la commercialisation s’avéra un succès total.
Aujourd’hui, lorsqu’arrive Noël, les fidèles de la région hésitent encore entre se réjouir de l’approche de la Nativité ou se recueillir au triste souvenir de la mort tragique de l’ermite. Mais comme la Biscaye est une contrée démocratique, ils possèdent l’entière liberté de leur choix.

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